POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Mgr Jean-Claude Hollerich (Cardinal)

«Repenser le sens de la vie»



Mgr Jean-Claude Hollerich: «Il faut faire des choses ensemble. Si chacun est sur son écran avec Netflix, cela n’ira pas, évidemment. Ce n’est pas être ensemble.» (Photo: Jan Hanrion/Archives Maison Moderne)

Mgr Jean-Claude Hollerich: «Il faut faire des choses ensemble. Si chacun est sur son écran avec Netflix, cela n’ira pas, évidemment. Ce n’est pas être ensemble.» (Photo: Jan Hanrion/Archives Maison Moderne)

Jean-Claude Hollerich, cardinal de Luxembourg, estime que la pandémie en cours doit être une occasion de réfléchir à nos valeurs.

Que vous inspire en premier lieu cette crise sanitaire internationale?

Mgr Jean-Claude Hollerich. – «Que c’est un grand bouleversement pour tous les gens dont le quotidien est bousculé. Nous sommes évidemment solidaires de tous, catholiques ou non. Cela nous rappelle aussi que nous sommes vulnérables, peut-être plus ici qu’ailleurs.

Dans certains pays, on est plus conscient de cette vulnérabilité que dans d’autres?

«Quand j’étais au Japon, il y avait des plans dans toutes les universités pour savoir quoi faire en cas d’épidémie. C’était évidemment pour des maladies plus 'simples', comme la rougeole par exemple. Mais tout le monde savait que cela pouvait arriver et le risk management était donc tout à fait prêt.

Et quelle était la priorité en cas d’épidémie?

«Agir vite. La vitesse compte beaucoup dans une situation de ce genre.

Quelles sont, selon vous, les fragilités de notre société révélées par le Covid-19?

«Sans doute notre dépendance à la digitalisation. Tout dépend du digital, notamment nos hôpitaux et nos services de santé.

Est-ce la seule?

«Non, bien évidemment. Il y a aussi la mise en avant de la fragilité induite par la globalisation. La première grande globalisation est survenue au Moyen Âge avec le commerce entre l’Asie et l’Europe, via la route de la soie. Mais c’est de là aussi que sont venues les premières épidémies de peste. Cela démontre à quel point un monde globalisé est fragile.

Il faut stopper la mondialisation?

«Non, il ne faut pas y renoncer, car ce n’est pas possible et elle apporte aussi de bonnes choses. Mais il faut un autre modèle économique, que l’économie locale soit plus soutenue.

Une société, c’est plus que du bien-être matériel.
Mgr Jean-Claude Hollerich

Mgr Jean-Claude Hollerich,  cardinal de Luxembourg

Que faire concrètement?

«Pourquoi ne pas élaborer une liste des produits qui seraient absolument nécessaires en cas de crise de ce genre durant un an? Ces produits, on doit pouvoir les produire localement. C’est un peu comme une économie de guerre. On doit marcher sur deux jambes. La première c’est la globalisation, la seconde c’est le local. On devra vraiment avoir une réflexion sur cela une fois la crise passée.

Les contraintes imposées par la pandémie amènent aussi chacun à réfléchir sur soi…

«Et on s’aperçoit qu’on avait perdu le sens de la vie. Est-ce la consommation qui lui donne un sens? Non, sans que je critique la consommation, car tout le monde aime un minimum de confort matériel. Mais le bonheur ne peut pas venir que de là. On doit se poser la question du sens de la vie, repenser le sens de la vie.

Qui peut aider à cette démarche?

«Les religions, mais aussi de nombreuses autres philosophies, sans aucun doute. C’est dans un tel contexte qu’on se rend compte que la fermeture d’églises, au Luxembourg, en Allemagne, en France, c’est aussi la destruction de symboles d’espoir et d’espérance. Une société, c’est plus que du bien-être matériel.

Il faut retrouver un sens en explorant son intériorité?

«Oui, car chacun est responsable de son bonheur. Mais il faut aussi retrouver cela dans les premiers groupes de solidarité: la famille et les amis. Ce sont des réseaux qui nous portent. Il faut faire des choses ensemble. Si chacun est sur son écran avec Netflix, cela n’ira pas, évidemment. Ce n’est pas être ensemble.

