POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

carte blanche

Avoir et être: et si on inversait nos valeurs



«La crise que nous vivons a au moins le bénéfice de nous inciter à nous recentrer sur nos besoins fondamentaux, voire existentiels», appuie Raymond Schadeck. (Photo: archives Paperjam)

«La crise que nous vivons a au moins le bénéfice de nous inciter à nous recentrer sur nos besoins fondamentaux, voire existentiels», appuie Raymond Schadeck. (Photo: archives Paperjam)

Entrepreneur et administrateur indépendant engagé dans la société civile, Raymond Schadeck revient sur les valeurs qui animent la société et son espoir pour l’ère post-coronavirus: «Que le verbe ‘être’ ait définitivement repris le dessus sur le verbe ‘avoir’!»

Dans ma carte blanche du 2 avril , je constatais qu’en cette période de crise, les besoins primaires avaient tendance à regagner en importance, au détriment de besoins plus accessoires, faisant alors référence à la fameuse pyramide des besoins de Maslow.

J’y exprimais aussi mon espoir que la réappréciation morale de certains métiers, devenus les clés de voûte de la gestion de cette crise, puisse servir de base pour une sérieuse étude d’impact comparative des typologies de métiers de notre société. Ceci afin de repenser la base de calcul de leur statut et de leur rémunération, aujourd’hui purement économique et basée sur la seule loi de l’offre et de la demande. Rémunération qui ne prend de facto pas en compte leur valeur pour la société. Une utopie?

Ces deux idées, de prime abord étrangères, sont en réalité très liées.

Abraham Maslow, psychologue américain connu pour sa théorie de la hiérarchie des besoins – aussi appelée théorie de motivation – a développé dans les années 1940 un modèle distinguant cinq niveaux hiérarchiques de besoins fondamentaux: le besoin d’accomplissement de soi, les besoins d’estime, les besoins d’amour et d’appartenance, les besoins de sécurité, et les besoins physiologiques.

Les quatre niveaux de besoins inférieurs étant souvent appelés ‘besoins de carence’, et le niveau supérieur, ‘besoins de croissance’.

La pyramide des besoins selon Maslow. (Image: Shutterstock)

La pyramide des besoins selon Maslow. (Image: Shutterstock)

Tous les besoins sont continuellement présents en nous, mais certains se font plus sentir que d’autres par moments. Maslow observa qu’ils s’inscrivaient dans le cadre d’une hiérarchie temporelle. Pour simplifier, ce n’est qu’une fois les besoins d’un niveau inférieur partiellement satisfaits, par exemple les besoins physiologiques, que nous commençons à nous intéresser au niveau suivant, à savoir les besoins de sécurité, et ainsi de suite.

J’ose espérer que nous sachions apprécier à sa juste valeur l’énorme privilège que nous avons au Luxembourg de pouvoir continuer à satisfaire nos besoins physiologiques malgré la crise.

Raymond Schadeck

Je constate de fait que, dans la situation actuelle, les besoins de carence ont la cote. J’ose d’ailleurs espérer que nous sachions apprécier aujourd’hui à sa juste valeur l’énorme privilège que nous avons au Luxembourg de pouvoir continuer à satisfaire nos besoins physiologiques malgré la crise (nourriture, eau, air sain) – grâce au dévouement des paysans, routiers, livreurs, restaurateurs, propriétaires et employées de magasins… – et que nous saurons être plus sensibles aux malheurs de tous ceux qui n’ont pas la même chance que nous.

En effet:

• d’après l’Organisation mondiale de la santé (WHO), 90% de la population mondiale (et 93% des enfants) vivent dans des zones où la pollution d’air dépasse les seuils d’alerte sanitaire, et 7 millions de personnes en meurent annuellement;

• d’après l’Observatoire des inégalités, 10% de la population mondiale, soit 800 millions de personnes, souffrent de sous-alimentation (pas assez de calories pour une vie saine);

• et d’après les Nations unies, 2,1 milliards de personnes (soit plus de 20% de la population mondiale) n’ont pas d’accès à l’eau potable – même si cet accès est officiellement considéré comme un droit fondamental.

Notre sérénité pour ce qui concerne le premier niveau de la hiérarchie des besoins semble aujourd’hui s’estomper pour le deuxième, à savoir les besoins de sécurité (abri, sécurité physique et mentale, sécurité d’emploi, et surtout sécurité sanitaire).

Jusqu’à récemment, nous tendions pourtant à les considérer aussi comme un acquis dont la principale charge revenait aux autorités publiques (droit au logement, à la sécurité, système d’allocations familiales et de chômage, sécurité sociale…). Soudainement, nous réalisons cependant que nous avons collégialement et solidairement tous notre rôle à jouer, et qu’à terme, même les systèmes de protection en place risquent d’être débordés. Ce sont désormais les soucis de sécurité physique ou mentale, de sécurité d’emploi et de revenus, et surtout de sécurité sanitaire, qui nous déstabilisent. Nous devons composer avec une plus grande incertitude.

