PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Krach

La place financière sous le choc



Alexandre Gauhty: «La chute des marchés boursiers a été violente et n’a épargné aucun secteur.» (Photo: Shutterstock)

Alexandre Gauhty: «La chute des marchés boursiers a été violente et n’a épargné aucun secteur.» (Photo: Shutterstock)

Gestionnaires de fonds, banquiers privés, banques de détail, assureurs, régulateurs... Tout le secteur financier est sur le pont pour faire face à la crise. La résilience de la Place est indispensable pour répondre aux demandes pressantes des ménages, des investisseurs et des entreprises, et pour prévenir toute crise de liquidité.

Un véritable raz-de-marée. La pandémie de coronavirus a ébranlé tous les acteurs de la place financière de Luxembourg, plus habitués à se plaindre mollement des nouvelles réglementations qu’à devoir faire face à une crise de cette ampleur.

Pourtant, tout semblait prêt. Les business continuity plans ont été déployés et l’argent a pu continuer à tourner. Les banques mènent leurs affaires à distance, profitant de la révolution digitale lancée après la crise financière. Mais les 55.000 employés de la Place n’ont pas pu faire autrement que de voir virer dans le rouge les bourses mondiales, se reprenant un jour ou deux, au gré d’une annonce forte, pour mieux retomber le surlendemain. Privés de visibilité dans un monde où les repères s’éteignent les uns après les autres, les investisseurs paniquent.

Et la peur, dans ce monde, pousse à vendre. Au bilan de ce sauve-qui-peut mondial , les bourses européennes et américaines ont perdu 30% de leur valeur en l’espace de quatre semaines. Le secteur des fonds, premier acteur par le poids, est le premier à en subir les effets. Révision des stratégies, vente de portefeuilles, fonte des commissions… En février, le secteur a perdu 121 milliards d’actifs sous gestion. Une paille par rapport aux 4.700 milliards d’euros détenus à Luxem­bourg.

Mais les acteurs de la Place attendent les chiffres de mars avec fébrilité… En espérant que lorsqu’ils sortiront, dans un mois, le Covid-19 soit rentré dans sa tanière et que tous les espoirs soient à nouveau permis. En attendant, faire le gros dos reste la meilleure stratégie.

Les investisseurs déboussolés

Entre le 20 février et le 20 mars, les bourses mondiales ont dévissé de plus de 30%. Les marchés ont subi de fortes secousses, en particulier à partir du 9 mars, coincés entre un krach pétrolier et une crise sanitaire mondiale. Et les montagnes russes se sont ensuite enchaînées entre chaque annonce des grandes banques centrales et des gouvernements.

Le 12 mars, la Banque centrale européenne (BCE) laisse ses taux inchangés et s’emploie à faire en sorte que les banques européennes puissent continuer à financer l’économie réelle : «Une conférence ratée, qui a suscité une grande déception, commente Nicolas Forest, membre du comité exécutif de Candriam. Le problème n’est pas tant d’avoir laissé inchangés les taux directeurs que d’avoir annoncé la mise en place de mesures conventionnelles pour une situation qui ne l’est pas.»

Deuxième essai le 18 mars: la BCE annonce un plan de 750 milliards d’euros pour soutenir la zone euro, mais son effet tarde à se faire sentir pleinement. «Le marché a réagi de manière hésitante aux différentes mesures inédites des banques centrales et des politiques budgétaires et a encore du mal à appréhender toute l’ampleur de cette crise sur l’activité des entreprises», estime Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg.

Le rôle de la bourse est d’explorer le futur. Mais ce futur est incertain. Personne ne connaît les dislocations futures. Face à de grandes incertitudes, la bourse chute.

Bruno Colmant,  CEO de Degroof Petercam

Déboussolés, les investisseurs ne savent plus s’il faut vendre tant qu’il est encore temps ou garder son sang-froid. «Le rôle de la bourse est d’explorer le futur. Mais ce futur est incertain. Personne ne connaît les dislocations futures. Face à de grandes incertitudes, la bourse chute. Mais elle finit toujours par retrouver des bases stabilisées. Il n’y a pas de raison de s’inquiéter de cette chute, il faut juste la subir, rester calme et ne toucher à rien actuellement», conseille Bruno Colmant, CEO de Degroof Petercam.

Les plus aguerris, eux, se tiennent à l’affût d’éventuelles opportunités... «La chute des marchés boursiers a été violente et n’a épargné aucun secteur. C’est dans des moments comme ceux-ci, lorsque la presque totalité des valeurs est pénalisée de manière indissociable, que des opportunités se créent pour les investisseurs de long terme», note Alexandre Gauthy.

