POLITIQUE & INSTITUTIONS — Monde

Abdu Gnaba (Anthropologue)

«Le Covid et la peur du vide»



Spiritualité – Selon Abdu Gnaba, la crise interroge notre matérialisme et notre consumérisme en nous renvoyant à des questionnements plus profonds. (Photo: Mike Zenari)

Spiritualité – Selon Abdu Gnaba, la crise interroge notre matérialisme et notre consumérisme en nous renvoyant à des questionnements plus profonds. (Photo: Mike Zenari)

Inédite dans l’histoire contemporaine, la pandémie de coronavirus modifie profondément nos habitudes quotidiennes, notre relation aux autres et notre rapport au monde.

La pandémie de coronavirus bouleverse profondément les activités et les habitudes humaines depuis quelques semaines. Quel regard l’anthropologue que vous êtes porte-t-il sur ce que nous vivons?

Abdu Gnaba. – «La première chose qui me frappe, c’est que nous sommes en train de connaître une période de jeûne, comme on le fait physiologiquement.

Nous sommes aujourd’hui contraints de nous arrêter et de penser à la situation dans laquelle nous sommes. C’est très inconfortable parce que nous n’en avons pas l’habitude. Nous vivons d’ordinaire dans un temps qui est scandé, avec un circuit de récompenses très court. Or, là, le circuit de récompenses est cassé.

C’est-à-dire?

«Nous ne pouvons plus nous déplacer, exercer nos activités quotidiennes, aller au travail. Toutes les étapes qui rythment notre vie et structurent notre relation au monde ont disparu. Einstein le disait, la force la plus puissante de l’univers, c’est la force de l’habitude.

Or, la voilà soudainement enrayée. C’est le 'co-vide'… D’un point de vue anthropologique, il est intéressant de voir comment Sapiens sapiens, c’est-à-dire l’humain, se comporte dans cette situation. Certains ont peur du vide dans les magasins ou dans les rues, par exemple. D’autres ont peur du vide autour d’eux-mêmes ou en eux-mêmes, et presque tous enfin ont peur d’un autre vide, celui d’après la vie. Chacun d’entre nous, qu’il soit riche ou pauvre, se retrouve contraint de penser à sa finitude.

À l’heure où l’activité humaine ne cesse de faire disparaître des espèces, voilà que le monde animal se rappelle à nous.
Abdu Gnaba

Abdu Gnaba,  anthropologue

À vous entendre, ce ne serait donc qu’une angoisse de la mort qui se matérialise brutalement avec cette crise du coronavirus?

«En grande partie, oui, mais pas seulement. Depuis le début de l’épidémie, tous les jours à la radio et à la télévision, on égrène le nombre de morts comme s’il s’agissait d’arbres tombés dans une forêt sacrée. Tout d’un coup, le mort à côté de soi peut être soi. Dans notre société matérialiste qui, grâce à l’accumulation de matières, pensait avoir le contrôle du monde et de la nature, on se rend compte tout à coup qu’un vide peut surgir. Étymologiquement, cela s’appelle une catastrophe. C’est un trou qui s’ouvre, une béance qui apparaît. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n’y a pas eu de catastrophe aussi soudaine et globale. Je me demande même si cela s’est déjà produit dans l’histoire de l’humanité.

D’une certaine manière, on pourrait faire un parallèle avec le terrorisme: lui aussi frappe à l’aveugle n’importe qui et n’importe quand, lui aussi peut provoquer, dans nos sociétés humaines, la mise en place de mesures qui bouleversent nos habitudes, comme l’état d’urgence, le couvre-feu…

«Oui, mais le terrorisme provoque des morts 'accidentelles', alors que celles du coronavirus sont 'naturelles'. Je veux dire par là que l’on ne meurt pas d’une balle ou d’une bombe, mais d’une maladie. Or, ce qui rend cette pandémie insupportable, c’est que grâce au progrès continu de la médecine, les virus, dans leur grande majorité, peuvent être évités. La grippe saisonnière peut elle aussi être mortelle, mais elle a son vaccin. On a l’impression de pouvoir la prévenir, de la contrôler. Et voilà que dans un monde où l’Homme pensait tout maîtriser, une espèce vivante s’échappe de notre grille de contrôle et nous fait perdre pied.

