POLITIQUE & INSTITUTIONS — Economie

Soutien aux entreprises

Un filet d’aides aux mailles trop larges



«On ne laissera personne dehors sous la pluie», avait promis le Premier ministre, Xavier Bettel (DP). (Photo: SIP)

«On ne laissera personne dehors sous la pluie», avait promis le Premier ministre, Xavier Bettel (DP). (Photo: SIP)

Le patronat déchante face à des aides jugées peu appropriées, voire inaccessibles aux entreprises en difficulté, du fait du gel de l’activité économique.

«On ne laissera personne dehors sous la pluie», avait promis le Premier ministre, Xavier Bettel (DP), dans les premiers jours de la crise sanitaire, quand, en quelques heures, le pays avait dû se confiner pour freiner la propagation du Covid-19 et éviter la saturation des hôpitaux. Trois mois après, beaucoup ont toutefois dû «sortir le parapluie» , selon l’expression du bâtonnier Me François Kremer , déplorant que les avocats, parmi la grande famille des indépendants, aient été exclus des dispositifs d’aides.

La promesse se voulait ras­surante: 8,8 milliards d’euros de soutien à l’économie via le programme de stabilisation de l’économie , portés à 10,4 milliards quelques semaines plus tard , et un nouveau plan de relance pour un «nouveau départ» (Neistart Lëtzebuerg) à 800 millions d’euros.

Sur le terrain, ce ne sont pourtant pas des milliards qu’ont effectivement reçus les entreprises. Peut-être déjà parce que les aides directes – remboursables ou non – ne représentaient que 25% du plan de stabilisation. Ainsi, 4,5 milliards d’euros reposaient sur des reports de paiement (cotisations sociales, mensualités d’emprunt, avances d’impôts)… «Les entreprises devront quand même payer tout cela», souligne Jean-Paul Olinger , directeur de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL). Sachant que les cotisations patronales représentent 13% des salaires bruts.

Le patronat rappelle aussi que le chômage partiel et le con­gé pour raisons familiales – 1,1  milliard d’euros déjà au compteur – «sont des aides importantes mais qui s’orientent da­vantage vers les salariés en leur permettant de garder du pouvoir d’achat», ajoute M. Olinger. «L’al­ternative aurait été de licencier de nombreux salariés, et cela aurait détruit une large partie du tissu économique au détriment de nous tous.»

Un autre biais peut expliquer le fossé entre les attentes et les sommes réellement versées. «Les enveloppes des aides ont été calculées en imaginant que toutes les entreprises y feraient appel, afin d’assurer une marge de sécurité et d’éviter que ne se produise ce qui s’est passé en Allemagne: le budget, trop juste, a été rapidement épuisé, et il n’y avait plus d’argent pour couvrir toutes les demandes», explique un haut – fonctionnaire de la Direction générale des classes moyennes (ministère de l’Économie).

Ainsi, le gouvernement aurait volontairement surestimé les enveloppes prévues. Ce qui explique que seuls 5,82 millions d’euros ont été versés au titre de l’indemnité d’urgence pour les indépendants au lieu des 27 millions annoncés. Et 30 millions d’euros ont effectivement atterri dans la poche des microentreprises pour la toute première aide non remboursable de 5.000 euros, sur 50 millions prévus.

«Nous aurions privilégié des aides directes non remboursables plus importantes et plus rapides dès le départ, commente Nicolas Henckes , directeur de la Con­fédération luxembourgeoise du commerce (CLC). Le gouvernement y est finalement arrivé, mais en y allant tranche de saucisson par tranche de saucisson, et au début, elles étaient relativement fines.» Et de déplorer le retard et la faible portée de l’action gouvernementale en matière de loyers, charge incompressible et étouffante pour des commerçants forcés de garder le rideau fermé.

