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J-6

Les transports en commun gratuits en cinq questions



La gratuité imminente des transports publics soulève des questions pratiques. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

La gratuité imminente des transports publics soulève des questions pratiques. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

C’est ce dimanche 1er mars que les transports publics deviendront officiellement gratuits pour tous les usagers du Grand-Duché. Paperjam vous éclaire sur les modalités pratiques de ce virage voulu par la coalition DP-LSAP-Déi Gréng.

Qui est concerné?

Tous les usagers des transports publics, à savoir des trains (CFL mais aussi SNCB, DB et SNCF sur le territoire luxembourgeois), des bus (AVL, RGTR et TICE) et du tram, pourront emprunter ces modes de transport sans rien débourser. C’était déjà le cas des moins de 20 ans, des étudiants et des titulaires d’une myCard depuis août 2018.

Résidents comme frontaliers bénéficieront de la gratuité. Toutefois, les frontaliers empruntant le train devront toujours s’acquitter de la part de leur abonnement ou de leur billet qui correspond au trajet parcouru dans leur pays de résidence.

Par exemple, un habitant d’Arlon paiera encore 53 euros par mois à partir du 1er mars au lieu de 82 euros, un Thionvillois déboursera 45,50 euros (contre 88 euros) et un habitant de Trèves versera 49 euros par mois (contre 85 euros). Les tarifs seront également réduits pour les usagers du RGTR: le tarif Regiozone 1 (Thionville et Trèves) passera de 85 à 40 euros tandis que le tarif Regiozone 2 (Sarrelouis et Sarrebruck) passera de 135 à 85 euros.

Les voyageurs souhaitant continuer à voyager en 1re classe dans les trains pourront le faire moyennant un coût annuel de 660 euros, soit 75 euros par mois. Il sera toujours possible de payer les billets de 1re classe au moyen de la mKaart, qui servira également à payer les voyages en bus et en train dans la zone frontalière, l’accès au Park&Rail de Belval, aux mBox (parkings sécurisés pour vélos) et aux points de recharge Chargy pour les voitures électriques, sans oublier le service de covoiturage Flex et le projet de mise à disposition de vélos Vël’OK dans le sud du pays.

Quant aux usagers du service à la demande Adapto, qui ne devaient pas être concernés par la mesure de gratuité, ils en bénéficieront finalement dès le 1 er mars – une extension obtenue de haute lutte et à l’issue d’une pétition très populaire . Le ministère de la Mobilité et des Travaux publics a reporté l’entrée en vigueur de la réforme présentée à l’automne. Adapto permet aux personnes à mobilité réduite de monter dans un véhicule qui les prend en charge devant chez elles.

Pourquoi rendre les transports publics gratuits?

C’est l’une des mesures phares de la coalition DP-LSAP-Déi Gréng,  revenue aux affaires pour une deuxième mandature de 2018 à 2023. Elle figurait initialement dans le programme du DP pour les élections législatives d’octobre 2018 – et comme le répétait le Premier ministre Xavier Bettel   début janvier , «pour le DP, la gratuité des transports publics est une mesure pour le climat».

Une mesure que ne prônait toutefois pas le programme Déi Gréng, mais que le ministre de la Mobilité et des Travaux publics, François Bausch , applique avec assiduité depuis en argumentant que «l’introduction de la gratuité du transport public est une mesure sociale importante, la cerise sociale sur le gâteau d’une stratégie globale pour une offensive multimodale».

La mobilité gratuite sert en tout cas le Modu 2.0 – le concept de mobilité durable que M. Bausch a présenté au printemps 2018 – avec «l’objectif stratégique de transporter, en 2025, 20% d’usagers de plus qu’en 2017 tout en améliorant le trafic durant les heures de pointe». Ce qui implique une augmentation de 50% des passagers transportés par bus, train, tram, etc., autant qu’une hausse du nombre moyen de passagers en voiture pour le porter de 1,2 à 1,5 par véhicule.

Est-ce vraiment une première mondiale?

