POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Grand entretien avec Michèle Detaille

«Les industries finissent toujours par s’en sortir»



Michèle Detaille: «La crise a ouvert une porte royale au télétravail, permis justement par les progrès dans la digitalisation. C’est un élément dont il va falloir tenir compte et qui arrange bien souvent les entreprises.» (Photo: Matic Zorman / Archives Maison Moderne)

Michèle Detaille: «La crise a ouvert une porte royale au télétravail, permis justement par les progrès dans la digitalisation. C’est un élément dont il va falloir tenir compte et qui arrange bien souvent les entreprises.» (Photo: Matic Zorman / Archives Maison Moderne)

Michèle Detaille l’assure: l’industrie fait partie des secteurs les moins touchés par la crise du Covid-19. À la présidence de la Fedil depuis un an, elle n’en attend pas moins du plan de relance du gouvernement. Il devra, selon elle, soutenir l’industrie dans ses trois priorités: la digitalisation, l’écologie et la formation.

Entre les revendications dans le secteur du tourisme, du com­merce, ou encore de la restauration, on a très peu entendu la Fédération des industriels luxembourgeois pendant cette crise du Covid-19. Peut-on dire que l’industrie a été moins touchée que les autres secteurs?

Michèle Detaille. – «De manière générale, oui. Il y a des milieux qui marchent bien: la production alimentaire, ce qui est lié à la protection des personnes, comme les combinaisons en Tyvek de DuPont de Nemours... Il y a aussi d’autres entreprises pour qui ça ne marche pas trop mal parce qu’elles ont des clients en Asie, où l’activité a repris. L’industrie a continué à produire tout le temps parce que le gouvernement a eu la bonne idée de ne pas stopper les secteurs dits essentiels. Tout est tellement imbriqué. Je suis allée dans une pharmacie parce que je voulais du gel hydroalcoolique.

On m’a dit: ‘J’ai du gel, mais je ne peux pas vous en vendre parce que je n’ai pas de contenant.’ Si l’industrie de l’emballage avait été arrêtée au début de la crise, on aurait eu cela partout. On n’aurait pas eu de yaourts parce qu’il n’y aurait pas eu de pots de yaourt, on n’aurait pas pu transporter de respirateurs parce qu’il n’y aurait pas eu de caisses pour les transporter...

Il faut savoir que les industries finissent toujours par s’en sortir. Elles innovent. Cette crise va sans doute accélérer l’innovation.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente de la Fedil

En revanche, il y a des secteurs complètement sinistrés. Nous connaissons le problème des transports aériens . Toute la filière automobile souffre beaucoup . Mais c’était déjà le cas avant, il y avait une espèce d’incertitude sur ces questions: est-ce qu’on va continuer à produire des voitures à essence, ou bien est-ce qu’on va aller vers l’électrique? Tout cela n’était pas très clair. La crise a accentué très fortement les mauvaises performances et les difficultés que rencontrent ces industries. Mais il faut savoir que les industries finissent toujours par s’en sortir. Elles innovent. Cette crise va sans doute accélérer l’innovation.

Comment la crise a-t-elle changé les façons de travailler dans l’industrie?

«Dans certains secteurs, il y a une baisse de la productivité, parce qu’il a fallu réaménager certains postes de production. D’un autre côté, les carnets de commandes ne sont pas pleins partout. Mais on n’a pas le choix. Il y a une priorité, c’est la protection de la santé des gens. La santé des travailleurs a toujours été une préoccupation de l’industrie.

Nous avons, en Europe et au Luxembourg, des règles très strictes pour assurer leur sécurité. Souvent, les opérateurs râlent en disant qu’on est trop stricts avec les consignes, que c’est difficile à appliquer, que s’ils pouvaient se passer de ce port du casque, des bouchons dans les oreilles, des gants, ils travailleraient plus vite. Les visiteurs qui viennent sur les sites de production sont toujours surpris par toutes les obligations qu’on leur impose en leur disant de ne pas marcher à tel endroit, de porter un masque, etc. Cette culture de la sécurité était là et a porté ses fruits. Le fait qu’il n’y ait pas eu de contamination sur les lieux de travail le prouve.

Comment jugez-vous les différentes aides déployées par le gouvernement? Est-ce qu’elles s’appliquent aussi à l’industrie?

«Nous avons trouvé que, pour le secteur, les décisions prises ont été vraiment efficaces. Je sais que ce n’est pas le cas de tous les secteurs d’activité, et je comprends que d’autres aient des revendications. Le chômage partiel et le congé pour raisons familiales ont permis de se réorganiser rapidement. Nous avons aussi pu compter sur la garantie de l’État pour les demandes de prêts de la part des entreprises qui avaient besoin d’argent.

