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Étude du Liser

La sortie de crise, une équation à plusieurs inconnues



Xavier Bettel a prévenu: le déconfinement sera progressif et sous stricte condition du respect des règles sanitaires et des gestes barrières. (Photo: SIP / Emmanuel Claude)

Xavier Bettel a prévenu: le déconfinement sera progressif et sous stricte condition du respect des règles sanitaires et des gestes barrières. (Photo: SIP / Emmanuel Claude)

Une équipe d’économistes réunis sous l’égide du Liser a planché sur des projections économiques pour guider le gouvernement dans la difficile étape du «déconfinement». Un travail qui converge avec celui réalisé par la task force «Research Luxembourg».

Après des premiers signaux encourageants  sur le front de la lutte contre le Covid-19, le gouvernement envisage une sortie de crise prudente par étapes durant les prochaines semaines... voire les prochains mois.

Le Premier ministre, Xavier Bettel (DP), a annoncé, mercredi soir, aux côtés de la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP), une première phase de «déconfinement» le lundi 20 avril . Une décision qui ne signifie pas pour autant la fin des gestes barrières et de la discipline pour éviter la propagation du virus.

Mais comment arrêter l’hémorragie économique, en évitant un effet «boomerang» côté sanitaire? L’équation révèle plusieurs inconnues délicates à manier.

Pour trancher, le gouvernement compte sur un monitoring permanent de l’évolution de la maladie, de la capacité hospitalière, tout en consultant un groupe représentatif de la société sur les volets éthique, psychologique, mais aussi économique. Sa composition a été rendue publique mercredi soir:

Nora Back , présidente de la Chambre des salariés;

Alexa Ballmann , présidente de JHL (Jonk Handwierk);

Luc Frieden , président de la Chambre de commerce;

Erny Gillen , expert en éthique, ancien vicaire général et président du CA de Saint-Paul Luxembourg;

Claudia Monti, médiateur (ombudsman);

Gilbert Pregno, psychologue et président de la Commission consultative des droits de l’Homme;

René Schlechter, président de l’Ombuds-Comité pour les droits de l’enfant (ORK);

Prof. Claus Vögele, professeur titulaire en psychologie de la santé à l’Université du Luxembourg.

«RECOVid» et Research Luxembourg

Parmi les autres intervenants consultés régulièrement ces derniers jours par le gouvernement, on retrouve aussi Research Luxembourg, la task force rassemblant les acteurs de la recherche, dont le Luxembourg Institute of Socio-Economic Research (Liser).

Ce dernier a coordonné le travail d’économistes basés au Luxembourg. Ils ont réuni leurs expertises sous le nom «RECOVid» et ont contribué à la rédaction d’une  première note sur les effets économiques du Covid-19 au Luxembourg, remise il y a quelques jours à l’équipe de Xavier Bettel . Elle a été mise en ligne le 14 avril.

«Chaque mois de lockdown représente une réduction du PIB de 2,5% à 3%», déclare Frédéric Docquier, économiste au Liser. Le gouvernement a déjà fait ses comptes pour le chômage partiel, qui coûte pour l’instant 372 millions d’euros .

«Pendant un mois de confinement, l’emploi total baisse de 45%», note Frédéric Docquier. Relancer le secteur de la construction et ses 30.000 salariés, les magasins de bricolage et espaces verts, comme l’a annoncé Xavier Bettel, pour ce lundi 20 avril aura donc valeur de test.

«Nous allons, dans les prochaines semaines, poursuivre notre travail pour raffiner la combinaison des aspects économiques et épidémiologiques», ajoute Frédéric Docquier. «Le secteur de la construction n’est pas le plus risqué, mais il figure dans les tranches supérieures de risque.»

Les activités éducatives sont, quant à elles, très exposées, du fait de la proximité des populations au sein des établissements scolaires, le secondaire reprenant le 11 mai prochain. Et si la courbe repartait à la hausse, un nouveau confinement serait sans nul doute décidé.

La (difficile) question des frontaliers

Un «retour à la normale ne se fera pas du jour au lendemain», comme l’ajoutait encore Xavier Bettel. Y compris sur le plan de l’économie en 2020 et 2021.

«On est sûrement plus sur un impact en L, avec un retour qui va prendre énormément de temps, de façon graduelle», ajoute celui qui est dirige aussi le programme d’étude sur les phénomènes transfrontaliers au Liser.

Mais comment les frontaliers pourront-ils réintégrer leurs postes de travail en toute sécurité sanitaire? Comment organiser les tests sur les travailleurs entrants? Avec sa population active de 200.000 frontaliers, le Luxembourg fait figure de cas particulier en Europe, en devant particulièrement tenir compte de ses voisins dans sa sortie de crise.

«L’économie bénéficie beaucoup du travail frontalier. Or, sans coordination des politiques de santé publique entre pays voisins lors de la phase de déconfinement, le phénomène frontalier peut poser un problème», ajoute Frédéric Docquier.

D’autres conséquences de la crise

Le télétravail pratiqué à grande échelle pendant la crise va-t-il influencer durablement la manière de travailler et, par corollaire, le marché immobilier quant aux besoins en espaces de bureaux? Invité mercredi au premier «live chat» du Paperjam Club, le président d’IQ-EQ, Serge Krancenblum , envisagerait de réduire de 30% les surfaces de bureaux de son groupe, sur base de l’expérience menée dans l’urgence.

D’autres valeurs vont-elles guider notre existence, comme le suggérait Raymond Schadeck dans une carte blanche livrée à Paperjam ?

«On peut très bien imaginer des effets très persistants de cette période, par exemple au vu des faibles pertes de productivité dans certains secteurs suite à la généralisation du télétravail», observe Frédéric Docquier. «Dans un autre sens, on parle aussi de risques comme, à court terme, la résurgence du populisme, liée à la crainte de ce qui est étranger. À long terme, on parle aussi d’aversion au risque et d’intérêt marqué pour le temps présent, ce qui signifierait moins entreprendre et moins investir, donc consommer au moment présent et, in fine, réduire le stock de capital sur le long terme.»

Le chercheur n’élude pas non plus l’idée d’une remise en cause de certains aspects de la mondialisation, dont les bienfaits, mais aussi les méfaits, sont actuellement exacerbés.

«Le lien entre les pays pauvres et les pays riches ne doit pas être oublié», souligne Frédéric Docquier. «Le virus risque de se propager, par exemple, en Afrique, là où les systèmes hospitaliers sont défaillants et où le confinement est quasiment impossible.»

Si l’Europe se bat actuellement pour sauver ses populations, le soutien aux pays africains est indispensable pour éviter, d’une part, un retour du virus, et, d’autre part, un drame généré par une nouvelle vague de pression migratoire clandestine.

«Pour la première fois, nous sommes tous confrontés au même ennemi, puisse la situation nous permettre de générer une meilleure compréhension des enjeux pour la planète, qu’il s’agisse de la montée des inégalités ou encore des enjeux climatiques», conclut Frédéric Docquier.

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