Le Grand-Duché deviendra effectivement le 1er mars le premier pays à instaurer la gratuité de ses transports publics. D’autres l’ont précédé mais à moindre échelle comme l’Estonie, dont la capitale Tallinn a franchi le pas en janvier 2013 avec une Green Card à 2 euros par an. Si le nombre de trajets en bus et en tram a augmenté de 4 à 5% par an, le trafic routier n’a pas été sensiblement affecté par cette mesure. La mesure a tout de même été étendue à la majorité du pays l’été dernier.

C’est la Suisse qui fait figure de modèle pour le ministère du Héichhaus. La Confédération helvétique était parvenue à doper la fréquentation des transports en commun lorsqu’elle a divisé par trois le prix de l’abonnement demi-tarif en 1987. Aujourd’hui, les trois quarts des 16-24 ans sont abonnés, comme plus de la moitié des voyageurs de plus de 25 ans. L’engouement pour les transports publics résulte toutefois aussi d’un argument-clé: il faut qu’ils s’avèrent la solution la plus simple et la plus efficace pour l’emporter sur la voiture, d’après une étude menée en 2015.

Combien cela coûtera-t-il à l’État?

Les recettes annuelles provenant de la vente de billets au Luxembourg s’élèvent à 41 millions d’euros. C’est donc le coût immédiat de la gratuité puisque le budget de l’État perdra ces recettes.

«Compte tenu des sommes investies dans d’autres domaines tels que les infrastructures, ce montant est plutôt faible et permet au Luxembourg de mettre en œuvre la mesure plus facilement que dans d’autres pays», assure le gouvernement. «Tous les contribuables participeront au financement de cette mesure via leurs impôts comme c’est déjà le cas pour les routes par exemple», argumentait le ministre de la Mobilité et des Travaux publics François Bausch lors de la présentation des modalités de la gratuité en janvier  2019.

Aux recettes perdues s’ajoutent les investissements accrus dans les infrastructures ferroviaires, notamment pour atteindre 2,2 milliards d’euros entre 2012 et 2023. Les CFL ont également signé un contrat d’achat de matériel roulant d’un montant de 400 millions d’euros (livraison prévue en 2020-2023). L’État investira encore 390 millions d’euros dans le tram d’ici 2023. La Ville de Luxembourg rend également l’accès à son réseau de bus gratuit, ce qui chiffre son manque à gagner à 16,5 millions d’euros par an.

Qui trouve que ce n’est pas une bonne idée?

Les syndicats des transports ont rapidement marqué leur désaccord face à une mesure qu’ils considèrent comme superflue. Syprolux comme la Fédération nationale des cheminots, travailleurs du transport, fonctionnaires et employés luxembourgeois (FNCTTFEL ou Landesverband) redoutaient des licenciements ou du moins une politique de recrutement altérée chez les CFL et une dégradation des conditions de travail chez Luxtram. Ils estiment qu’il convient plutôt de régler les problèmes de retard ou de suppression intempestive ainsi que d’accroître la capacité des trains et des bus.

«Les transports publics seront utilisés quand ils seront abordables financièrement, fiables, confortables et plus rapides pour arriver à destination que les véhicules privés, dimanches et jours fériés compris», abondait le programme du LSAP lors des législatives de 2018.

Si les Pirates soutiennent plutôt la gratuité, l’ADR a souligné ses craintes de voir le réseau ferroviaire surchargé de passagers. Ce à quoi M. Bausch a répondu qu’il «est d’avis que la gratuité dans les transports publics n’aura pas de grande répercussion sur le nombre de passagers» – tout au plus 3 à 5% par an. Si la croissance des passagers devait dépasser cette fourchette, il est prévu que 20 automotrices supplémentaires soient acquises.

«En principe, on n’est pas opposé à la gratuité des transports publics», commentait le député CSV Serge Wilmes en janvier dernier. «La qualité de l’offre doit cependant primer, sans quoi cette mesure restera une coquille vide.»