Le flop du prêt garanti

«La sélectivité des aides a fait plus de dégâts qu’elle n’a aidé, accuse Romain Schmit , secrétaire général de la Fédération des artisans. Très souvent, les entreprises sont passées à travers les mailles du filet et ont essuyé des refus à la pelle: mauvais code Nace, entreprise trop grande… Or, on ne peut pas dire qu’on aide les petits et que les grands n’ont pas de problème. Les grands sont peut-être plus solides finan­cièrement, mais cela ne veut pas dire qu’ils ne brûlent pas de l’argent quand ils ne tour­nent pas.» Notamment dans les métiers de bouche et d’événementiel.

Et si le moratoire sur le remboursement des prêts existants «a été très bien accueilli, parce qu’il s’adresse à des engagements déjà pris», selon M. Olinger  – 3,5 milliards d’euros en valeur –, le prêt garanti annoncé par le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP), a fait pschitt (2,5 millions d’euros en valeur contre 2,5 milliards d’euros projetés).

«L’économie repose sur la confiance et la prévisibilité, aussi bien pour la consommation que pour les investissements. Le temps des prêts garantis ne saura venir qu’une fois ces éléments rétablis. C’est d’ailleurs probablement aussi la vue du ministre des Finances, qui voit cette mesure comme faisant partie intégrante du plan de relance», rajoute M. Olinger.

«Les entreprises font attention à ne pas se surendetter, et entre leur endettement et les perspectives de chiffre d’affaires, beaucoup ont estimé que leurs chances de rembourser ce prêt en plus des autres étaient tellement faibles qu’il ne faisait pas sens d’y recourir», relaie René Winkin , directeur de la Fedil. La même prudence sous-tend la réticence des en­treprises à demander une aide remboursable.

«Le gouvernement a bien commencé mais n’est jamais allé au bout de ses réflexions», regrette M. Schmit. «Idem pour les indépendants exclus du régime de chômage partiel  alors qu’ils paient des cotisations et ont droit à une indemnité chômage», ajoute-t-il, dénonçant des «contradictions». M. Henckes estime aussi que le gouverne­ment était un peu trop proche de son «frein à main», soucieux de ne pas se trouver devant un «gouffre incontrôlable» d’aides. Au risque de n’être «pas assez courageux».

Autant de griefs qui expliquent la prudence des représentants des entreprises devant le plan de relance Neistart Lëtzebuerg présenté fin mai. Saluée, l’aide ac­cordée aux commerces de détail – 1.000 euros par salarié en juin, 750 euros en juillet et 500 euros en août – fait des jaloux. «C’est ce que les artisans n’ont pas eu: une aide à la perte de productivité, glisse M. Schmit. Nous avons demandé une compensation pour les autres secteurs. On nous a claqué la porte au nez.»

«Ce paquet donne un signal important dans plusieurs di­rections, estime M. Winkin. Il faut honorer l’ouverture de la Com­mission européenne sur les aides d’État. L’intensité des aides est augmentée pour les investissements en matière de digitalisation, d’économies d’énergie, de production verte. C’est vraiment exceptionnel, et c’est un signal fort qui encourage les entreprises en position d’investir de le faire ou de chercher un prêt garanti.»

Prévoyant des «mois, voire années, difficiles à venir», M. Olinger appelle à «conti­nuer sur l’agenda de la digitalisation» alors que la crise a fait sauter certains verrous. «Il faut encore des efforts pour accélérer le processus, y compris au niveau de l’intégration de la digitalisation au sein de l’administration et des entreprises. Cela permettra au gouvernement, par après, d’avoir de meilleurs outils de pilotage et à l’économie de gagner en efficacité et en efficience.»

«Nous attendons du gouvernement une approche plus ciblée, plus suivie, et des aides plus généreuses, quitte à devoir les rembourser si l’activité repart bien», résume M. Schmit. En espérant qu’une nouvelle flambée de Covid-19 ne viendra pas couper les jambes d’une reprise déjà fragile.