COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Communication

Raphaël Enthoven, philosophe

«Tout ce que nous vivons est dans ‘La Peste’»



Cet «étrange coma artificiel collectif» que constitue le confinement permet de prendre le temps de lire ou de relire de grands romans. (Photo: Getty Images / Joel Saget)

Cet «étrange coma artificiel collectif» que constitue le confinement permet de prendre le temps de lire ou de relire de grands romans. (Photo: Getty Images / Joel Saget)

Le confinement est aussi une occasion de se replonger dans quelques classiques pour comprendre ce qui nous arrive. Conseils de lecture avec l’essayiste Raphaël Enthoven.

Comment peut-on essayer, si toutefois cela est possible, de tirer profit de cette étrange période de confinement en se plongeant dans des lectures qui nous aident?

Raphaël Enthoven. – «En lisant ‘À la recherche du temps perdu’. Deux fois. D’abord parce que c’est la meilleure façon de comprendre que le temps perdu ne l’est pas, mais surtout parce que c’est le seul chef-d’œuvre de la littérature qui finisse bien. Et aussi parce que c’est un livre qui, lorsqu’on arrive à la dernière phrase, exige de notre part que l’on recommence à le lire, puisqu’il se termine sur la décision de l’écrire.

Ce qui occupe un temps considérable… Le second livre que je conseillerais est quasiment prophylactique. C’est ‘La Peste’, évidemment. Il est ­merveilleux parce que ce que nous vivons en ce moment nous donne l’occasion de lire le livre de Camus non pas comme lui-même le recommandait, c’est-à-dire comme une allégorie, mais au premier degré, comme la guerre contre un virus. Tous les personnages que nous pouvons observer aujourd’hui y sont incarnés.

Dans le livre de Camus, ils n’ont que le téléphone et le télégramme, alors que nous, nous avons TikTok et autres Snapchat.
Raphaël Enthoven

Raphaël Enthoven,  Philosophe

À qui pensez-vous?

«Le pape François, qui téléphone à Dieu pour lui demander d’être plus sympa avec les humains, le rabbin, qui y voit un châtiment céleste, ou encore l’imam, qui dit que des sourates nous protègent du Malin, sont exactement dans la même position que le personnage du père Paneloux, qui, dans son premier prêche aux Oranais, explique aux gens qu’ils doivent se repentir, que Dieu verra ce qu’il peut faire, mais qu’en l’état, il n’y a pas de quoi être fier. Les soignants qui se pressent au chevet des malades du coronavirus aux dépens de leur vie ressemblent eux aussi au père Paneloux, qui, 100 pages plus tard, après avoir assisté au martyre d’un enfant, s’engage dans la lutte contre la maladie et meurt lui-même de la peste. Tout y est.

Tout ce que nous vivons aujourd’hui est dans ce livre à une puissance extrême. La seule différence entre La Peste et ce que nous vivons, ce sont les moyens de communication. Dans le livre de Camus, ils n’ont que le téléphone et le télégramme, alors que nous, nous avons TikTok et autres Snapchat…

Ce qui est d’ailleurs paradoxal, dans cette période de confinement, c’est que nous sommes à la fois isolés et connectés…

C’est paradoxal sans l’être. Le vrai paradoxe dans cette crise, c’est que la meilleure façon d’être solidaires, c’est de se replier sur soi-même. Donc, les outils de communication, qui font que, depuis son lit, on peut parler au monde entier, sont idéaux pour cet antidote collectif qui consiste à se confiner pour sauver les autres. C’est idéal, comme un alignement astral. On a exactement les moyens de communication qui permettent de lutter autant que faire se peut contre le virus de la solitude.

Dans cet étrange coma artificiel collectif que nous traversons, on a les moyens d’entendre les plus mauvaises pensées, et ce sont les siennes.
Raphaël Enthoven

Raphaël Enthoven,  Philosophe

Un autre conseil de lecture?

