ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Marc Giorgetti et JEAN-MARC KIEFFER 

«Nous sommes demandeurs de contrôle»



Le Covid-19 a mis en pause beaucoup de projets de construction de bureaux. Marc Giorgetti, nouveau président du Groupement des entrepreneurs, craint les conséquences qu’aurait une généralisation du télétravail au-delà de la crise. (Photo: Romain Gamba / Maison Moderne)

Le Covid-19 a mis en pause beaucoup de projets de construction de bureaux. Marc Giorgetti, nouveau président du Groupement des entrepreneurs, craint les conséquences qu’aurait une généralisation du télétravail au-delà de la crise. (Photo: Romain Gamba / Maison Moderne)

Marc Giorgetti a remplacé Jean-Marc Kieffer à la présidence du Groupement des entrepreneurs, qui représente les entreprises de la construction au Luxembourg. Selon eux, télétravail, gestion des déchets inertes, recrutement et lutte contre le dumping social feront partie des enjeux à venir.

Entre Covid-19, crise du logement, environnement et pénurie de main-d’œuvre: le secteur de la construction doit affronter de nombreux défis. Ses 3.879 entreprises emploient près de 50.000 personnes au Grand-Duché, selon le Statec . Le Groupement des entrepreneurs, affilié à la Fedil, représente les plus importantes, soit 46 sociétés pour 8.000 salariés. À l’occasion de la passation des pouvoirs à sa tête , nous avons fait le point avec le président sortant, Jean-Marc Kieffer , qui dirige la CDCL (Compagnie de construction luxembourgeoise), et le nouveau, Marc Giorgetti , aussi dirigeant du groupe Félix Giorgetti.

Quel rôle votre Groupement joue-t-il pour défendre les intérêts du secteur au cœur de la crise sanitaire?

Jean-Marc Kieffer. – «Nous avons œuvré en coulisses, notamment après le premier confinement, période durant laquelle nous avons été fermés environ quatre semaines. Nous avons mis en place des mesures, avec le gouvernement, nous permettant de rouvrir. Nous avons essayé de négocier avec notre ministre de tutelle pour avoir des aides .

Comment la crise vous a-t-elle touchés?

J.-M. K. - «Il y a beaucoup de projets qui ont été décalés, notamment au niveau des immeubles de bureaux. Dans le secteur public, ils ont gardé le rythme.

Les entreprises se sont alors rabattues sur le public, ce qui cause une baisse des marges, déjà sous pression. Les prix ont diminué de 5 à 10% environ. Ce qui nous met en difficulté. Mais cela n’a rien de comparable avec des secteurs qui sont totalement fermés. Nous avons aussi eu une baisse de la productivité à cause des mesures Covid.

Marc Giorgetti. – «Par exemple, dans le transport, nous avons quatre ouvriers, au lieu de sept, par camionnette.

L’État est un important pourvoyeur de contrats. S’il décidait, après la crise, de revoir ses priorités, le secteur se retrouverait-il en plus grosse difficulté?

J.-M. K. - «Oui, absolument. Il faut – et c’est une politique intelligente que le gouvernement met en pratique – investir en temps de crise. Nous avions déjà énormément de retard en termes d’infrastructure, c’est important que le gouvernement en place et celui d’avant aient lancé tous les projets en cours. Il faudra maintenant suivre.

Tous les retards sur les chantiers du début de la crise ont-ils été rattrapés?

M. G. – «Nous avons fait des heures supplémentaires, ce qui représente aussi un coût supplémentaire. Mais généralement, nous n’avons plus trop de retard.

La chose la plus importante que nous avons faite ensemble, c’est l’Institut de formation sectoriel du bâtiment, la seule école privée du pays où nous formons nos ouvriers, à Bettembourg.
Marc Giorgetti

Marc Giorgetti,  dirigeant du groupe Félix Giorgetti

Qu’en est-il de l’approvisionnement en matériaux?

M. G. – «Nous avons eu des problèmes côté métallique. Une augmentation de 30% des prix dans le ferraillage. Les Chinois et les Brésiliens, à cause du Covid, n’ont plus livré de matériel.

En dehors de la crise sanitaire, quelles sont les actions concrètes mises en place par le Groupement des entrepreneurs?

M. G. – «La chose la plus importante que nous avons faite ensemble, c’est l’Institut de formation sectoriel du bâtiment (IFSB), la seule école privée du pays où nous formons nos ouvriers, à Bettembourg.

J.-M. K. – «Cela fait 18 ans qu’il est en place. Nous n’avions pas trouvé gain de cause du côté de l’État, nous nous sommes donc aidés nous-mêmes. Sinon, il y a toujours le sujet des décharges de matériaux inertes, qui nous manquent gravement. Nous sommes en échange permanent avec le gouvernement, les communes, différents intervenants, pour pouvoir ouvrir de nouvelles décharges.

Quels problèmes le manque de décharges cause-t-il?

M. G. – «Il y a trois grosses décharges. Lorsqu’on a un terrassement qui se fait au sud, on va jusqu’à Colmar-Berg pour vider le camion.

J.-M. K. – «Dans l’idéal, il en faudrait une quinzaine, des petites, réparties dans tout le pays. Il faut savoir que ce qu’on y décharge, c’est de la terre. Toute cette démarche, écologiquement, c’est une catastrophe.

M. G. – «Une étude montre que cela représente, pour nos camions, la même consommation en CO2 que toute la ville de Diekirch. Vu la pénurie, les décharges sont aussi très chères. On paie huit euros la tonne, pour simplement décharger la benne et repartir.

J.-M. K. – «Forcément, le prix se répercute sur le client final.

