POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

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«La politique, c’est agir, réagir et réfléchir… en groupe»



Jean-Claude Juncker évite de commenter la politique nationale et de prendre l’initiative de donner des conseils aux membres de son parti. «Je n’aime pas jouer à la belle-mère», confie-t-il. (Photo: Maison Moderne/Jan Hanrion/Archives)

Jean-Claude Juncker évite de commenter la politique nationale et de prendre l’initiative de donner des conseils aux membres de son parti. «Je n’aime pas jouer à la belle-mère», confie-t-il. (Photo: Maison Moderne/Jan Hanrion/Archives)

Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre et président de la Commission européenne, a reçu Paperjam pour un long entretien. L’occasion de passer en revue nombre de sujets d’actualité.

Vous avez toujours plaidé pour une grande solidarité intra-européenne. Mais elle est tout de même régulièrement mise à mal. Vous en faites aussi le constat?

Jean-Claude Juncker . – «Oui, cela a été le cas durant la crise bancaire, avant 2010, puis après 2010. Notamment en 2015 avec les prolongements de la crise grecque. J’avais plaidé à l’époque pour la nécessité qu’il y avait, en Europe, de rester tous solidaires, ce que nous avons, non sans quelques événements tumultueux, pu réaliser. Au début de la pandémie, cette solidarité a de nouveau été éprouvée: on a fermé des frontières, on a vu des comportements et commentaires peu amicaux entre pays… Mais, finalement, tout s’est rétabli.

À quoi cela est-il dû? Est-ce le fait que certaines personnes à un moment tapent du poing sur la table? Est-ce parce que le bon sens reprend le dessus?

«C’est parce que la… nécessité est là. La nécessité, c’est un puissant moteur en politique. Ceux qui étaient aux affaires européennes ont eu à gérer cet endettement important décidé et autorisé par la Commission, il n’y avait pas le choix. Cela m’a rappelé d’ailleurs les idées avancées en 2009 et 2010 et ma proposition d’émission d’eurobonds.

Avez-vous eu à un moment des craintes pour l’avenir de l’Europe tant les secousses étaient fortes?

«Oui, au moment de la crise grecque et puis quand l’Allemagne a plaidé pour sortir la Grèce temporairement de la zone euro. Je m’y suis radicalement opposé, car cela aurait accrédité l’idée dans l’opinion publique que l’euro était une bonne idée au départ, mais que cela ne tenait pas la route quand des difficultés majeures arrivaient à l’horizon. Les grands joueurs mondiaux – Chine, USA… – auraient vu la monnaie européenne comme un élément éphémère, alors que je voulais, au contraire, que tout le monde comprenne que c’était un élément irréversible.

Là, j’ai eu vraiment de grandes difficultés avec presque toute la classe politique allemande et la presse de ce pays aussi. Mais j’ai toujours voulu une solidarité sans failles envers la Grèce. Ce ne fut pas non plus agréable, car il a aussi fallu demander aux Grecs de changer leur fusil d’épaule et leur faire accepter des sacrifices importants.

La gestion de la crise grecque, ce fut plus dur que le Brexit.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Ce fut aussi un bras de fer entre Commission et États membres de l’UE?

«On voulait me faire comprendre que le sauvetage grec n’était pas une prérogative de la Commission, mais des États, en effet. Or, pour moi, et à la lecture des articles des traités, il a toujours été évident que la Commission était en charge de l’intérêt général de l’Europe. Or, écarter la Grèce, c’était faire voler l’euro en éclats, avec toutes les conséquences derrière. Cela fut plus dur à gérer que le Brexit.

Et l’Histoire vous a donné raison…

«Je n’aime pas les grands mots. Je n’ai fait que mon devoir, avec d’autres, comme la France de François Hollande.

La crise grecque est donc très différente de la crise sanitaire qui a débuté en 2020?

«Cela n’est pas comparable, en effet. Quand on a aligné des montants substantiels pour la Grèce contre une politique économique drastique, l’opinion publique n’était pas prête à l’accepter. Tandis qu’au moment de la pandémie, tout le monde s’est aperçu de la nécessité de la solidarité européenne. Lors de la crise grecque, il fallait convaincre. Lors de la crise sanitaire, il fallait accompagner. Les citoyens ont bien compris que même le plus grand État membre de l’Union européenne ne pouvait rien faire tout seul.

Il faut malheureusement parfois une crise qui frappe chacun individuellement pour se rendre compte qu’a priori, c’est l’approche communautaire qui est la meilleure.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Quelles leçons va-t-on tirer de la crise sanitaire? Que la prochaine étape est une Europe de la santé?

«On a vu en effet que le fait que la Commission ne disposait que de peu d’instruments, puisque les traités faisaient qu’en principe la santé relevait des États, n’était pas la bonne approche. En 2003-2004, mon gouvernement avait proposé d’élargir les compétences de l’Union et de la Commission vers le domaine de la santé. Cela avait été rejeté en bloc par la plupart des États membres. Plus personne n’oserait maintenant adopter cette position. Ceux qui plaident actuellement  pour des compétences européennes dans le domaine sanitaire ou celui de la santé publique vont gagner.

Cette crise fut aussi un moment d’éveil pour l’Europe. Les gouvernements ont vu que l’opinion publique suivait ceux qui faisaient de la solidarité l’argument sous-tendant toute action européenne future. Ce qui est singulier, mais aussi à la fois triste et intéressant. Rarement une crise frappe de la même manière au même moment, mais ce fut le cas ici.

Il faut malheureusement parfois une crise qui frappe chacun individuellement pour se rendre compte qu’a priori, c’est l’approche communautaire qui est la meilleure.

