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jean-claude juncker (2/2)

«Nommer Michel Barnier fut une de mes meilleures décisions»



Jean-Claude Juncker n’a pas abandonné la rédaction de ses mémoires au sujet de son action à la tête de la Commission. Leur lecture sera sans aucun doute captivante. (Photo: Anthony Dehez/archives Maison Moderne)

Jean-Claude Juncker n’a pas abandonné la rédaction de ses mémoires au sujet de son action à la tête de la Commission. Leur lecture sera sans aucun doute captivante. (Photo: Anthony Dehez/archives Maison Moderne)

Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre et président de la Commission européenne, a reçu Paperjam pour un long entretien. L’occasion de passer en revue nombre de sujets d’actualité.

Lors de la première partie de notre entretien , vous avez évoqué la crise grecque comme un moment délicat à gérer. Vous avez aussi connu le Brexit et le processus qui a suivi la décision britannique. Qu’en retenez-vous?

Jean-Claude Juncker . – «Je reste encore déçu que le peuple britannique, à une courte majorité, ait décidé de quitter l’Union européenne. Et je suis convaincu que cela n’aura aucun effet vertueux en Grande-Bretagne, et aura des effets néfastes sur le continent et en Irlande, qui, géographiquement, ne fait pas partie du continent, mais qui est psychologiquement beaucoup plus européenne que le Royaume-Uni.

La livre sterling est devenue une monnaie marginale.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Vous aviez été surpris de cette volonté de départ?

«Non, le résultat du referendum n’a pas été une surprise. J’étais le seul au sein de la Commission à dire ‘vous allez voir, les Britanniques vont voter pour le Brexit’. J’avais un commissaire britannique, Lord Hill, en charge des Services financiers, qui n’a cessé de me dire que le gouvernement Cameron allait gagner le referendum et que le Brexit n’aurait pas lieu. Et je n’ai, pour ma part, cessé de lui dire que non, qu’il allait perdre, et que ce serait un oui au Brexit. On a parié une livre sterling, pièce que j’ai ensuite conservée avec moi dans ma poche. C’est un souvenir, car c’est devenu, depuis lors, une monnaie marginale.

Quand, durant 47 ou 48 ans, vous ne cessez de dire à vos concitoyens, tous gouvernements confondus – sauf quelques rares exceptions –, que vous êtes membre de l’Europe seulement pour des raisons économiques et de marché intérieur, que le reste est de la littérature et ne nous concerne pas, que nous ne sommes pas partie prenante dans cette grande aventure européenne, il ne faut pas être surpris que les Britanniques votent en fonction de ce qu’ils ont entendu durant presque cinq décennies.

Il n’y a pas eu un seul jour où les Britanniques ont cessé de tenter de diviser les États membres.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Que pensez-vous du travail de Michel Barnier?

«Je l’ai nommé comme négociateur, sans trop consulter, d’ailleurs, quand il y a eu la volonté de mettre la Commission sur le côté au profit des États membres. Il a occupé la fonction avec élégance, conviction et détermination. Ce fut une des meilleures décisions que j’ai pu prendre au niveau des personnes à qui j’ai demandé d’agir pendant ma présidence de la Commission. Je me suis concerté avec lui au quotidien, tout en insistant auprès des Premiers ministres des États membres sur la nécessité de garder notre cohésion. 

C’était une nécessité impérieuse?

«Il n’y a pas eu un seul jour où les Britanniques ont cessé de tenter de diviser les États membres en promettant monts et merveilles à ceux qui les soutiendraient dans leur démarche funeste. Cela aurait été la zizanie si leurs efforts avaient réussi.

Les Britanniques vous ont déçu par ce manque de fair-play?

«Non, car avant cela, autre chose m’avait franchement déçu. J’avais négocié, durant des jours et des nuits, avec David Cameron – qui avait été contre ma nomination à la tête de la Commission – un accord avant la campagne de referendum, qui était un grand pas en avant pour l’Europe et qui devait permettre aux Britanniques de naviguer avec plus de visibilité. Mais cela n’a joué aucun rôle durant la campagne, car Cameron n’a tout simplement pas expliqué ce qui avait été convenu. Dès lors, je n’espérais plus grand-chose.

Il m’avait par exemple demandé de ne pas venir en Angleterre durant la campagne sur le Brexit. Et j’ai suivi à tort cet avis. Est-ce que cela aurait changé quelque chose? Franchement, je ne le crois pas.

L’Europe poursuit son chemin, sans les Britanniques…

«Mais nous perdons tout de même un fleuron en termes de rayonnement international. Les Britanniques, avec les Français, sont la seule puissance militaire en Europe, les seuls membres européens du Conseil de sécurité de l’Onu… Tout cela a disparu de manière assez brutale, mais nous avions heureusement lancé, avant cela, ce qui doit être l’Europe de la défense pour être influents au niveau international. 

Sur ce dossier, le Brexit a été un avantage?

«Le jour même, convaincre les autres États membres de la nécessité d’une Europe de la défense a été beaucoup plus facile.

Même en Europe, je voulais être parfaitement au courant de ce qu’il se passait chez les autres.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Quelle est la règle que vous n’avez jamais voulu enfreindre lors de discussions avec des chefs d’État?

«Primo, je respecte toujours mes interlocuteurs. Secundo, je garde à l’esprit que la plupart de ceux avec qui je négocie ne sont pas issus de pays qui sont des modèles de démocratie, ce qui ne m’empêche pas de glisser dans mon propos des considérations sur les droits de l’Homme. Ce que j’ai fait avec les Chinois, notamment. Et donc, je me suis toujours interdit, dans le contenu de mes entretiens, de faire référence aux problèmes domestiques et de politique intérieure, tout en n’ignorant rien du menu détail de ces problèmes ou des débats qui agitaient les pays que je visitais.

Le président de la Commission devait toujours être bien informé…

«Même en Europe, je voulais être parfaitement au courant de ce qu’il se passait chez les autres. Chaque vendredi, je recevais un rapport de la représentation de la Commission dans les différents États membres. J’en faisais de même sur le plan international, avec les rapports des ambassadeurs. Je lisais tout! Chaque jour, je recevais une dizaine d’appels de Premiers ministres européens, et donc, je devais être bien informé… d’autant que ceux qui vous contactent ne disent jamais pourquoi ils mentionnent tel ou tel problème, ou pourquoi ils les exposent de cette manière. Si vous êtes informé, vous comprenez de suite, et quand vous répondez, vos interlocuteurs sentent que vous savez.

Les petits États membres doivent avoir de grandes oreilles.
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker,  ancien Premier ministre et président de la Commission européenne

Le moindre détail comptait…

«J’ai toujours dit que les petits États membres doivent avoir de grandes oreilles. La même chose s’applique à la Commission. Jacques Delors me disait souvent que le président n’avait pas d’alliés, mais juste, autour de lui, des représentants, des VRP, d’intérêts nationaux.

Où en êtes-vous dans la rédaction de vos mémoires?

«La pandémie m’empêche de consulter mes archives à Bruxelles, une partie étant aussi à l’université de Florence. Mais je n’ai pas d’archivistes à ma disposition. D’autres aléas m’empêchent aussi, pour le moment, de m’imposer la discipline nécessaire à la rédaction, mais le projet est toujours là, évidemment. 

Comment s’organise votre temps, maintenant?

«J’allais un jour et demi par semaine à Bruxelles, partant le mercredi matin pour revenir le jeudi. Mais la pandémie a aussi un peu changé les choses, notamment au niveau des trajets transfrontaliers. Même si je pense que les douaniers belges me laisseraient encore passer. Je l’espère, du moins…»