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Un an de pandémie au luxembourg

Marc Giorgetti: de patient n°4 à témoin n°1



Cas contact au Covid-19, Marc Giorgetti a ensuite été diagnostiqué positif au virus et a été hospitalisé début mars 2020. (Photo: Romain Gamba / Maison Moderne)

Cas contact au Covid-19, Marc Giorgetti a ensuite été diagnostiqué positif au virus et a été hospitalisé début mars 2020. (Photo: Romain Gamba / Maison Moderne)

Le directeur de l’entreprise de construction Félix Giorgetti a été le 4e patient à contracter le Covid-19 au Luxembourg. L’entrepreneur revient sur cet épisode et les leçons qu’il en tire.

Une assiette remplie de fruits frais d’un côté, sa tablette de l’autre, Marc Giorgetti parcourt ses photos jusqu’à trouver ces clichés dignes d’un film de science-fiction: on y voit des ambulanciers revêtus d’une combinaison de protection intégrale venus le chercher à son domicile pour l’hospitaliser, début mars 2020.

«Je n’avais ni fièvre ni symptômes. Puis j’ai commencé à avoir un petit peu mal à la tête et j’étais un peu fatigué. C’est tout», explique le managing director de l’entreprise de construction Félix Giorgetti.

Celui-ci a vu son week-end prolongé entre amis tourner court: alors que la bande approchait de son lieu de villégiature, en Suisse, Marc Giorgetti apprend qu’il a été en contact avec un porteur du Covid-19. Par précaution, l’entrepreneur décide de ne pas aller au restaurant et propose à ses amis de se faire livrer des pizzas avant de rentrer au Luxembourg le lendemain, tant pis pour le ski. Les six personnes reprennent la route dans la même camionnette et se font tester: seul le patron de l’entreprise de construction est finalement positif.

Personne ne savait ce qu’il fallait faire.
Marc Giorgetti

Marc Giorgetti,  managing director,  Félix Giorgetti sàrl

«Malheureusement, personne ne savait ce qu’il fallait faire. C’était nouveau pour tout le monde», se souvient-il. Le voilà donc hospitalisé au CHL dans un isolement total: seuls les membres du personnel médical peuvent l’approcher, moyennant le passage dans un sas et le port d’une combinaison de protection. Toutes les deux à trois heures, sa température est prise.

Après quatre jours, il peut rentrer à son domicile: «C’était de loin moins grave que ce qu’on raconte à la télévision», assure celui qui a continué à gérer sa société depuis son lit d’hôpital, puis depuis son domicile, où il a été placé en isolement.

Il communique régulièrement sur son état de santé dans une note interne adressée à ses 1.600 salariés au Luxembourg. L’objectif est clair: rassurer et poursuivre la bonne marche du groupe. Car en ce début mars 2020, la météo est clémente et les échéances nombreuses. Pourtant, lorsque le 17 mars, le Premier ministre Xavier Bettel (DP) décrète l’état de crise et annonce la fermeture des chantiers d’ici au 20 mars , c’est le coup de massue pour le constructeur.

Une ardoise salée pour l’économie globale

«Dans la construction, 55.000 personnes au Luxembourg n’ont pas travaillé pendant un mois», évoque Marc Giorgetti, avant de dégainer un de ses nombreux carnets de notes. Il y a fait la somme du salaire horaire, du nombre d’heures de travail concernées, de la TVA qui n’a pas été facturée, de la marge bénéficiaire et les impôts qui en découlent pour l’ensemble de l’économie: «Ça a coûté presque 100 millions d’euros par semaine à l’économie», conclut-il.

Mon Covid en avance sur tout le monde m’a permis de bien gérer la situation ici.
Marc Giorgetti

Marc Giorgetti,  managing director,  Félix Giorgetti sàrl

Le coût de la pandémie pour son entreprise? Il dit qu’il préfère ne pas le connaître, mais une chose est certaine: «On a une perte de rendement d’au moins 10%.» La société a investi dans la réfection et la réorganisation des vestiaires pour assurer le respect des normes de distanciation sociale, instauré des tranches horaires différentes pour les pauses repas, installé des points de lavage de mains, mais aussi des escaliers à sens unique pour éviter de se croiser, et donc limiter les risques de contamination. «Mon Covid en avance sur tout le monde m’a permis de bien gérer la situation ici», soutient l’entrepreneur.

Mais son geste le plus fort remonte sans nul doute à la reprise du congé collectif, fin août 2020, lorsque Félix Giorgetti installe un centre de dépistage Covid pour ses ouvriers. «J’ai investi 100.000 euros dans ce projet réalisé en collaboration avec les Laboratoires Réunis», évoque le dirigeant. «Les gens ne se rendent pas compte de l’envergure que le Covid prend économiquement, mais j’ai fait mes calculs: un contaminé implique 10 personnes qui sont à la maison pendant 15 jours, il m’est impossible de les remplacer comme cela.»

L’interprétation, communément admise, c’est que les gens meurent des suites du Covid. On ne parle plus des autres causes de décès.
Marc Giorgetti

Marc Giorgetti,  managing director,  Félix Giorgetti sàrl

Craintes affichées

Presque un an après sa contamination, le Luxembourgeois retient du Covid-19 la «disproportion» des mesures mises en place par rapport à la situation: «L’interprétation, communément admise, c’est que les gens meurent des suites du Covid. On ne parle plus des autres causes de décès.» S’il salue la gestion de la crise sanitaire, notre interlocuteur regrette la lenteur de la vaccination et déplore la négligence des aspects économiques et psychologiques. La fermeture de l’horeca et ses 12.000 salariés? «Le domicile reste le premier lieu de contamination, pas les restaurants», souligne Marc Giorgetti. Le recours massif au télétravail? «Il y a le risque de faire davantage de télé que de travail», répond-il avec un sourire narquois, sans compter l’abattement des limitations fiscales pour les frontaliers décrété de façon temporaire, mais qui dure: «Imaginez si un jour ces 200.000 frontaliers sont imposés dans leur pays de résidence, cela pourrait amputer les revenus sociaux de moitié, au Luxembourg.»