Un bon exemple se trouve dans les commandes de vaccins?

«Si chaque État avait commandé de son côté, le petit désordre constaté actuellement aurait été le chaos intégral.

Comment avez-vous observé la gestion de la crise au Luxembourg?

«En tant que citoyen, j’estime qu’au début de la crise, le gouvernement a agi avec retenue, mais un certain pragmatisme éclairé. Par la suite, il y a eu des erreurs de communication, mais elles me paraissent inévitables dans un contexte comme celui que nous avons connu. Cela a un peu brouillé l’image, mais, finalement, tout est rentré dans l’ordre. Je ne dis en tout cas pas que j’aurais fait quelque chose d’autre, de différent. Même si l’on ne dispose pas de la somme de toutes les informations du gouvernement, et que sur certains points l’opposition avait raison, nous avons plutôt bien fait.

Dans des circonstances exceptionnelles, l’art de gouverner devient rapidement la victime des contraintes du moment.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien président de la Commission européenne

Tout l’art consiste à trouver un équilibre entre maintien des libertés individuelles, économie, santé publique…

«C’est un vaste programme, en effet, comme aurait dit le général de Gaulle. Lors de mes études, j’avais un cours sur les libertés publiques, ce sujet me touche donc beaucoup. La situation ne permettait pas de développer un discours sur les libertés publiques qui aurait été compris, mais il ne faut pas non plus avoir une attitude cavalière à leur égard. J’espère que l’on va retrouver le chemin de la sagesse, qui est celui qui explique que ces entorses aux libertés ne sont que passagères et en lien avec des circonstances exceptionnelles.

Faudrait-il les voter à une majorité supérieure à la majorité simple?

«Cela aurait été préférable, mais les partis de l’opposition n’ont pas toujours les mêmes informations que le gouvernement, qui les communique faiblement parfois, et sont dès lors parfois surpris. Mais, dans des circonstances exceptionnelles, l’art de gouverner devient rapidement la victime des contraintes du moment. D’ailleurs, bien souvent, et pas seulement chez nous, on remplace l’art de gouverner, trop rarement perceptible, par le métier de gouverner. 

Un grand parti comme le CSV est toujours traversé par différents courants vu la composition de son leadership et la complexité de la réalité, plus importante que dans des partis aux listes plus étroites.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

L’opposition fait-elle cependant son travail comme il le faudrait?

«Je résiste à la tentation de donner des recommandations publiques, certainement pas au gouvernement. Et membre d’un parti de l’opposition, je ne le fais pas non plus à son égard. À partir d’un certain âge et d’une déjà longue carrière politique, il faut être capable de s’abstenir.

Mais on doit bien de temps en temps vous demander votre avis?

«Non, mon parti sait que je suis disponible pour jauger leurs choix. Mais je garde les rideaux fermés s’il s’agit d’intervenir dans la politique intérieure.

La politique au Luxembourg, c’est définitivement fini?

«Oui, oui, je n’aime pas jouer à la belle-mère qui donne des conseils à gauche et à droite. Je n’ai jamais critiqué mes prédécesseurs, je ne critique pas mes successeurs… Il vaut mieux réfléchir à 15 reprises avant de prendre la parole.

Pourtant le CSV aurait besoin des conseils d’un sage. On sait qu’il existe des tensions internes entre le président, la fraction… C’est un problème ou bien est-ce que tout cela est un peu vain?

«Un grand parti, populaire, et le CSV est le seul qu’il nous reste, est toujours traversé par des courants vu la composition de son leadership et la complexité de la réalité, plus importante que dans des partis aux listes plus étroites.

Il y a une différence énorme entre les résultats électoraux de mon parti, qui confortent l’idée que nous sommes restés un parti populaire, et les résultats historiquement médiocres des socialistes et des libéraux.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Le CSV est le dernier grand parti populaire du Luxembourg?

«C’est évident, il suffit de regarder les résultats électoraux. Nous étions à 26 mandats, puis 23 et 21, mais cela n’intéresse personne puisque les trois autres partis avaient décidé de gouverner ensemble avant la publication des résultats. En 1999, je suis devenu Premier ministre quand nous étions à 19 sièges et les autres partis à 15 ou 14 sièges.

Il y a une différence énorme entre les résultats électoraux de mon parti, qui confortent l’idée que nous sommes restés un parti populaire, et les résultats historiquement médiocres des socialistes et des libéraux. Leurs résultats ne souffrent d’aucune comparaison avec les résultats obtenus au cours des décennies précédentes.

En 1964, mais qui s’en rappelle, le parti socialiste avait plus de voix que le parti chrétien-social. Nous n’avions qu’un mandat de plus suite aux particularités du système électoral. Sur la longue durée et aujourd’hui, le CSV, qui doit pouvoir faire mieux, est un parti qui, dans la société luxembourgeoise, est plus influent que les autres partis. Même si les autres partis ne sont pas des forces négligeables.

Ne manque-t-il pas une grande figure au CSV?

«Je n’ai jamais été de ceux qui pensent que notre régime politique a besoin de grandes figures qui dirigent tout et imposent leur point de vue à chaque instant et à tout le monde. Même quand ma popularité a été de 93%, je n’ai jamais cru que 93% des Luxembourgeois étaient d’accord avec moi. La politique, c’est agir, réagir et réfléchir… en groupe. Ce qui ne veut pas dire que lors de moments difficiles, il ne faut pas faire en sorte que le point de vue défendu par le Premier ministre soit celui qui doive prévaloir. Mais ces circonstances ne se présentent que très rarement.»

La suite de cet entretien sera à découvrir sur notre site le samedi 13 février.