Des fonds sous pression

Les quelque 4.000 fonds d’investissement luxembourgeois subissent de plein fouet les turbulences boursières, et l’objectif des 5.000 milliards d’euros d’encours s’est tout d’un coup éloigné. L’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement (Alfi) relève ainsi 121 milliards d’euros de pertes pour le seul mois de février , dues aux soubresauts des marchés financiers. Le total des avoirs nets des fonds luxem­bourgeois s’élève désormais à 4.668 milliards d’euros à la fin février, ce qui correspond au niveau atteint en novembre 2019. Ces pertes interviennent après un record fin janvier 2020, qui totalisait 4.789 milliards d’euros d’encours.

Mais l’Alfi prévient que les pertes pourraient être encore beaucoup plus importantes en mars, les bourses ayant chuté plus lourdement, ce qui a donc donné lieu à des mouvements de rachat conséquents de la part des investisseurs. C’est justement pour cette raison que la CSSF a revu l’application du dispositif de swing pricing le 20 mars dernier, afin de pallier les tensions sur la liquidité qui se font jour. De cette manière, les fonds peuvent dépasser le seuil de déclenchement autorisé d’ordinaire.

Le swing pricing consiste à ajuster (à la hausse ou à la baisse) la valeur liquidative d’un fonds en fonction des mouvements de passif. Il s’agit donc d’un mécanisme d’ajustement de prix, destiné à protéger les porteurs de parts de fonds existants en ne leur faisant plus supporter les coûts de transactions qui résultent des mouvements d’autres investisseurs. Cela favorise ainsi les investisseurs de long terme au détriment des opportunistes. L’objectif: diminuer le risque de retraits massifs et de comportements moutonniers des investisseurs en période de turbulences sur les marchés, et donc limiter le risque d’assèchement de liquidité pour les fonds.

Le régulateur sur tous les fronts

Depuis le début de la crise sanitaire et financière, la CSSF, gendarme du secteur financier, a par ailleurs émis de nombreuses recommandations . «La CSSF est vraiment présente et à l’écoute des problématiques, tout en restant vigilante. Elle est active et proactive», se félicite Corinne Lamesch, présidente de l’Alfi.

Dès le 2 mars, l’institution dirigée par Claude Marx préconisait l’activation des plans de continuité d’activité et le recours au travail à distance pour certains employés. La CSSF a par la suite recadré les entreprises du secteur sur leurs pratiques en matière de télétravail, estimant que les sociétés ne jouaient pas suffisamment le jeu. «Le déploiement des membres du personnel sur le lieu de travail habituel ou sur le site de repli devrait être limité aux fonctions vitales qui sont essentielles au maintien des tâches critiques des entités surveillées afin de rester opérationnelles, à condition que ces fonctions ne puissent être effectuées à distance», a ainsi martelé la CSSF dans un communiqué le 22 mars.

Celle-ci a également alerté les professionnels du secteur financier sur les risques en matière de fraude et de sécurité informatique, «dans la mesure où des personnes malintentionnées cherchent à profiter d’un contexte où les acteurs de la finance sont focalisés avant tout sur la protection de leurs collaborateurs».

Dans le contexte actuel, le régulateur facilite en outre la tâche des entreprises, par exemple en se montrant compréhensif quant aux délais de réponse en matière de reporting réglementaire. Enfin, la CSSF elle-même a dû s’organiser pour poursuivre ses activités. Un comité de coordination interne dédié se réunit quotidiennement et le régulateur a mis en place un plan de continuité des activités. Dans le cadre de sa stratégie de modernisation («CSSF 4.0»), le régulateur a effectué des investissements technologiques importants, et «ses 900 agents ont la possibilité de travailler et d’interagir avec les entités surveillées à distance, par des canaux digitaux et sécurisés».

Les banques au défi de la continuité

«Cette crise va sans doute entraîner une augmentation des pertes sur prêts pour les banques. Mais elles sont en meilleure santé aujourd’hui qu’elles ne l’étaient en 2008. Elles sont mieux capitalisées, disposent de solides réserves de liquidité, con­naissent aujourd’hui un assouplissement plutôt qu’un durcissement des règles en vigueur et sont le canal du ­soutien gouvernemental aux entreprises et aux particuliers concernés », observe Justin Bisseker, European banks analyst chez Schroders.

