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GRANDE INTERVIEW DE XAVIER BETTEL (1/2)

«Je ne suis pas Merlin l’enchanteur»



Xavier Bettel: «La politique, ce n’est pas seulement réagir, c’est aussi anticiper. Cela n’a pas été fait à l’époque. Je le regrette.» (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

Xavier Bettel: «La politique, ce n’est pas seulement réagir, c’est aussi anticiper. Cela n’a pas été fait à l’époque. Je le regrette.» (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

À la tête d’un gouvernement remanié depuis le retrait de ses deux amis Felix Braz et Étienne Schneider, Xavier Bettel se colle aux défis majeurs de son second mandat: le logement, la mobilité, la compétitivité. Mais a-t-il toujours le feu sacré? Éléments de réponse avec l’intéressé.

Précisions à nos lecteurs: cet entretien paru dans l’édition magazine de février 2020 de Paperjam a été conduit avant la présentation du «rapport Waringo»  portant sur la situation et l’organisation de la Cour grand-ducale. Un rapport que Xavier Bettel a commenté le 5 février lors d’une conférence de presse .

Votre nouveau ministre de l’Économie a déclaré, avant de prendre ses fonctions: «Au Luxembourg, nous sommes trop focalisés sur la croissance économique.» Est-ce que ce n’est pas une erreur de casting?

Xavier Bettel. – «Tout dépend de la façon dont vous le comprenez. Vouloir une croissance tous azimuts, sans regarder ce que l’on fait ni où on le fait, sans réflexion du point de vue de l’aménagement du territoire ou de l’impact sur l’environnement, serait une erreur. Ce qu’a dit Franz Fayot , c’est tout simplement que l’on veut une croissance réfléchie, une croissance qualitative.

Il ne s’agit donc pas de décroissance?

«Non, non, non! On a un accord de coalition qui va dans le sens d’une croissance saine, équilibrée et intelligente. Ce n’est pas en contradiction avec la politique que nous avons menée jusqu’à présent. Étienne Schneider , son prédécesseur, ne prônait pas, lui non plus, la croissance juste pour la croissance.

Il était plutôt probusiness, Étienne Schneider…

«Mais Franz Fayot n’est pas antibusiness. Ce n’est pas parce qu’il dit qu’il veut une croissance intelligente qu’il est contre le business. Entre croissance économique et qualité de vie, à nous de trouver le juste équilibre.

Cette recherche de la croissance à tout prix existait-elle avant votre arrivée au pouvoir en 2013?

«Non, mais je me souviens, quand j’étais plus jeune, avoir entendu Jean-Claude Juncker parler d’un Luxembourg à 700.000 habitants. On savait donc qu’il y aurait une forte croissance, mais on n’a pas prévu les conséquences. On n’a pas mené une politique d’aménagement du territoire adéquate, on n’a pas investi dans les transports ou les écoles nécessaires. La politique, ce n’est pas seulement réagir, c’est aussi anticiper. Cela n’a pas été fait à l’époque. Je le regrette.

Je veux une évolution qui soit suivie et anticipée en se dotant des infrastructures nécessaires. Il faut préserver notre qualité de vie, construire des logements, investir dans les transports adaptés.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

À quelle échéance anticipez-vous un Luxembourg à 1 million d’habitants?

«Dire qu’on veut un pays à 750.000 ou 1 million d’habitants n’a pas de sens. Je veux une évolution qui soit suivie et anticipée en se dotant des infrastructures nécessaires. Il faut préserver notre qualité de vie, construire des logements, investir dans les transports adaptés. Je n’ai pas envie que l’avenir de ce pays se résume aux embouteillages, deux heures le matin et deux heures le soir. Je veux un pays qui continue à être compétitif au niveau économique, avec une croissance qui bénéficie à tous sans hypothéquer l’avenir. Si on me propose demain une industrie qui déboise, détruit l’environnement sans créer d’emplois, je dirai non.

Le Luxembourg peut dire non parce qu’il a les moyens de se le permettre…

«On ne dit pas non pour dire non. Si des entreprises choisissent de s’installer ici, il faut qu’elles créent de l’emploi, qu’elles aient une plus-value et qu’elles s’inscrivent dans ce concept de croissance intelligente.

Cela veut dire que vous comprenez que des Luxembourgeois aient dit non à Knauf, à Fage et, peut-être demain, à Google?

«C’est Knauf qui a choisi de ne pas venir au final

Ils ne se sont pas sentis accueillis à bras ouverts…

«On n’avait pas terminé toutes les discussions. Pour Fage comme pour Google , les études sont encore en cours. Qu’il y ait des gens qui soient contre tout, il y en aura toujours. Que des gens aient des inquiétudes, c’est normal. Des réunions publiques sont organisées pour en discuter et expliquer. Je suis un défenseur du projet Google, vous le savez.

