POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

GRANDE INTERVIEW DE XAVIER BETTEL (2/2)

«L’accord de coalition prévoit que nous restions compétitifs»



Xavier Bettel: «Moi, je suis pour le dialogue social. C’est une des richesses de notre pays. Quand vous regardez ce qu’il se passe chez certains de nos voisins, on voit que c’est plus difficile…» (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

Xavier Bettel: «Moi, je suis pour le dialogue social. C’est une des richesses de notre pays. Quand vous regardez ce qu’il se passe chez certains de nos voisins, on voit que c’est plus difficile…» (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

À la tête d’un gouvernement remanié depuis le retrait de ses deux amis Felix Braz et Étienne Schneider, Xavier Bettel se colle aux défis majeurs de son second mandat: le logement, la mobilité, la compétitivité. Mais a-t-il toujours le feu sacré? Éléments de réponse avec l’intéressé.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien ici .

Précisions à nos lecteurs: cet entretien paru dans l’édition magazine de février 2020 de Paperjam a été conduit avant la présentation du «rapport Waringo» portant sur la situation et l’organisation de la Cour grand-ducale. Un rapport que Xavier Bettel a commenté le 5 février lors d’une conférence de presse .

Vous avez vu partir tour à tour les coarchitectes de cette coalition, Felix Braz (Déi Gréng) et Étienne Schneider (LSAP). Comment le vivez-vous?

Xavier Bettel. – «Humainement, c’est terrible. Les deux situations sont bien différentes. Ce n’est pas un choix pour Felix. Pour Étienne, en revanche, c’en est un . C’est vrai que cela me fait énormément de peine que les deux arrêtent.

Étienne Schneider vous en avait parlé en acceptant son mandat?

«Non, il m’avait juste dit qu’il ne savait pas s’il terminerait son mandat. De toute façon, il avait annoncé qu’il ne ferait pas 10 ans en tout au gouvernement.

Vous le comprenez?

«Je le respecte. Je le regrette, mais je le respecte. Mais j’ai un accord de coalition, et deux vice-Premiers ministres, Dan Kersch (LSAP) et François Bausch (Déi Gréng), avec qui je bosse, que je connais. François était mon premier échevin quand j’étais bourgmestre de Luxembourg-ville, et il y a donc une amitié et une complicité qui existent depuis toujours entre nous. Dan Kersch, j’ai pu travailler avec lui depuis longtemps. On entame notre 7e année, donc c’est quelqu’un à qui je fais confiance.

Il y a la couleur des partis mais aussi celle des hommes. Cette coalition va-t-elle pencher plus à gauche?

«J’ai un accord de coalition et on gardera la ligne. Cela ne change rien: elle n’ira pas plus à gauche et pas plus à droite.

Ce n’est pas parce que les hommes changent que le programme change.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Dan Kersch est moins rond qu’Étienne Schneider…

«Si vous parlez physiquement, je trouve cela assez déplacé… [rires]

Disons qu’il a parfois de fortes convictions. La cohabitation ne va-t-elle pas être plus difficile?

«Encore une fois, nous avons un accord de coalition. Ce n’est pas parce que les hommes changent que le programme change. Et ce programme n’a pas été validé par Xavier Bettel, Felix Braz et Étienne Schneider , mais par trois partis et par leurs bases.

Beaucoup de mesures ont porté la touche de Déi Greng ou du LSAP. C’est quoi la touche du DP dans cette coalition?

«Il y a beaucoup de dossiers qui se sont concrétisés et qui se poursuivent, notamment au niveau familial. Passer plus de temps en famille, avec ses enfants, n’était pas apprécié par tous, mais moi je le défends mordicus. Mais je n’aime pas entendre, par exemple, que le Plan climat serait juste le plan des Verts, ou l’ augmentation du salaire social minimum , celui des Rouges. C’est faux, ce sont des accords qu’on a trouvés ensemble. C’est un peu comme si je disais que la réforme fiscale sera juste une réforme du DP… Ce sera une réforme du gouvernement et de la majorité.

Quelle est la priorité de cette réforme fiscale? La justice sociale? La compétitivité?