Comme si la nature prenait sa revanche?

«Cette crise souligne la merveilleuse arrogance animale de Sapiens sapiens. Notre société d’humains est attaquée par un autre animal qui vit en société. Les virus sont partout, ce sont des organismes qui ont juste simplifié leur évolution, ils ne sont quasiment pas vivants avant d’intégrer un corps chaud. Mais comme en informatique, lorsque le virus est en vous, il pirate la cellule et lui donne d’autres informations.

Et que fait-il? Et bien il cherche à assurer sa descendance. Exactement comme Sapiens sapiens! À l’heure où l’activité humaine ne cesse de faire disparaître des espèces, voilà que le monde animal se rappelle à nous. Et parce que ce virus est organisé très efficacement en société, il est très solidaire, il 'grippe' notre économie, notre façon de vivre. Je n’avais jamais compris pourquoi on employait cette expression jusqu’à présent. Eh bien voilà, nous y sommes!

Si le virus est venu jusqu’à nous, c’est parce que nous vivons dans un système d’échanges que nous avons mis en place. On l’a voulu, on l’a créé. C’est donc bien qu’on a voulu vivre ensemble. On ne peut pas vouloir les avantages d’un lien global et repousser ses inconvénients…
Abdu Gnaba

Abdu Gnaba,  anthropologue

C’est la première défaite de Sapiens face au règne animal depuis longtemps…

«Oui, et ce depuis que la science nous avait donné des armes ultimes pour maîtriser la nature. En gros, depuis l’invention du vaccin par Pasteur. Après, il n’y a que Sapiens qui s’est fait autant de mal et autant peur à lui-même, à l’exception évidemment du sida. Même si pour beaucoup au début, et à tort, le VIH ne concernait pas tout le monde...

Dans l’histoire de l’humanité, les épidémies ont souvent revêtu une dimension morale ou religieuse, comme s’il s’agissait d’un châtiment divin, d’une punition…

«L’humanité réagissait en désignant un bouc émissaire ou en invoquant la morale divine. À l’époque de la peste noire, on accusait les Sarrasins comme aujourd’hui on incrimine les Chinois. L’Homme a toujours besoin de trouver un bouc émissaire parce que, comme le disait René Girard, cela lui permet de faire la guerre de tous contre un plutôt que tous contre tous. Et la morale divine, elle, suggère qu’il y a un ordre et donc un juste retour des choses. Ces deux réflexes ont en commun qu’ils refusent l’absurde et le hasard. Encore une fois, on touche là au besoin de contrôle et à la peur de l’incertitude.

Le caractère mondial de cette pandémie change-t-il la donne?

«Il nous ramène à notre point commun, à notre espèce, au fait que nous sommes tous des Sapiens Sapiens. Cela peut donner le meilleur si cela débouche sur une réelle solidarité internationale. Mais cela peut aussi déboucher sur le pire, si cela n’engendre que fragmentation et séparation. On passerait alors du 'co-vide' à la 'co-division'.

Le repli sur soi et le rejet de l’autre ne sont pas loin…

«Oui, et cela a commencé en ostracisant le pays où ce virus est né. Le premier réflexe a été d’accuser les Chinois, qu’on a traités de 'sauvages' parce qu’ils mangent de la chauve-souris en soupe ou du pangolin. J’attire au passage votre attention sur le fait que certains d’entre nous se régalent en Europe avec des grenouilles ou des escargots… On essentialise des ethnies, des peuples, des pays en disant qu’ils ne vivent pas comme nous, qu’ils ne sont pas comme nous, et qu’au final, c’est donc leur faute. Mais si le virus est venu jusqu’à nous, c’est parce que nous vivons dans un système d’échanges que nous avons mis en place. On l’a voulu, on l’a créé. C’est donc bien qu’on a voulu vivre ensemble. On ne peut pas vouloir les avantages d’un lien global et repousser ses inconvénients…

Pour avancer, il faut se mettre en déséquilibre, c’est le principe de la marche. Mais nous refusons aujourd’hui ce déséquilibre parce que nous regardons d’abord ce que nous risquons de perdre au lieu de regarder ce que nous pourrions gagner.
Abdu Gnaba

Abdu Gnaba,  anthropologue

Le Covid-19 est-il à l’image de nos sociétés modernes globalisées?

