POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Paperjam Top 100 

1 – Michèle Detaille: «Pour être leader, il faut d’abord aimer les gens»



Michèle Detaille succède à Norbert Becker en tant que personne la plus influente. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Michèle Detaille succède à Norbert Becker en tant que personne la plus influente. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Aux yeux du jury du Paperjam Top 100, cette année a révélé l’influence de celle qui s’investit depuis plus de 30 ans au service d’une industrie qui fait si souvent débat, et qu’elle n’hésite pas à défendre. Entre chose publique et entreprise, Michèle Detaille continue d’avancer avec passion et conviction.

Le classement du Paperjam Top 100 représente une reconnaissance de l’influence des décideurs choisis par le jury indépendant de la rédaction de Paperjam. Les chefs d’entreprise ont-ils besoin de reconnaissance?

Michèle Detaille. – «La reconnaissance – celle qui s’accorde avec la notoriété – est peut-être la seule chose que la plupart des chefs d’entreprise peuvent envier aux hommes et aux femmes chefs politiques. C’est donc quelque chose d’important.

Mais cette notoriété n’est pas un but en soi…

«Non, en effet. Quand quelqu’un crée une entreprise, c’est d’abord pour créer de la valeur, pour soi-même, pour ceux avec qui on travaille, voire pour sa région ou son pays.

La notoriété est une notion, l’influence en est une autre. Quand se rend-on compte qu’on exerce une influence?

«Tout le monde ne cherche pas nécessairement à avoir de l’influence. Dans le contexte du Paperjam Top 100, l’influence va de pair avec l’implication des chefs d’entreprise dans la vie publique ou dans la vie sociale. Mais il y a des chefs d’entreprise – et c’est tout à leur honneur – qui se concentrent uniquement sur leur entreprise. D’autres ont une influence, un champ d’action plus large, et c’est ceux-là que l’on retrouve au fil des années dans le classement. Alors, comment fait-on pour avoir de l’influence? Peut-être que cela passe d’abord par une forme de notoriété. Le fait d’être connu par certains vous permet d’échanger et de faire passer vos idées. L’influence est aussi parfois involontaire. Certains m’ont parfois influencée sans le savoir, par leur intervention lors d’une conférence par exemple. Et c’est ce qui fait le succès de communautés comme celle de la Fedil, où les gens échangent, apprennent de leurs pairs. C’est grâce aux réseaux sociaux, au sens premier, qu’on peut acquérir de l’influence.

Je me sens ici chez moi, même si je parle très mal luxembourgeois.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Après un riche chapitre dans la vie publi­que et politique en Belgique, vous auriez toutefois pu vous concentrer uniquement sur votre entreprise au Luxembourg…

«La res publica, la chose publique, m’intéresse vraiment. Je l’ai fait au début de ma carrière, puis en tant que bourgmestre, avant de découvrir la Fedil en arrivant au Luxembourg. On a ça en soi. Ce n’est pas pour rien que l’on retrouve souvent parmi ceux qui font de la politique les mêmes qui sont impliqués dans les services clubs, dans des groupes sportifs, des comités de village…

Comment se frayer un chemin dans le patronat luxembourgeois lorsqu’on n’est pas Luxembourgeoise, et de surcroît dans un milieu (très) masculin?

«Étant originaires de Bastogne, nous venions très régulièrement à Luxembourg avec nos parents lorsque j’étais enfant. Peut-être est-ce parce que je suis Luxembourgeoise Belge, mais je me sens en phase avec les gens que je côtoie dans les milieux d’affaires, dans la politique, dans la fonction publique. Je me sens ici chez moi, même si je parle très mal luxembourgeois (sic!). Quant à l’arrivée au sein de la Fedil, j’ai eu la chance de pouvoir entrer au conseil d’administration suite à la demande du président de l’époque, Charles Krombach. Ça s’est tout de suite bien passé. J’aime le contact et le fait d’avoir fait de la politique joue peut-être dans cette prédisposition sociale et ma curiosité naturelle.