«Il y a avant tout l’individualisation. Aujourd’hui, si je me marie, je paie moins d’impôts. Mais si je divorce ou si je deviens veuf, je paie à nouveau plus d’impôts. Cela n’a pas de sens, car j’ai toujours une maison ou un loyer, une facture de chauffage ou d’eau à payer… Il faut évidemment tenir compte du nombre d’enfants dans une famille, mais pas du fait d’être marié ou de ne pas être marié, concubin ou pas. C’est un objectif d’égalité entre les citoyens. Il y aura aussi dans cette réforme des mesures pour encourager les gens à être plus écoresponsables…

On va donc revoir les déductibilités, ce à quoi il faut toucher ou pas. Puis, il faut un volet social car les chiffres montrent que les familles monoparentales, souvent, connaissent des difficultés. Sans oublier, bien sûr, la compétitivité du pays.

Je n’ai pas envie de me retrouver avec des contribuables qui paieraient, toutes taxes cumulées, l’équivalent de 40% d’impôts alors que les entreprises descendraient à 11 ou 10% sous prétexte que l’Irlande serait à 12%.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Les entreprises ne seront pas oubliées?

«L’accord de coalition prévoit que nous restions compétitifs. Il faudra voir, en fonction du contexte international, quelle sera la situation fiscale à ce moment-là et s’il est nécessaire ou pas de prendre des mesures. Mais je ne veux pas tomber non plus dans le dumping fiscal. Je n’ai pas envie de me retrouver avec des contribuables qui paieraient, toutes taxes cumulées, l’équivalent de 40% d’impôts alors que les entreprises descendraient à 11 ou 10% sous prétexte que l’Irlande serait à 12%. Je ne rentrerai pas dans cette surenchère où, à la fin, on va dire aux entreprises: 'Vous ne paierez rien du tout. Les autres paient pour vous.'

Le nouveau président de l’UEL, Nicolas Buck, a mis un coup de pied dans la fourmilière du dialogue social l’automne dernier, en le jugeant inadapté et obsolète. Qu’en pensez-vous?

«Moi, je suis pour le dialogue social. C’est une des richesses de notre pays. Quand vous regardez ce qu’il se passe chez certains de nos voisins, on voit que c’est plus difficile…

Qui doit gérer ce dialogue social? Quel doit être le rôle de l’État?

«Cela doit d’abord marcher entre entreprises et syndicats, et, tout d’abord, au sein même de chaque entreprise. Même là où il n’y a pas de représentation du personnel, cela doit fonctionner entre le patron, son chef du personnel et les employés. Le dialogue social ne doit pas être seulement quelque chose de structuré au niveau national. Il doit être permanent. Après, au niveau national, quand il y a des changements législatifs à faire, on a le CPTE et différents mécanismes qui doivent être des plates-formes d’échange. Ensuite, c’est à moi, en tant que politique, de prendre mes responsabilités et de trancher.

Donc c’est d’abord aux syndicats et aux patrons de se mettre s’accord?

«Bien entendu! C’est le but, et si les uns et les autres ne veulent pas discuter ensemble, ce n’est pas bon pour le dialogue! Si nous ne faisions que des bilatérales, c’est-à-dire avec l’un puis avec l’autre, nous perdrions cet esprit de compromis. Je pense que Nicolas Buck a dit certaines choses, a demandé certains changements , notamment quant à la manière dont on fonctionne, mais j’observe que le CPTE fonctionne encore puisqu’il y a eu des réunions en décembre.

Je trouve que le Luxembourg mériterait de disposer d’une Constitution qui ne parle plus de franc-or…
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Vous êtes attaché à cet art du consensus, mais cela n’a pas marché en ce qui concerne la réforme de la Constitution…

«C’est dommage. Mais s’ ils ne se sont pas mis d’accord pour une réforme complète , il y aura une refonte de certains articles.

Cela vous satisfait?

«J’aurais préféré une nouvelle Constitution. J’avais proposé un référendum, alors que je ne suis pas le « pro » du référendum [sourire]. Mais je n’avais pas peur de demander leur avis aux citoyens. Maintenant, un accord a été trouvé, et on va tout de même réformer les choses les plus importantes.

C’est une occasion manquée de se doter d’une Constitution moderne?

«Je trouve que le Luxembourg mériterait de disposer d’une Constitution qui ne parle plus de franc-or…

Que vous inspire le conflit des retraites en France?

