ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Christianne Wickler, présidente du CA de Cargolux

«Nommée chez Cargolux, je me suis retirée d’Expressis-Verbis»



Christianne Wickler, présidente du conseil d’administration du site Expressis-Verbis, a démissionné le lendemain de sa nomination au conseil d’administration de Cargolux. (Photo: Cargolux)

Christianne Wickler, présidente du conseil d’administration du site Expressis-Verbis, a démissionné le lendemain de sa nomination au conseil d’administration de Cargolux. (Photo: Cargolux)

En milieu de semaine dernière, Christianne Wickler a été nommée présidente du conseil d’administration de Cargolux, non sans une polémique autour de son engagement au sein de l’asbl Expressis-Verbis. Elle explique son rôle au sein du quatrième transporteur mondial de fret régulier.

En tant que présidente du conseil d’administration de Cargolux, vous représentez aussi l’État, qui détient 8,32% des parts de l’entreprise. C’est le plus petit actionnaire direct, mais le plus grand actionnaire indirect*. Est-ce pour cette raison que c’est un représentant de l’État qui occupe le siège de la présidence?

Christianne Wickler . – «C’est pour cela que l’État propose le nouveau président du conseil d’administration, à nommer par ce dernier. De par la composition de l’actionnariat et de par son histoire, Cargolux est essentiellement une entreprise luxembourgeoise, avec ses headquarters à Luxembourg et sa base à l’aéroport de Luxembourg. La présidence par un ressortissant luxembourgeois en découle logiquement. À partir de là, c’est plutôt une question de connaissances et compétences économiques et commerciales, de savoir-faire dans la communication au sein de l’entreprise et vers l’extérieur. Et dans la négociation.

Comment voyez-vous le rôle d’une présidente d’un conseil d’administration?

«Le rôle d’un président ou d’une présidente d’un conseil d’administration est de présider et guider les débats et les échanges d’idées lors des réunions du conseil d’administration, de concilier les intérêts, idées et demandes, d’unifier les gens autour d’un projet commun. De sentir les fonctionnements et les dysfonctionnements. Les points forts et les points faibles. De mettre en valeur les premiers et d’atténuer autant que faire se peut les derniers. Être surtout dans l’humain, être socialement compétent pour avancer dans le calme, la sérénité et la bienveillance. En tout cas, c’est ma façon de voir les choses.

Vous êtes une entrepreneuse, mais vous n’avez pas d’expérience en matière de fret aérien. Qu’est-ce que vous allez apporter à Cargolux?

«Je n’ai peut-être pas l’expérience du fret aérien, mais je suis directement dans la logistique en étant dans le grand commerce et la grande distribution. C’est donc un business qui ne m’est pas étranger: je connais l’importance d’avoir la marchandise en temps et en heure dans un magasin ou sur le marché. Les détails s’apprennent rapidement par l’étude des dossiers, des structures, des marchés. C’est ce à quoi je m’applique actuellement avec l’assistance des managers hautement compétents de Cargolux. J’ai également l’expérience de gérer les crises. Je suis fille d’entrepreneur; tout au long de ma vie, j’ai connu des crises, et je sais que, pendant les turbulences, il faut garder son calme. J’ai la vision d’une entrepreneuse luxembourgeoise, donc avec de la diversité, du multiculturalisme, avec le sens de l’adaptation et de l’observation, le tout avec bienveillance. J’aime les gens, j’aime l’humain. J’ai un côté très terre à terre, même si l’on est dans l’aviation.

Vous êtes toujours à la tête du Pall Center. En termes de temps, est-ce conciliable avec la présidence du conseil d’administration de Cargolux?

«C’est une simple question d’organisation et de délégation parfaitement gérable.

Vous êtes une femme, et il est rare d’avoir une femme à la présidence d’une entreprise aussi importante pour le pays…

«C’est un beau clin d’œil. Le Luxembourg n’est pas en première ligne lorsqu’il en va du nombre de femmes à la tête d’entreprises. Nous, les femmes, représentons 50% de la population, et nous avons en théorie les mêmes opportunités et les mêmes possibilités. Mais en pratique, il y a encore du pain sur la planche. Peut-être est-ce l’une des raisons qui m’ont animée encore plus pour accepter le poste. Il me semble que notre société est toujours avec un dernier pied dans cette phase de transition au cours de laquelle il appartient toujours aux femmes de démontrer qu’elles savent bien faire au sommet d’une entreprise. Mais dans notre pays, du moins, je ne vois pas les femmes dans un genre de combat: nous sommes complémentaires sans être dans la compétition.