Vous n’avez jamais eu l’impression, au début, d’être la «femme prétexte» dans des assemblées ou des milieux très masculins?

«Je le dis clairement: si je n’avais pas été une femme, je n’aurais certainement pas été choisie à ce moment-là pour être administrateur de la Fedil ! Ce n’est pas grave. Si on vous garde, c’est que vous n’êtes pas qu’un alibi, mais que vous êtes compétente. Mais je suis habituée à avoir beaucoup de gens autour de moi qui sont des hommes. Ceci dit, les mentalités évoluent, cela prend du temps, mais on voit par exemple que des messieurs se battent pour l’égalité. La place des femmes dans la société est une responsabilité qui doit absolument être partagée.

Quels sont les facteurs qui constituent encore des freins?

«Souvent, les femmes doivent composer à la fois avec leurs obligations professionnelles et, souvent encore, une certaine charge du ménage, même si des évolutions ont eu lieu en la matière. Si on ajoute à cela le fait que la plupart des femmes dirigeantes ne sont pas résidentes, cela rend les choses compliquées. Mais certaines prennent leur place. Le fait qu’il y ait un peu plus de role models semble aider les femmes à franchir le pas de l’entrepreneuriat ou des associations professionnelles. C’est pour cela qu’il faut pousser les femmes à témoigner de leurs expériences en la matière, car cela peut jouer un effet ‘boule de neige’.

L’influence s’obtient en présentant la réalité telle qu’elle est – dans l’économie dans notre cas – pour permettre aux décideurs politiques – souvent le gouvernement – de prendre des décisions en fonction de leurs priorités.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Quelle est la plus grande satisfaction que vous procure la présidence de la Fedil?

«Honnêtement, le Covid a compliqué notre vie et notre présidence. Hormis cette crise, je pense que nous sommes en train de nous faire reconnaître dans notre rôle d’expert. C’est important, car c’est de cette façon que la Fedil tient sa place. Nous y arrivons tant grâce à notre équipe permanente qu’à l’expertise de nos différents membres. In fine, l’influence d’une fédération professionnelle ne s’obtient pas en imposant simplement des idées. L’influence s’obtient en présentant la réalité telle qu’elle est – dans l’économie dans notre cas – pour permettre aux décideurs politiques – souvent le gouvernement – de prendre des décisions en fonction de leurs priorités.

Est-ce difficile d’amener des éléments tangibles dans un débat public qui se base souvent sur des émotions ou des impressions?

«Oui, mais c’est un vrai savoir-faire des chefs d’entreprise. Car nous sommes confrontés à la réalité du terrain et au fait que nous savons expliquer en apportant une part de rationnel dans le débat. Dans l’industrie, nous savons aussi qu’un plan et un temps de fabrication sont nécessaires, de même que du temps pour avancer.

Et à titre personnel, quelle «touche» voudriez-vous laisser à la Fedil?

«Je parle volontiers du collectif, car je crois vraiment qu’il s’agit d’un projet collectif. À titre personnel, je souhaiterais donner le goût à plus de chefs d’entreprise femmes et hommes de s’investir dans la Fedil. Elles et ils n’y perdront pas leur temps, car ils y apprendront des choses utiles pour leur entreprise.

Cette influence, vous l’avez gagnée en tant que patronne, tout d’abord. Comment fait-on pour durer en entreprise?

«Évidemment, quand l’entreprise vous appartient, c’est plus facile de rester, on reçoit rarement son C4 [rires]. Pour durer, il faut essayer de continuer à s’amuser en travaillant. Dans une entreprise, il y a tant de choses à faire, ce n’est jamais fini, c’est un mouvement perpétuel. Là aussi, le collectif est primordial. Il faut parvenir à bien s’entourer. Je ne pourrais pas dédier autant de temps à la Fedil si je ne disposais pas de bonnes équipes dans mon entreprise.