«Il nous révèle le monde hyper normatif dans lequel nous évoluons. Nos sociétés contemporaines ont progressivement imposé aux individus diverses formes de protection. Elles assurent à leurs membres une sécurité maximale contre les aléas de l’existence, de la naissance à la mort. L’Homme moderne est aujourd’hui si protégé qu’il lui faut une assurance pour tout, pour sa maison, sa voiture, ses billets d’avion, ses bagages, et même son smartphone, parce qu’on ne sait jamais ce qui pourrait arriver!

C’est cette sécurité 'sociale', au sens premier du terme, qui constitue aujourd’hui la trame ultime de la vie humaine et non plus l’espérance spirituelle, la confrontation publique ou l’engagement moral. Tout cela passe après cette idéologie 'sécuritaire'. Or, quand on regarde les sociétés traditionnelles étudiées par les ethnologues, on comprend que la condition humaine a été pensée comme inséparable du risque dans l’ordre religieux, politique ou éthique, car chaque forme de risque ouvrait une dimension supérieure de l’existence.

Pour avancer, il faut se mettre en déséquilibre, c’est le principe de la marche. Mais nous refusons aujourd’hui ce déséquilibre parce que nous regardons d’abord ce que nous risquons de perdre au lieu de regarder ce que nous pourrions gagner. La vie telle qu’elle nous est donnée dans notre société contemporaine est une vie de routine marquée par un impératif: produis, consomme et sois heureux. Alors quand on ne produit plus et que l’on consomme de façon très restreinte parce que tout s’arrête, on est obligé de se poser à nouveau des questions métaphysiques.

Pas facile de répondre à des questions métaphysiques quand tout vacille…

«C’est précisément la raison pour laquelle on assiste à cette peur du vide. Notre société a pris l’habitude de se rassurer par la matière. On cherche toujours à faire le plein. Le plein du chariot au supermarché, le plein d’essence, le plein d’argent. On le voit encore davantage depuis le début de l’épidémie. Les gens courent dans les magasins parce qu’ils ont peur du vide. Or, celui qui fait le plein se plaint. Parce que c’est sans fin! On ne peut pas maintenir le plein tout le temps.

L’Homme enfermé va être contraint de se regarder lui-même et non pas juste d’aller chercher des valorisations extérieures dans le regard des autres. Et ça, c’est assez nouveau.
Abdu Gnaba

Abdu Gnaba,  anthropologue

Les attitudes humaines varient face à ce virus. Il y a les matérialistes qui se rassurent en faisant le plein et remplissent leurs placards pour tenir. Il y a aussi les «trompe-la-mort» qui estiment que la maladie ne les touchera pas et bravent les consignes au risque de disséminer le virus…

«Cela me fait penser au cycle du deuil. Au début, je suis dans le déni, puis dans la colère, dans l’acceptation ensuite, et enfin, je pense à ce que je dois faire du temps qu’il me reste. Cette épidémie va nous obliger à sortir de nos schémas de pensée.

Et les questions majeures à se poser sont les suivantes: que veut-on devenir? Que veut-on changer? Cet arrêt va-t-il pouvoir redonner un élan à nos sociétés pour qu’elles deviennent moins matérialistes? On le voit déjà avec le confinement. Se confiner, c’est revenir chez soi. Mais chez soi, c’est chez qui? C’est quoi, le chez-soi? Il va nous falloir retravailler nos représentations, redécouvrir les lieux dans lesquels on est. L’Homme enfermé va être contraint de se regarder lui-même et non pas juste d’aller chercher des valorisations extérieures dans le regard des autres. Et ça, c’est assez nouveau.