J’ai accepté parce que j’aime les défis, et parce que cela me donne l’opportunité de rendre quelque chose à mon pays, qui m’est très cher et qui a fait beaucoup pour nous.
Christianne Wickler

Christianne Wickler,  présidente du CA,  Cargolux

Mais est-ce que vous revendiquez le fait d’avoir plus de femmes dans les conseils d’administration?

«C’est un sujet délicat, où plusieurs opinions peuvent coexister. À mon avis, les femmes n’ont pas besoin d’ériger la parité en dogme; cela devrait se faire tout naturellement avec la venue, dans la génération qui suit la mienne, de femmes de plus en plus nombreuses prêtes à assumer des fonctions dirigeantes – et avec l’adaptation tout aussi naturelle des hommes modernes à travailler côte à côte avec des femmes ou sous la direction de ces dernières. Mais il est vrai que les quotas peuvent constituer un sérieux coup de pouce pour la démonstration dont j’ai parlé avant. Je serais certes ravie de voir plus de femmes à tous les étages supérieurs des entreprises et dans les conseils d’administration, mais s’engager corps et âme dans une entreprise est aussi un choix de vie, donc un choix très personnel et individuel. Il ne faut pas juger les femmes ou les hommes qui ne veulent pas y être.

C’est François Bausch , vice-Premier ministre, ministre de la Mobilité et des Travaux publics, qui vous a proposé le poste. Est-ce que cela vous a étonnée, et pourquoi avoir accepté?  

«Bien entendu, j’ai été étonnée, dans la mesure où je ne m’étais jamais offerte à quelque poste de pareille nature. Je n’étais pas partante de suite. Après réflexion, j’ai accepté parce que j’aime les défis, et parce que cela me donne l’opportunité de rendre quelque chose à mon pays, qui m’est très cher et qui a fait beaucoup pour nous. Nous avons beaucoup de chance de vivre dans ce pays sans grandes turbulences, en comparaison avec d’autres, et les entreprises luxembourgeoises d’importance internationale sont extrêmement précieuses pour l’avenir et l’essor d’un pays qui tient dans un mouchoir de poche. Je suis fière de pouvoir remplir la fonction attribuée, et je vais arriver à remplir cette fonction avec motivation, application et dextérité.

Je ne vois pas pourquoi cette nomination serait un cadeau. Je ne saurais d’ailleurs pas dire pourquoi on voudrait m’en faire.
Christianne Wickler

Christianne Wickler,  présidente du CA,  Cargolux

Pour justifier cette nomination, certains parlent d’un «cadeau» du ministre Bausch, avec qui vous partagez la même sensibilité politique…

«Je ne vois pas pourquoi cette nomination serait un cadeau. Je ne saurais d’ailleurs pas dire pourquoi on voudrait m’en faire. Je pense que le ministre a voulu que la tâche soit attribuée à une femme entrepreneuse avec beaucoup d’expérience et des compétences affirmées dans le leadership et la négociation. Peut-être une sensibilité commune – la sensibilité verte, ou, disons, écologique – y est aussi pour quelque chose.

Certains ont pointé du doigt votre poste de présidente du conseil d’administration d’Expressis-Verbis, un site internet publiant des articles très controversés sur la crise sanitaire. Parfois, le site est même décrit comme un site complotiste, prônant la désinformation. Comprenez-vous cette critique?

«Expressis-Verbis n’avait pas de vocation complotiste. Vous pourrez à ce sujet consulter les statuts de cette association. Mais j’avais annoncé qu’en cas de nomination par le conseil d’administration de Cargolux, je me serais retirée, ce que j’ai fait le lendemain. Avec une mission aussi importante que celle de présidente du conseil d’administration de Cargolux d’un côté, et, de l’autre côté, celle de cheffe de mes entreprises, il faut pouvoir gérer son temps. Qui trop embrasse, mal étreint.

Est-ce une décision de votre propre initiative, ou est-ce que l’on vous a demandé de quitter Expressis-Verbis?

«On ne m’a pas dit qu’il fallait le faire. Je l’ai fait. Ce n’était pas une obligation ni une menace.»

 

*L’actionnariat de Cargolux est le suivant: l’État possède 8,32% des parts. La SNCI possède 10,67% des parts. La Spuerkeess possède 10,9% des parts. HNCA possède 35% des parts, et Luxair possède 35,1% de la compagnie aérienne spécialisée dans le fret.