«Qu’il est important de se doter des voyants nécessaires. Au Luxembourg, on s’est mis d’accord sur un mécanisme qui nous dit en temps et en heure de quelle couleur est le voyant. Pour le moment, il est vert. Mais s’il devient orange, il faudra s’y atteler sans attendre qu’il ne passe au rouge.

Certains le voient déjà orange…

«Oui, mais il y a aussi des gens qui le voient rouge depuis 30 ans! Je suis prêt à prendre mes responsabilités quand il faudra les prendre. Mais cela ne sert à rien aujourd’hui, puisque nous avons des réserves largement suffisantes. Je n’ai donc pas besoin de faire une réforme et pas besoin de distiller cette peur comme l’ont fait certains partis avant les élections en disant qu’il fallait absolument réformer les retraites et que les caisses étaient vides: c’est faux!

L’ADR [...] ce n’est pas l’AFD en Allemagne ou le RN en France.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Votre premier mandat a été marqué par une volonté de modernisation, notamment des institutions, de la société ou encore de l’économie. Et maintenant? Sous quel signe voulez-vous placer ce mandat?

«La continuité! Pas juste pour dire que l’on continue, mais pour faire encore mieux. C’est avoir une école qui soit un tremplin pour chacun et que la langue ne soit plus une barrière pour les uns et les autres, une société où chacun peut faire ses choix, une société où les futures générations pourront se retrouver, une cohésion sociale qui fonctionne… C’est rare, quand même, les pays où l’on compte plus de 50% d’étrangers et où l’on ne connaît pas d’extrême droite comme en France, en Allemagne ou en Belgique.

Sylvie Mischel, présidente des Femmes de l’ADR, a été l’auteur d’un message Facebook polémique sur l’accueil des étrangers. L’ADR est-il un parti d’extrême droite?

«L’ADR, non, car ce n’est pas l’AFD en Allemagne ou le RN en France. Un Gaston Gibéryen , par exemple, n’est pas un homme d’extrême droite. Mais ce n’est pas la première fois que l’on a ce genre d’incident. Donc certains membres de l’ADR, oui, partagent ces idées d’extrême droite.

La légalisation du cannabis, c’est pour quand? Et était-ce vraiment prioritaire?

«Ce n’était pas prioritaire, mais cela figure dans ­l’accord de coalition. Donc cela sera fait dans les quatre ans qu’il nous reste.

Pas cette année, donc?

«Quand ce sera prêt…

Vous n’aimez pas les dates…

«Je n’ai pas envie de donner de date, car il y a des délais qu’on ne maîtrise pas. Nous pouvons être plus ou moins longtemps dans l’attente d’un avis sur le texte de loi, par exemple de la part du Conseil d’État. Arrêtons donc de dire: 'Est-ce que cela sera fait cette année?'

Je suis un peu comme un chef d’orchestre. La partition est mon accord de coalition, et il faut que l’orchestre joue juste.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Ce n’est pas plutôt parce que le sujet est plus compliqué que vous ne l’aviez imaginé?

«Ce n’est pas plus compliqué, mais c’est important de connaître tous les aboutissements, tous les points. Il faut y aller de manière réfléchie, voir le côté prévention, répression, l’usage, l’encadrement, la production, la distribution… Tout cela doit être bien vérifié avant de se lancer.

Quel ministre vous a le plus étonné depuis un an?

«Aucun ne m’a surpris, ni dans un sens ni dans l’autre. Je suis un peu comme un chef d’orchestre. La partition est mon accord de coalition, et il faut que l’orchestre joue juste. Et pour cela, le chef ne peut avoir de chouchou. Alors, c’est harmonieux. Parler, travailler en équipe, c’est comme cela que ça marche… Car on a tout de même trois familles politiques autour de la table.

Et le chef d’orchestre espère encore rester longtemps au pupitre?

«Ce n’est pas à moi de le décider.

Un peu, tout de même: vous pourriez choisir de ne pas vous représenter…

«Je suis plein d’énergie, plein de motivation pour poursuivre le job. On m’a récemment demandé où je serai dans 50 ans. J’ai répondu que ce sera juste le moment où j’arrêterai ma carrière politique [rires].

Vous n’êtes donc pas à la recherche d’un second souffle?

«Non, car le premier est toujours là.»