Cette relation de confiance, la capacité de repérer les talents en interne et de faire monter ceux qui le veulent, cela passe aussi par l’influence positive en interne de la part du dirigeant d’entreprise…

«Oui, on l’apprend aussi tous les jours. On pourrait être tenté de penser que l’on détient la seule vérité pour sa propre entreprise. Ce n’est pas vrai. Chacun dans mon entreprise est bien meilleur dans son domaine que je ne le suis. S’entourer de gens compétents et ambitieux, dans le bon sens du terme, est une des clés de la réussite.

Ce qui n’empêche pas d’effectuer les arbitrages nécessaires. On parle souvent de la solitude du chef dans la prise de décision. Est-ce un mythe?

«In fine, c’est en effet vous qui décidez et là, cette solitude existe vraiment. D’où l’importance d’associations comme la Fedil, où vous pouvez échanger avec vos pairs qui connaissent cette même situation. C’est une manière de lutter contre cette solitude.

Il faut être cohérent dans ses décisions pour avoir un leadership qui dure.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Vous dirigez votre entreprise avec votre associé, Bernard Rongvaux. Comment vous répartissez-vous la prise de décisions?

«Nous partageons évidemment des valeurs communes, mais nous sommes très différents. Mon associé a plutôt un profil financier, il réfléchit beaucoup avant d’avancer, alors que j’aurais tendance à avancer plus vite. Mais je crois justement à cette complémentarité. Il ne faut pas s’associer à quelqu’un qui vous ressemble. Ce serait tentant, mais ce n’est pas bon pour l’entreprise.

Comment devient-on leader?

«On ne le devient que si on en a envie, car tout le monde n’a pas envie d’être leader ou de prendre un poste à responsabilités. Pour être leader, il faut d’abord aimer les gens. Sinon, on risque de ne pas y trouver son compte. Après, il faut être cohérent dans ses décisions pour avoir un leadership qui dure. La communication est aussi très importante pour emmener l’équipe avec soi.

Si vous deviez lancer une entreprise, dans quel secteur la lanceriez-vous?

«Je repartirais dans l’industrie, même si ce n’est pas tendance pour tout le monde. Pas forcément là où les investissements sont trop importants, car il faut des moyens énormes derrière soi, mais il y a des industries qui sont agiles et survivent bien. Je pense à des choses intelligentes, comme l’eau qui est produite par la Brasserie Nationale ou les Moulins de Kleinbettingen qui font des pâtes. Voici des exemples de diversification bien pensée autour du savoir-faire, des matières premières et de l’outil de production.

La politique a été et reste un de vos grands centres d’intérêt. Comment présenteriez-vous la différence entre la politique belge et la politique luxembourgeoise?

«Je conseillerais d’abord de comprendre la politique luxembourgeoise avant de comprendre la politique belge. Le système politique belge est extrêmement compliqué et on voit dans cette période de crise combien il est difficile de décider quand les structures d’un pays ne sont pas adaptées. Les structures belges ne sont pas optimums, elles résultent de compromis politiques, mais elles reflètent aussi la sociologie et le vote des électeurs. Au Luxembourg, c’est plus clair, c’est plus facile. Ce n’est pas parce que c’est plus petit que c’est plus facile… On ne peut pas dire que la Wallonie, c’est grand. La Chine, c’est grand! Je rencontre beaucoup de gens ici qui sont de vrais serviteurs de l’État, qui font passer leur opinion politique bien après leur fonction. Ce qui n’est pas toujours le cas en Belgique. La vie politique est probablement moins féroce qu’en Belgique, où vous devez défendre vos intérêts à de multiples niveaux en raison du caractère fédéral du pays.

Je conseille à tous les patrons, et à tout le monde, d’être un jour candidat à une élection. Cela apporte un autre regard sur la politique.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

La politique vous manque?