Cette quarantaine ouvre peut-être, comme vous le dites, une ère du vide. Mais cet isolement est toutefois très relatif. Avec la télévision, les ordinateurs et les smartphones, les gens n’ont jamais été autant interconnectés…

«C’est une grande opportunité. Cette quarantaine va permettre aux Hommes de passer de relations sociales quantitatives et subies à des relations qualitatives et choisies. On va se rendre compte, à cette occasion, que le lien est la chose primordiale de notre évolution. L’individu n’est rien sans ce qu’il reçoit des autres et sans ce qui le relie aux autres. L’Homme n’est rien d’autre qu’un lien. Il nous faut un autre pour exister.

Le 'je' est un jeu de miroir, c’est aussi cela que nous rappelle le virus. De la province de Wuhan à San Francisco, nous sommes tous liés. Sapiens sapiens ne forme qu’une seule et même espèce. Maintenant que nous en prenons conscience, il nous appartiendra de recréer des espaces 'comme un', des lieux 'comme un' pour développer ce sentiment de communauté.

Sapiens sapiens en tirera-t-il vraiment des leçons?

«L’humain est fait de telle sorte qu’il oublie que le feu est passé dès que les cendres sont froides. Son cerveau comprend d’abord la peur immédiate avant de comprendre ce qui est bon pour lui. Je suis frappé, par exemple, de voir qu’on a pu mettre à l’arrêt toute une économie et prendre des mesures drastiques pour lutter contre ce virus alors qu’on est incapable de le faire pour lutter contre le réchauffement climatique, dont les conséquences s’annoncent plus dramatiques encore.

C’est vraiment le moment de se projeter dans un avenir alternatif.
Abdu Gnaba

Abdu Gnaba,  anthropologue

Mais je veux croire que pour certains, cette crise va changer quelque chose, que cette introspection forcée pendant la quarantaine pourra aussi produire le meilleur, que les gens partageront ce qu’ils auront découvert, que la connaissance et l’esprit critique en sortiront grandis au détriment de l’obsession de la matière, et ce à condition de prendre conscience de notre vulnérabilité physiologique, culturelle et politique.

C’est très optimiste!

«Oui, et cette crise a aussi révélé le meilleur de l’Homme. Les médecins, les infirmiers, mais aussi les professeurs et tous ceux qui œuvrent pour que la vie continue font, chacun à leur manière, preuve d’un courage exemplaire. Dans un monde trop souvent dirigé par des 'fonctionnaires' – c’est-à-dire ceux qui occupent une fonction et qui s’y tiennent – et malheureusement par beaucoup de 'mercenaires' – ceux qui font des choses pour eux –, voilà que l’on voit émerger ces nouveaux héros que sont ces 'missionnaires'.

Il y a aussi, en dépit des comportements égoïstes que nous avons évoqués, de nouveaux rituels collectifs qui s’instaurent, comme ces applaudissements aux fenêtres tous les soirs pour honorer le dévouement des personnels soignants.

«Encore une fois, l’essence de l’Homme, c’est le lien! Et je veux croire que cette crise nous permettra peut-être d’affiner ou d’élever notre humanité. On recrée des rituels parce que c’est ensemble qu’on est heureux. Arrêtons de penser à ce qu’on peut perdre, fût-ce la vie, et pensons à ce que l’on peut gagner ensemble. L’autre nous nourrira toujours plus que nos stocks de pâtes qui nous permettront de survivre, mais pour quoi faire, au fond? La question de la finitude à laquelle nous confronte le virus, c’est la question du sens dans ses trois acceptions: la signification, la direction, les sensations. C’est vraiment le moment de se projeter dans un avenir alternatif.

Pour renaître autrement?

«C’est joli, oui! Prenons cette crise comme la mort symbolique de nos anciennes habitudes, parce que c’est vraiment un arrêt inédit dans l’histoire de l’humanité. Et espérons qu’elle soit un passage initiatique qui nous permette de renaître autrement. Plus solidaires et plus liés aux autres.»