La liberté, c’est très important. Mais n’oublions pas que la liberté intérieure est la plus importante. Si je me sens menacé par l’isolement, toutes les autres libertés ne servent à rien.
Mgr Jean-Claude Hollerich

Mgr Jean-Claude Hollerich,  cardinal de Luxembourg

La liberté de chacun est aussi malmenée par les événements…

«La liberté, c’est très important. Mais n’oublions pas que la liberté intérieure est la plus importante. Si je me sens menacé par l’isolement, toutes les autres libertés ne servent à rien. Mais il est vrai que je remarque des craintes dans des appels que je reçois. Pour les familles au sein desquelles on voyage, dont les enfants ont des activités presque tous les jours, les mesures actuelles sont parfois ressenties comme une menace à la liberté. Mais l’existence, c’est à nouveau plus que cela.

On voit émerger beaucoup d’initiatives de solidarité. Cela vous réjouit-il?

«C’est merveilleux! On voit que l’homme peut être bon, que nous avons tous du bon en nous.

Il y a aussi la reconnaissance envers ceux qui luttent contre le virus en première ligne…

«Il en faut. Moi aussi, j’ai voulu sortir de chez moi à 20 h pour manifester ma reconnaissance en faisant du bruit. Mais je n’ai pas de voisin donc cela aurait été un peu idiot. Mais je suis de tout cœur avec ceux qui manifestent leur reconnaissance et leur soutien de cette manière.

Comment le clergé vit-il cette pandémie?

«C’est dur, car nous sommes avant tout des gens de l’agir et devons devenir des gens de l’être. Il faut prier, beaucoup prier… Je célèbre la messe tous les jours à 19 h et pour beaucoup de gens c’est un moment de réunion. Il faut garder du lien. Il y a aussi la pastorale du téléphone, qui a du succès. Et moi-même j’appelle ma maman tous les jours. Il y a d’autres gestes qui sont très locaux, comme ce prêtre d’une paroisse qui a distribué des bretzels aux personnes âgées, tout en respectant les consignes sanitaires. Nous devons être inventifs pour exprimer notre amour.

Beaucoup de religieux sont aussi très présents face à la pandémie, notamment les sœurs, actives dans les hôpitaux italiens...

«C’est vrai, on l’oublie parfois. Et à Bergame et Milan, de nombreux prêtres sont décédés.

La peur provoque un isolement des États, elle est mauvaise conseillère, elle nourrit les populismes.
Mgr Jean-Claude Hollerich

Mgr Jean-Claude Hollerich,  cardinal de Luxembourg

Président de la Commission des épiscopats de l’Union européenne, vous avez critiqué l’action de l’Union européenne…

«Je regrette en effet que l’Europe n’ait pas été unie. La peur provoque un isolement des États, elle est mauvaise conseillère, elle nourrit les populismes. Heureusement, on a vu ensuite des solidarités survenir, comme des envois de matériel, des patients d’un pays accueillis dans d’autres… Si on ne fait pas cela, l’Europe est en danger.

Vous nourrissez maintenant des craintes pour la Grèce?

«Un premier cas de Covid-19 a été détecté sur l’île de Lesbos. Si ce virus se répand dans le camp de migrants, cela deviendra un abattoir. Les gens qui y sont ont un système immunitaire affaibli, beaucoup sont malades, les conditions d’hygiène là-bas sont pitoyables avec un WC pour des centaines de personnes.

Que faire?

«Il faut mettre une pression maximale pour créer de nouveaux camps dans l’urgence, que tout le monde ne soit plus regroupé dans le seul camp de Mória. Et que l’on agisse par rapport à ces bandes d’extrême droite qui chassent les migrants à la frontière entre la Grèce et la Turquie. C’est une honte.

Après la crise sanitaire, viendra la crise économique. Quelle réaction attendez-vous?

«On ne peut affronter une crise qu’en étant ensemble. Il ne faudra donc pas s’occuper de son seul pays, mais donner une réponse européenne coordonnée. Il y aura évidemment une nécessité de relance, mais aussi de diversification de nos économies pour les rendre moins vulnérables.

Quel est le message que vous voudriez faire passer?

«Il tient en deux mots. Tout d’abord, merci. Merci aux autorités qui font face, merci à tous ceux qui travaillent à tous les niveaux, merci à tous les bénévoles… Tous envoient un message d’espérance. Puis courage, car la vie est toujours plus forte que la mort. C’est le message fondamental de la religion chrétienne.»