«À côté du cœur de métier qui est passionnant, il y a tellement de tâches chronophages, désagréables et presque inutiles qui font qu’être candidate ou élue ne me manque pas. Je continue pourtant à dire que c’est le plus beau métier du monde. Le fait d’être en charge d’une association qui est dans le terrain politique – au sens de la gestion publique – me convient bien. Je conseille à tous les patrons, et à tout le monde, d’être un jour candidat à une élection. Cela apporte un autre regard sur la politique.

On pourrait aussi conseiller aux politiques d’essayer de créer une entreprise…

«Tout à fait. Si les patrons d’entreprise se lancent en politique, on arrive à ce que vous dites. À l’inverse, nous nous sommes fixé comme objectif, avec la Fedil, de montrer aux parlementaires les problématiques que vivent les entreprises via des visites in situ, sans langue de bois, pas uniquement pour poser à l’occasion d’une photo.

Que faudra-t-il faire pour placer le pays sur les rails lors de la relance économique?

«Le gouvernement a d’ores et déjà pris de bonnes mesures pour l’industrie en concentrant des efforts sur les investissements via le plan Neistart Lëtzebuerg , qui prévoit des subventions importantes sur deux ans. C’est une bonne décision pour que l’industrie n’interrompe pas sa politique d’investissement.

Sur un autre plan, il faudra corriger l’image que le pays a pu donner dans ce que l’on peut interpréter comme un manque d’intérêt pour l’industrie au travers du dossier Fage . Entre-temps, des déclarations politiques ont été formulées dans le bon sens.

Le président de la Chambre de commerce, Luc Frieden , proposait, dans une interview accordée à Paperjam , de discuter de ce que l’on veut au Luxembourg sur le plan du développement économique. Sommes-nous en panne de vision économique?

«D’abord, le pays est petit. Quand on est petit – je sais de quoi je parle, avec mon entreprise –, il faut garder une part d’opportunisme vis-à-vis des entreprises que l’on veut accueillir. Car le Luxembourg n’est pas l’endroit où le monde entier a envie d’investir. On peut aussi avoir une wishlist, c’est au gouvernement de le dire. Mais si une entreprise fait partie de la wishlist, les critères d’exclusion éventuelle ne s’appliquent pas. J’ajoute que ce qui donne la possibilité à une industrie de s’installer, c’est un terrain. Il faut sanctuariser des terrains, et ne plus remettre leur statut en question pour des raisons environnementales.

Les «ayatollahs verts» vous font-ils peur?

«Oui, pour plusieurs raisons. Je ne parle pas de tous les écolos, mais il y a des gens qui, sous prétexte d’une conviction, vous imposent une façon de vivre. Ils sont, comme tous les ayatollahs, imperméables à tout discours rationnel. Ça me fait très peur. C’est vraiment le contraire de la démocratie. La richesse, la force, l’intérêt de notre Europe est la liberté dont chacun dispose, pour autant que les règles générales soient respectées. Tout ce que j’ai entendu sur le cas Fage, et qui a été instrumentalisé à des fins politiques, m’a fait très peur.

Quelle leçon tirez-vous de cette crise?

«Je la déteste. Je trouve qu’il n’y a rien de bien dans cette crise qui appauvrit tout le monde, qui rend les gens malheureux car ils ne peuvent plus avoir de contacts, qui isole les personnes fragiles dans les familles. C’est une horreur dont nous devons sortir au plus vite.

Que pourrait-on se souhaiter pour la nouvelle année?

«Kill the Covid!»

Michèle Detaille est la grande lauréate du classement du Paperjam Top 100 2020, présenté dans le numéro de janvier 2021 du magazine Paperjam, en kiosque à partir du 17 décembre.

Ce que dit le jury de Michèle Detaille

Peu importe sa mission, chef d’entreprise, membre de conseil d’administration ou porte-parole de l’industrie, Michèle s’engage toujours avec résolution et énergie. Les piliers de son engagement restent clairs: faire bouger les lignes, et envisager l’avenir avec sérénité.
Jury du Paperjam Top 100 

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