Je trouve que c’est un projet important pour le Grand-Duché de Luxembourg. Mais il faut reconnaître aussi que lorsqu’on regarde le projet tel qu’il est aujourd’hui, ce n’est déjà plus le même que le projet initial, en termes de consommation d’énergie, par exemple. C’est pour cela qu’il est essentiel de pouvoir se mettre autour d’une table pour voir comment on peut réduire le plus possible l’impact sur l’environnement.

Je suis libéral mais je pense que celui qui décide, pour des raisons spéculatives, de garder un logement vide pendant plusieurs années doit être taxé.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

La deuxième partie de la citation de Franz Fayot est également intéressante. Il dit: «Nous perdons parfois de vue que des gens souffrent aussi sous cette croissance.» Qui souffre?

«Quand je vois les embouteillages, vous n’allez pas me dire que les gens y restent bloqués des heures de gaieté de cœur…

Au-delà des problèmes de trafic, est-ce qu’il n’y a pas aussi tout simplement des exclus de la croissance? Dans son dernier rapport Travail et cohésion sociale, le Statec estime que 105.000 personnes sont aujourd’hui exposées au risque de pauvreté…

«Elles sont exposées à ce risque notamment à cause du problème du logement. Certaines personnes dépensent plus de la moitié de leur salaire, quand ce n’est pas 60 ou 70%, pour se loger. C’est une situation très difficile, c’est vrai.

Un résident sur six passe à côté du miracle luxembourgeois. C’est énorme, non?

«Ils ne passent pas à côté. Je ne peux pas laisser dire cela parce que, encore une fois, la plupart du temps, c’est le problème du logement qui est en cause. Nous avons aussi une politique sociale qui permet de s’en sortir, même si je ne peux évidemment pas m’en contenter. Je n’ai pas envie que les gens s’en sortent, j’ai envie que les gens vivent mieux. Mon but n’est donc pas de gérer la précarité, mais de sortir les gens de la précarité. Et ça, j’insiste, on ne peut le faire qu’avec de la croissance.

Sur le logement, justement, est-ce que le gouvernement va assez vite et assez fort?

«Il faut augmenter le parc locatif. L’État doit y prendre part en construisant et en mettant en location plutôt que de toujours chercher à vendre comme il le faisait avant. On a de grands projets . Avec ArcelorMittal par exemple, on a des terrains pour créer des milliers de logements. Le gouvernement est par ailleurs en train de travailler sur tout ce qui concerne le foncier et les taxes foncières. Il y a aujourd’hui des logements inhabités. Je suis libéral mais je pense que celui qui décide, pour des raisons spéculatives, de garder un logement vide pendant plusieurs années doit être taxé.

Je pense que l’on doit plutôt mettre des incitatifs dans les deux sens, c’est-à-dire encourager le propriétaire qui loue et sanctionner celui qui refuse.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Comment? Et combien?

«Avec les communes, on doit vraiment se mettre d’accord. On ne demandera pas la même taxe selon la localisation. On doit aussi permettre de conserver un logement vide pendant six mois ou un an, c’est normal, s’il y a eu un décès dans une famille, ou si un enfant est parti étudier à la fac, par exemple. Mais nous inciterons les propriétaires de logements inoccupés à mettre leurs biens sur le marché locatif. Et s’ils refusent, nous les taxerons pour financer la construction des logements dont le pays a besoin.

La fiscalité sera-t-elle le seul levier?

«Personnellement, j’ai beaucoup de mal avec l’expro­priation. Je pense que l’on doit plutôt mettre des incitatifs dans les deux sens, c’est-à-dire encourager le propriétaire qui loue et sanctionner celui qui refuse. La même logique doit s’appliquer pour les propriétaires de terrains constructibles. Je peux comprendre, quand on a un ou deux terrains, qu’on ait envie de les conserver pour un projet ou pour ses enfants. Mais si vous en avez 10 ou 15 et que vous les conservez sans construire dans l’espoir d’en tirer plus d’argent plus tard, ce n’est pas bien.

Selon le Liser, 3.000 personnes possèdent la moitié du potentiel foncier du pays. Qu’est-ce que vous avez envie de leur dire?

«Ne mettons pas tout le monde dans le même panier. Sur ces 3.000 personnes, vous avez celui qui n’a qu’un ou deux terrains et celui qui en possède 200…

Alors prenons celui qui en a 200… Qu’avez-vous envie de lui dire?

«Il faut voir aussi s’il s’agit d’un terrain constructible ou non constructible, ou s’il est classé en zone verte, par exemple, auquel cas nous ne le sanctionnerons pas, évidemment. Mais je pense que le propriétaire d’un terrain sur lequel on pourrait construire dès demain et qui le garde pour des raisons spéculatives doit voir son impôt foncier augmenter chaque année: X la première année, X fois 2 l’année d’après, puis X fois 4, X fois 6, etc.

La politique du logement ne peut pas se résumer à une seule mesure qui résoudrait tout. C’est un ensemble de décisions qui doit ­s’articuler en jouant sur l’impôt foncier, la fiscalité, le quart-taux, la nature du terrain, le périmètre…
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Si le logement est à ce point une de vos priorités, pourquoi ne pas vous y être attelé davantage dès votre réélection?