La crise est derrière nous. Maintenant, nous sommes tournés vers la relance.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente de la Fedil

L’Office de Ducroire a très rapidement assoupli les conditions d’accès à l’assurance-crédit pour les entreprises exportatrices. Cette disposition a permis aux entreprises luxembourgeoises de continuer à prendre des commandes à l’étranger, en toute sécurité. La crise est derrière nous. Maintenant, nous sommes tournés vers la relance. Et là, nous attendons beaucoup du gouvernement pour le redressement économique du pays.

Justement, quel plan de relance attendez-vous de la part du gouvernement?

«Il faut soutenir les projets innovants en matière de technologie et d’écologie, en utilisant des outils comme la Société nationale de crédit et d’investissement. Il faudrait donner des primes plutôt que d’imposer des sanctions. Il faut aussi absolument déployer notre stratégie 5G si nous voulons rester dans la course. La crise a ouvert une porte royale au télétravail, permis justement par les progrès dans la digitalisation. C’est un élément dont il va falloir tenir compte et qui arrange bien souvent les entreprises, même dans l’industrie, pour certaines tâches administratives. Cependant, le télétravail ne convient pas à tous, n’est pas adapté à toutes les tâches et ne peut pas être mis en place tout le temps.

Il faudra que l’État négocie avec ses voisins pour permettre aussi bien aux résidents qu’aux frontaliers de réaliser une partie de leur travail depuis leur domicile . Il faut ensuite repenser la hausse des accises sur le carburant. Par cette récente politique d’accises, on délocalise la vente de l’essence et du diesel vers les pays voisins. Est-ce opportun, alors que l’État va avoir besoin de beaucoup d’argent pour financer des plans efficaces de relance? Cela n’a pas beaucoup de sens écologiquement non plus, puisque cette politique ne va pas réduire la consommation de carburant, mais elle va juste appauvrir nos entreprises du secteur et décaler la pollution vers les pays voisins.

Aujourd’hui, si vous n’arrivez pas à faire face à vos dettes, que vous n’avez plus de trésorerie, vous allez en faillite.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente de la Fedil

Les camions en transit feront le plein à Habay, en Belgique, au lieu de le faire à Berchem, au Luxembourg. Je pense enfin qu’on devrait trouver un système légal pour permettre aux entreprises saines de traverser les moments difficiles comme cette crise et de continuer leur activité tout en protégeant les créanciers. Je parle de celles qui ont de bons fondamentaux, mais qui sont pour le moment incapables de faire face à leurs obligations.

Aujourd’hui, si vous n’arrivez pas à faire face à vos dettes, que vous n’avez plus de trésorerie, vous allez en faillite. Les créanciers ne récupèrent rien, l’entreprise doit liquider tous ses actifs: c’est la fin. La faillite, c’est toujours une destruction pour l’entreprise elle-même, son personnel, mais aussi ses fournisseurs. Je ne connais pas les instruments précis pour ce dispositif, mais le mécanisme serait celui-là.

Et au niveau européen?

«Il ne faut pas abandonner les objectifs. On doit rester ambitieux sur la protection de l’environnement, mais il faut tenir compte du fait qu’on n’a plus la même croissance qu’avant l’arrivée de ce Covid, et qu’on ne sait pas combien de temps cela durera.

Les projets pour verdir l’industrie luxembourgeoise passent-ils au second plan avec la crise du Covid-19?

«Nous ne pouvons pas opposer l’écologie à l’industrie. La transition énergétique est en place. Le Covid ne l’a pas stoppée. Il a seulement mis en stand-by certains projets. Beaucoup d’industries ont des plans pour produire proprement, comme Paul Wurth (le groupe propose des technologies de réduction de CO2 pour aider ses clients à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à améliorer l’efficacité énergétique de leurs installations existantes, ndlr). Il faut que les banques continuent de financer ces projets écologiques.

L’État doit aussi faire un effort, avec des aides, mais aussi en prenant des décisions rapidement et sans laisser lanterner les projets des industries.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente de la Fedil

L’État doit aussi faire un effort, avec des aides, mais aussi en prenant des décisions rapidement et sans laisser lanterner les projets des industries. Un bel exemple est celui de Tarkett , qui veut faire de la cogénération (production simultanée de deux formes d’énergie différentes dans la même centrale pour éviter les pertes, ndlr). Son projet reste en attente parce qu’il y a un problème de voisinage, des gens qui estiment que ce n’est pas une manière de produire de l’énergie propre.

Qu’en est-il d’autres projets dont on n’entend plus parler? Par exemple, l’implantation d’une usine de yaourt Fage à Bettembourg...

«Des projets industriels sont là et attendent des autorisations: il faut qu’il y ait une décision politique, qu’on dise oui ou non. Il y a Fage, mais aussi Ocsial dans les nanotechnologies, et d’autres qui attendent. Il ne faut plus laisser lanterner des projets quand toutes les normes environnementales sont respectées. Je pense que la décision doit être positive, parce que ces entreprises ont des dossiers parfaitement conformes. Si on leur dit non, on va se priver d’une part de croissance dont on aura bien besoin dans les mois et les années à venir.