Une fois encore, et considérant que nous restons ici des privilégiés malgré le confinement, nous saurons:

• évaluer à sa juste valeur la situation relativement favorable dont nous bénéficions en matière d’abri/logement par rapport au 1,6 milliard de personnes (soit 20% de la population mondiale) qui, même avant cette crise, manquaient d’abris appropriés (statistiques globales d’itinérance) et aux 100 millions de personnes sans-abri;

• réaliser la terrible situation de confinement permanent des 12% de la population mondiale, dont 350 millions d’enfants, qui vivent actuellement dans des zones de guerre, sans oublier les millions de femmes qui vivent pour des raisons culturelles ou religieuses des situations très similaires au confinement;

• voir enfin d’un autre œil les plus de 25 millions de réfugiés que les guerres, les sécheresses ou les famines ont jusqu’en 2018 générés (d’après l’Onu), et qui n’aspirent à rien de plus qu’un peu plus de sécurité. Et pourquoi pas même leur ouvrir plus largement nos portes dans un effort de solidarité général et inciter nos pouvoirs publics, nos entreprises et aussi chacun d’entre nous à aider les pays moins bien lotis que nous, dont ces réfugiés sont issus ou risquent d’être originaires, à trouver des solutions à leurs problématiques liées aux besoins primaires sur place?

Ainsi, par exemple, au lieu d’agrandir nos unités de production de denrées alimentaires ici, puis de les exporter vers ces pays, pourquoi ne pas exporter directement nos unités de production sur place afin de participer à éviter un afflux croissant de réfugiés dans les années à venir?

Comme l’un de mes amis très proches, le professeur Ravi Fernando, nous l’annonce, «le changement climatique va, d’après les dernières estimations, faire fuir de leurs pays respectifs 143 millions de personnes d’ici 2050 (dont plus de 85% d’Afrique et de l’Asie du Sud), et ceci même si nous atteignons les objectifs de 2 degrés de réchauffement climatique. Si nous ne les aidons pas dès que possible à régler leurs problèmes sur place, cela risque, dès 2025, de devenir notre problème, ici.» Mieux vaut donc agir proactivement dès maintenant plutôt que devoir faire face à un problème encore plus massif d’ici quelques années à peine.

Une fois nos besoins physiologiques satisfaits à 100% et nos besoins de sécurité au moins partiellement satisfaits, un vrai point positif à noter dans la situation actuelle est que nous semblons réaliser plus que jamais à quel point les besoins d’amour et d’appartenance sont ancrés en nous. Et qui dit appartenance, dit solidarité, respect de l’autre, etc. En même temps, nous réalisons combien les nouvelles technologies, qui semblaient prendre le dessus sur nos vies familiales et nos amitiés, sont en réalité bénéfiques, voire même perçues comme indispensables pour maintenir et redévelopper les liens profonds qui nous lient à ceux qui nous tiennent vraiment à cœur, en ces temps difficiles.

À force d’être confinés chez nous, même les besoins d’estime, de confiance en soi et de respect de nos pairs semblent avoir subi des ajustements positifs majeurs. Nous avons, par la force des choses, eu le temps de nous occuper de nous-mêmes, le temps de nous promener, de reprendre une activité sportive, de méditer, de lire; peut-être de redécouvrir nos passions profondes et de réfléchir sur la vie que nous menons ou souhaitons mener. Des comportements qui ne peuvent que contribuer positivement à notre estime de nous-mêmes.

Nous avons replacé les membres de notre famille et nos quelques ami(e)s très proches au centre du jeu. Ils sont là quand on a vraiment besoin d’eux, ils sont ceux que nous apprécions et aimons profondément, ceux dont l’estime et le respect valent mille fois plus que celui de milliers d’amis superficiels sur nos réseaux sociaux.

Les grands gagnants de cette remise en perspective seront, j’en suis certain, nos enfants, pour qui ce besoin d’estime est, d’après Maslow, d’autant plus fort. Ils bénéficient désormais d’une attention et d’une présence plus grandes de leurs parents, malgré les difficultés réelles que ces cohabitations peuvent poser en matière de maintien de nos activités professionnelles et de leurs activités scolaires.

Le besoin d’auto-accomplissement, ou besoin de se réaliser et d’exploiter son potentiel personnel, semble pour la plupart d’entre nous s’être mis en veille pour le moment. Compte tenu du surdimensionnement de nos besoins primaires, et dans la logique même de la théorie de Maslow, il n’est plus la priorité. Notre course folle pour plus de visibilité et de reconnaissance semble avoir marqué le pas. Pour le meilleur, peut-être.

En résumé, la crise que nous vivons a au moins le bénéfice de nous inciter à nous recentrer sur nos besoins fondamentaux, voire existentiels. Nos préoccupations majeures se focalisent de plus en plus sur notre bien-être personnel et celui de nos proches, avec une solidarité exemplaire, que nous pensions disparue, plutôt que le bien-avoir, qui avait pour but majeur d’impressionner les autres. Rien qu’en comparant les messages qui défilaient sur les réseaux sociaux avant la crise et ceux que nous voyons maintenant, nous constatons que le verbe ‘être’ a définitivement repris le dessus sur le verbe ‘avoir’. J’ose espérer à nouveau que ceci n’est pas seulement temporaire et conjoncturel.

L’être humain est né pour être aimé. Les biens matériels sont fabriqués pour être utilisés. J’espère vraiment que, même après cette crise, nous arrêterons de considérer notre monde à l’envers.

Vous comprendrez qu’il est peut-être aussi temps d’envisager l’utopie que j’évoquais plus haut comme une possibilité. Et de fait, de remettre en adéquation l’importance des rôles de chacun dans notre société, au regard de celle de nos besoins les plus fondamentaux. Pas seulement en applaudissant certains à 20h, mais en les valorisant de manière plus pérenne.

C’est notre échelle de valeurs qu’il nous faut désormais prendre le temps de considérer.

PS: un grand merci, Marie-Adélaïde, pour ton support.