«Le troisième livre, évidemment, c’est ‘Voyage au bout de la nuit’. D’abord pour son titre, qui s’impose, si l’on considère que le confinement est une longue nuit ou un long dimanche. Je trouve que c’est une façon optimiste d’utiliser Céline, qui, lui, ne l’est pas dans son livre. Mais il y a des tas d’autres raisons de le lire en ce moment. D’abord parce que c’est le deuxième plus grand livre du 20e siècle, après ‘À la recherche du temps perdu’, incontestablement. C’est un livre où l’on ne trouve pas un atome d’antisémitisme, mais où ce qu’il dit de la nature humaine est inaudible en temps normal. On n’a pas le temps de s’intéresser à ce que Céline raconte des gens quand on a des trucs à faire. Parce qu’il est trop intelligent, trop fin.

Ce qu’il est capable de repérer, ce qu’il dit de la misère des Hommes, est inaudible en période d’hyperactivité.

En revanche, dans cet étrange coma artificiel collectif que nous traversons, on a les moyens d’entendre les plus mauvaises pensées, et ce sont les siennes.

«À la recherche du temps perdu», «La Peste», «Voyage au bout de la nuit»… Ce sont là trois monuments de la littérature. Il n’y a pas un philosophe qui vous vienne à l’esprit?

«S’il fallait un livre de philosophie, ce serait les ‘Pensées’ de Pascal. Parce que c’est sans doute le plus intelligent. La difficulté qu’on a avec la plupart des philosophes, c’est qu’ils sont incompréhensibles, ou, en tout cas, difficiles à comprendre.

Le problème de Pascal, c’est qu’il est absolument facile à comprendre, voire impossible à ne pas comprendre, mais qu’en revanche, il est difficile à accepter. Pascal nous dit qu’on court au-devant du précipice, après nous être mis quelque chose devant les yeux pour nous empêcher de le voir. Il nous met sous les yeux tout ce qu’on ne veut pas voir. Et la meilleure façon qu’il a trouvée de le faire, c’est de nous parler du divertissement comme d’une affaire extrêmement sérieuse, qui résume, en somme, nos existences à une agitation uniquement destinée à faire oublier l’imminence de la mort.

Or, le problème, c’est que, contrairement à ce que l’on pense, l’Homme qui se divertit n’oublie pas qu’il va mourir, il ne pense qu’à cela. Et ce même s’il passe sa vie à essayer de penser à autre chose. Alors qu’en revanche, celui qui ne se divertit pas et qui regarde la mort en face, celui-là, d’une certaine manière, accomplit un pas considérable dans le sens de la sagesse.

La vérité qui dérange est de meilleure compagnie que l’illusion qui réconforte
Raphaël Enthoven

Raphaël Enthoven,  Philisophe

Dans l’acceptation de la mort ou de la sagesse?

«Pas simplement dans l’acceptation de la mort.

La vérité qui dérange est de meilleure compagnie que l’illusion qui réconforte, et nous sommes collec­tivement privés d’illusions. On n’a aujourd’hui sous les yeux que la vérité qui dérange: la vie ne sert à rien, on va mourir sans savoir ce que c’est, on a oublié la naissance et on ne connaît pas la mort. Voilà ce qu’on a sous les yeux quand on n’a rien à faire, comme aujourd’hui. Ce qui se passe là est donc très important. On vit mieux quand on regarde tout ça, on vit mieux quand on le sait que lorsqu’on essaie de l’oublier. Donc, c’est bien de lire les ‘Pensées’ de Pascal en ce moment.

Il n’y a pas de philosophe de l’espoir?

«Non, non. On ne les paie pas pour nous mentir!»

Ses quatre livres à lire en confinement

«À la recherche du temps perdu» - Marcel Proust

Écrit entre 1906 et 1922, le roman se découpe en sept tomes.

«Voyage au bout de la nuit» - Louis-Ferdinand Céline

Publié en 1932. Prix Renaudot, il rate de deux voix le Goncourt.

«La Peste» - Albert Camus

Publié en 1947, c’est la première œuvre du «cycle de la révolte» (avec «L’Homme révolté» et «Les Justes»), qui, en partie, valut à son auteur de remporter le prix Nobel de littérature en 1957.

«Pensées» - Blaise Pascal

Œuvre posthume (1669) du grand mathématicien, philosophe et théologien français.