Du côté des particuliers, si les habitants sont confinés, les transactions financières, elles, se poursuivent: retraits et dépôts d’argent liquide, paiements, virements, prélèvements, demandes de crédit, de placements et de conseils de tous ordres… Les banques de détail (BCEE, BGL BNP Paribas, Bil, ING, Raiffeisen) se doivent donc de rester opérationnelles.

Les taux d’intérêt bas, avec des rendements obligataires qui ont chuté à des niveaux historiquement bas en mars, exerceront une pression supplémentaire sur la rentabilité et la solvabilité économique des assureurs européens au cours des prochains trimestres.

Agence de notation Moody’s

Le Premier ministre, Xavier Bettel , a d’ailleurs décrété que les agences bancaires et d’assurances faisaient partie des commerces qui pouvaient rester ouverts, de la même façon que les magasins d’alimentation ou les stations essence.

Les établissements bancaires se sont cependant adaptés pour faire courir le moins de risques possible de contamination à leurs employés, comme à leurs clients. Certaines agences sont ainsi temporairement fermées, et les autres sont accessibles uniquement sur rendez-vous, et pour traiter des opérations qui ne peuvent pas s’effectuer à distance (par téléphone, e-mail ou via les interfaces client des sites internet et applis mobiles). Dans ce contexte, toutes les banques invitent aussi leurs clients à la vigilance devant le risque accru d’escroquerie et de phishing.

Tous les services restent assurés, même si les banques reconnaissent des délais de réponse qui sont parfois un peu plus longs, du fait de personnel de back-office en télétravail ou absent. La majorité des réseaux se concentre par ailleurs sur les demandes spécifiques des entreprises, qui peuvent connaître des difficultés de trésorerie et avoir besoin de lignes de financement supplémentaires ou d’aménagement de crédits en urgence.

Les distributeurs automatiques restent quant à eux tous accessibles, même si les banques invitent à privilégier les paiements par carte, sans contact et en ligne. L’ABBL précise par ailleurs que l’approvisionnement et la maintenance des distributeurs sont bien assurés et que «les banques font tout leur possible pour augmenter la fréquence de nettoyage des distributeurs automatiques de billets». Enfin, pour les personnes vulnérables et âgées, la Spuerkeess a par ailleurs mis en place le 23 mars un service de livraison d’argent liquide, appelé «Cash@Home».

L’assurance impuissante

Les frais de soins, le décès ou l’arrêt de travail liés au Covid-19 sont bien couverts dans le cadre d’un contrat de prévoyance ou d’assurance santé. Mais la pandémie fait généralement partie des exclusions de garantie des autres contrats d’assurance. Par conséquent, à quelques exceptions près, les couvertures ne sont pas effectives dans le contexte du coronavirus.

Du côté des entreprises, la perte du chiffre d’affaires ne peut pas être prise en charge: «L’assurance des pertes d’exploitation constitue une extension des contrats multirisques professionnels. L’entreprise peut ainsi se prémunir d’éventuelles pertes de chiffre d’affaires liées à un incendie, une tempête ou un dégât des eaux. Mais la décision d’un gouvernement de fermer les commerces ne fait pas partie des garanties. Et il ne s’agit pas non plus d’un sinistre au sens assurantiel du terme», explique Marc Hengen, administrateur délégué de l’Aca (Association des com­pagnies d’assurances et de réassurances).

Les organisateurs d’événements se trouvent dans une situation comparable: «Les garanties souscrites par les organisateurs concernent plutôt les risques d’annulation en cas d’intempéries ou de maladie d’un artiste. Quant aux petits et moyens événements, le taux de souscription d’une assurance est plutôt faible», ajoute Marc Hengen.

Dans la plupart des cas, c’est donc l’État qui prendra le relais pour indemniser les sociétés impactées par une baisse de leur activité.

Si les assureurs ne commercialisent pas, ou peu, de couvertures contre le risque de pandémie, c’est qu’il s’avère difficile à modéliser pour les actuaires, qui sont chargés de calculer la probabilité de survenance d’un sinistre et son coût pour l’assureur. Or, dans le cas de la pandémie, les actuaires disposent de peu de données statistiques, et les compagnies d’assurances ne parviennent donc pas à ficeler d’offre adéquate.

Les sociétés d’assurances, en particulier celles qui sont très orientées vers l’assurance-vie, sont par ailleurs impactées par la volatilité des marchés financiers. Selon l’agence de notation Moody’s, «les taux d’intérêt bas, avec des rendements obligataires qui ont chuté à des niveaux historiquement bas en mars, exerceront une pression supplémentaire sur la rentabilité et la solvabilité économique des assureurs européens au cours des prochains trimestres».