M. G. – «La Belgique ne permet plus qu’on y emmène des matières inertes. La France le permet encore. Si ce n’était plus le cas, tout le bâtiment serait paralysé au niveau des terrassements.

À part ouvrir plus de décharges, quelles actions peut-on mettre en place pour verdir le secteur?

J.-M. K. – «C’est effectivement un grand sujet, que j’avais mis à l’ordre du jour du Groupement il y a deux ans. Il faut construire différemment. Avec des matériaux qui pourraient être réutilisés à 100% une fois le bâtiment déconstruit.

Il faut souligner que l’Inspection du travail et des mines demande des choses, et l’Administration de l’environnement, l’inverse.
Marc Giorgetti

Marc Giorgetti,  dirigeant du groupe Félix Giorgetti

M. G. – «Entre les maisons que nous avons faites il y a 20 ans et celles d’aujourd’hui, on a quand même réduit de deux tiers la consommation énergétique. Au niveau des matériaux, ceux utilisés aujourd’hui ne posent plus problème. Le béton est recyclable. Pour l’isolation, il y a le Rockwool recyclable. Ce qui pose problème, ce sont des produits comme l’asphalte pour faire les routes, à base de pétrole.

Quelles sont les innovations, de ce côté?

J.-M. K. – «Il y a forcément des innovations en cours. D’ailleurs, à Bettembourg, nous avons un pôle Recherche et Innovation qui essaie d’avancer dans cette direction.

M. G. – «Mais il faut que cela tienne la route économiquement. Il faut souligner que l’Inspection du travail et des mines (ITM) demande des choses, et l’Administration de l’environnement, l’inverse. Par exemple, la première demande 500 lux de lumière dans un coin pour que le bureau soit conforme, alors que la seconde veut qu’il y ait le moins de lumière possible.

La construction consomme aussi beaucoup d’eau,  selon l’administration dédiée  à sa gestion. Qu’est-ce qui est fait pour réduire cela?

M. G. – «L’eau, il en faut surtout pour faire du béton. Les bétonneurs font le maximum pour la récupérer.

Il y a également la problématique du recrutement…

M. G. – «Nous voulons remonter l’image de marque de tout le secteur de la construction. Un domaine qui est aussi ouvert aux dames.

J.-M. K. – «Nous offrons des plans de carrière intéressants, avec une grande diversité. Nous allons faire des efforts pour communiquer cela au grand public.

M. G. – «Il faut dire que nous sommes concurrencés par l’État et les communes, où les salaires sont nettement plus élevés. Nous ne pouvons pas suivre.

Pour redorer l’image du secteur, souvent accusé de dumping social, êtes-vous demandeurs de plus de contrôle?

J.-M. K. – «Absolument, nous sommes demandeurs de contrôle. Avec l’ITM, nous travaillons main dans la main pour faire la chasse au travail au noir. Malheureusement, cela existe encore.

M. G. – «Par exemple: un employeur qui embauche un ouvrier qui vient de l’étranger. Le salarié est payé selon la loi luxembourgeoise. L’entreprise le loge dans un container et lui prend la moitié de son salaire pour le loyer. Comme ça, vis-à-vis du Luxembourg, elle est en règle, et se met en poche du loyer. C’est difficile à contrôler pour l’ITM, et c’est une concurrence déloyale pour nos sociétés.

Les promoteurs ne font pas de spéculation. Ils sont là pour construire, ils n’achètent pas des terrains pour attendre 20 ans.
Jean-Marc Kieffer

Jean-Marc Kieffer,  président de la CDCL

Qu’en est-il de la concurrence de sociétés étrangères?

M. G. - «Pour nous, aller travailler en France est un calvaire. Alors que le Luxembourg est un hall de gare, où tout le monde est le bienvenu.

J.-M. K. – «Nous avons construit ensemble l’hôpital de Metz. Après deux jours, on avait la gendarmerie, la police… Tout le monde est venu nous contrôler. C’est une sorte de protectionnisme. Ici, il y a l’ITM qui va passer à un moment donné, et voilà.

L’une des grandes problématiques du Grand-Duché vient de la pénurie de logements. Comment résoudre cette crise, selon vous?

M. G. – «Nous regrettons beaucoup que les entreprises privées ne soient pas du tout immiscées au logement social. C’est la chasse de gardée de l’État, mais il n’avance pas.

J.-M. K. – «Une solution pourrait être de densifier, c’est-à-dire construire plus en hauteur. Ce serait facile de mettre sur tous les bâtiments une petite structure en bois, pour ajouter deux étages. On crée 20% de logements supplémentaires, sans dépenser pour une infrastructure.

Pourquoi ne le fait-on pas?

J.-M. K. – «C’est incompréhensible.

L’autre souci, ce sont les procédures qui durent éternellement et prolongent les délais. Si on ne les simplifie pas, on n’y arrivera jamais. Les promoteurs ne font pas de spéculation. Ils sont là pour construire, ils n’achètent pas des terrains pour attendre 20 ans. Malheureusement, ils doivent attendre 20 ans, à cause de tout cela.

On a parlé environnement, formation, recrutement, crise du logement… Quels sont les autres défis du secteur, pour les années à venir?

M. G. – «Le télétravail sera un sujet pour le secteur. Peut-être qu’on aura moins de bureaux, des logements plus grands. Avant de prendre des mesures, il faut qu’on regarde toutes les conséquences, pour le commerce, la contribution des frontaliers à la sécurité sociale…

J.-M. K. – «Ce serait bien si on pouvait plus mixer travail et habitation. Si vous travaillez dans le même bâtiment que celui où vous vivez, vous n’aurez plus de problèmes de trafic. Mais il y a beaucoup de quartiers où le PAG ne permet pas de mixité entre les espaces de travail et les logements dans le même bâtiment.»