La Fedil avait aussi proposé, avant cette crise, la création d’un parc technologique à Belval

«Nous pensons que c’est un élément important qui pourrait nous aider à attirer de nouvelles entreprises performantes et les mettre en lien avec des centres de recherche et l’Université pour développer de nouveaux produits, de nouvelles manières de produire. Nous espérons que le gouvernement, qui avait témoigné son intérêt pour le projet, va nous aider à le réaliser. Il a été mis de côté avec le Covid-19. En avril et mai, nous devions aller voir d’autres parcs qui fonctionnent bien en Europe (Allemagne, Suisse, Belgique). C’est toujours d’actualité, mais ça a été reporté.

Comment l’industrie peut-elle être la solution d’un mode de vie post-Covid-19?

«Avec la crise, nous avons vu qu’ici, au Luxembourg, de manière concrète, l’industrie peut apporter beaucoup de choses. Des productions de masques, des composants de respirateurs, des visières, du gel, des combinaisons en Tyvek. Elle nous a rappelé que les liaisons satellites étaient importantes, pour le télétravail par exemple. Nous avons encore vu à quel point la présence de Cargolux était cruciale. La crise a quand même permis de sortir l’industrie de cet esprit habituel qui dit que c’est polluant, que c’est du business qui ne pense qu’à l’argent. Nous avons vu que nous étions loin de cette caricature.

C’est grâce à l’industrie que nous avons un grand nombre de solutions concrètes. L’industrie produit les objets qui nous entourent et qu’on utilise.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente de la Fedil

C’est grâce à l’industrie que nous avons un grand nombre de solutions concrètes. L’industrie produit les objets qui nous entourent et qu’on utilise. Évidemment qu’elle fera partie du monde d’après. Nous inventerons peut-être de nouveaux objets auxquels nous ne pensons pas encore nécessairement aujourd’hui et qui nous seront très utiles. L’industrie fait partie de la solution de la transition énergétique, de la solution de crise du Covid et de sa continuité.

On le voit avec les entreprises de plexiglas qui fleurissent à droite à gauche, on le verra sans doute avec des aménagements qui seront faits dans les transports en commun, les restaurants. Sans parler de l’industrie pharmaceutique, qui va quand même, une fois que les scientifiques l’auront trouvé, produire un vaccin.

La crise a quand même entraîné des problèmes de stocks concernant certains équipements de protection individuelle. Beaucoup parlent de relocaliser la production de biens essentiels. Une bonne solution, selon vous?

«Cela peut être une fausse bonne idée. ‘ Relocalisation ’ ressemble très souvent à ‘protectionnisme’, ce qui est un gros handicap pour l’économie, et pour l’industrie en particulier. Surtout pour un petit pays comme le Luxembourg, où le nombre de consommateurs est modéré. Serait-il utile d’avoir dans le pays des fabricants de masques, parce qu’on en a eu besoin maintenant? Est-ce qu’il n’est pas plus intelligent d’assurer son approvisionnement en veillant à ne pas tout commander dans un seul pays? Si c’est juste pour dire qu’il faut qu’on ait des masques et du gel ‘made in Luxembourg’, je ne vois pas pourquoi on paierait plus cher pour un produit qu’on peut avoir ailleurs et de même qualité. Parce que ce sera plus cher.

Ce qui sera important pour l’avenir, ce sera la formation du personnel. Dans les mois qui viennent, des industries vont sans doute fermer parce que leur marché aura diminué ou disparu.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente de la Fedil

Vous avez évoqué l’écologie, l’innovation, la 5G… L’industrie a-t-elle d’autres projets pour la suite?

«Ce qui sera important pour l’avenir, ce sera la formation du personnel. Dans les mois qui viennent, des industries vont sans doute fermer parce que leur marché aura diminué ou disparu. Il ne faudrait pas qu’on se contente de licencier les employés. Nous pensons qu’il vaut mieux, pour les salariés, pour le tissu industriel et pour les caisses de l’État, mobiliser une offre rapide et qualitative de formation pour cette population exposée aux aléas des bouleversements économiques qui s’annoncent.

Nous pensons à des formations d’amélioration des compétences, notamment en matière digitale, en raison de la perspective de l’augmentation du télétravail. C’est à l’État d’imaginer des encouragements à la fois pour les entreprises, mais aussi pour que les salariés licenciés retrouvent rapidement du travail au lieu de rester au chômage, même avec de confortables indemnités. Les trois principales préoccupations qui étaient celles des entreprises de l’industrie sont toujours les mêmes: la digitalisation, la conviction écologique et la formation des collaborateurs.»