«Parce qu’on est en train de travailler sur l’ensemble d’une réforme fiscale et qu’on ne fait pas un impôt foncier en claquant des doigts! Si c’est pour bâcler un texte et se retrouver avec des conséquences fâcheuses, je préfère ne pas le faire. Regardez, on a toujours pensé jusqu’à présent qu’en augmentant les primes, on allait aider les personnes à se loger. Or, en augmentant les primes, on n’a fait qu’augmenter les prix parce que les propriétaires ont tendance à calculer pour s’aligner. Donc on voit que ce qu’on a fait pendant des années n’était pas nécessairement la bonne politique.

Le quart-taux non plus n’a pas eu l’effet escompté…

«Si, cela a marché.

Cela n’a pas enrayé la hausse des prix.

«Non, mais cela a permis que des terrains soient vendus et que des choses se fassent. Je ne suis pas Merlin l’enchanteur. Si j’avais la formule magique pour régler le problème, je le ferais! Mais demandez-vous plutôt pourquoi ce problème n’a pas été réglé depuis 30 ans. La politique du logement ne peut pas se résumer à une seule mesure qui résoudrait tout. C’est un ensemble de décisions qui doit ­s’articuler en jouant sur l’impôt foncier, la fiscalité, le quart-taux, la nature du terrain, le périmètre…

Juncker disait que le logement devait être l’affaire du chef…

«J’ai vu l’efficacité quand c’était l’affaire du chef, donc je préfère gérer ce dossier au niveau collégial.

Puisqu’il n’existe pas de solution miracle, il faut donc s’attendre à voir les prix progresser de 5% en moyenne par an, comme c’est le cas depuis 10 ans?

«C’est une utopie de dire qu’on va réduire les prix de 20 ou 30% du jour au lendemain. Depuis des décennies, on s’est contenté de donner des médicaments pour tel ou tel problème. Il faut désormais attaquer la pathologie à la racine et ne plus se contenter de traiter les symptômes. Ces mesures seront peut-être plus difficiles, mais il est important de les prendre.

Les travaux, c’est très bien! Je sais que c’est très dur pour certains – je pense notamment aux commerçants de la Gare – mais on n’a pas le choix.
Xavier Bettel

Xavier Bettel,  Premier ministre

Et construire en hauteur?

«Cela relève du pouvoir des communes. Mais dans certains quartiers, je me dis qu’on pourrait aisément ajouter trois ou quatre étages sans aucun problème. Ce n’est pas moi qui bloquerai!

Tous les travaux d’infrastructures sont aussi des désagréments au quotidien. Avec la multiplication des chantiers, circuler devient parfois infernal…

«Alors, je vais vous le dire tout net: les travaux, c’est très bien! Je sais que c’est très dur pour certains – je pense notamment aux commerçants de la Gare – mais on n’a pas le choix. Il faut mordre sur sa chique. Si cela avait été prévu et programmé depuis 20 ans, on aurait pu y aller crescendo. Mais là, si on ne fait pas ces travaux, on va étouffer! Toutes ces infrastructures sont nécessaires. Jamais un gouvernement n’a investi autant. Et rappelez-vous quand on a fait les travaux du tram au Kirchberg , au début, les gens disaient que c’était une catastrophe, mais aujourd’hui, c’est quand même un sacré succès.

Combien de temps cela va-t-il durer? Votre ministre François Bausch parle de 2023.

«Alors moi, j’ai un grand principe: je ne donne jamais de date pour un chantier. J’ai été maire, je sais ce que c’est… Normalement, c’est toujours plus long et plus cher [rires]. Aujourd’hui, on est dans les clous du point de vue des finances et du respect des dates.

Une de vos principales mesures pour les transports publics, c’est la gratuité, qui entrera en vigueur le mois prochain. Est-ce que ce n’est pas un gadget?

«Si la présidente de la Commission européenne a dit le mois dernier que nous étions un exemple à suivre, c’est bien que ce n’est pas un gadget. On ne fait pas que parler d’environnement, on agit aussi. Aujourd’hui, les transports et les embouteillages font partie des problèmes de notre environnement. Essayer de les résoudre en encourageant les gens à prendre les transports publics est un choix politique fort.

Même les écologistes ne jugeaient pourtant pas cette mesure prioritaire…

«Oui, mais mon parti l’a demandée et a tenu à la faire figurer dans l’accord de coalition, car nous sommes convaincus que c’est important.

Ça va vraiment faire baisser le trafic routier?

«En tout cas, c’est le but.

De combien? Il n’y a pas d’engagement chiffré…

«C’est difficile à dire car cela s’inscrit dans une politique de mobilité au sens large, qui prévoit d’autres investissements dans le rail, la construction de P+R, le doublement de voies, mais aussi d’autres leviers, comme le télétravail par exemple. C’est la raison pour laquelle nous négocions actuellement plus de flexibilité avec la France.»

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