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Grand entretien avec Dan Kersch (2/2)

«On pourrait imposer les formations par la loi»



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Dan Kersch: «» (Photo: Anthony Dehez)

Salaire social minimum augmenté, jour de congé payé en plus et jour férié légal le 9 mai nouvellement créé... Dan Kersch, nouveau ministre LSAP du Travail, de l’Emploi, de l’Économie sociale et solidaire et ministre des Sports, a déjà marqué la nouvelle législature de son empreinte. Ce socialiste ‘pur et dur’, comme il se définit lui-même, ne compte pas en rester là. C’est ce qu’il a expliqué à Paperjam dans son style toujours très direct.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien ici .

Le nouveau règlement européen imposera au Luxembourg le paiement du chômage des frontaliers. C’est une nouvelle tuile qui vous tombe sur la tête?

Dan Kersch .- «Mais on paie déjà et on paie beaucoup pour le chômage des frontaliers. Je trouve cela normal puisque les cotisations sociales sont versées ici. L’État luxembourgeois a donc une responsabilité à leur égard. On a payé par le passé, on paiera encore à l’avenir. Certes un petit peu plus, mais ce n’est pas un problème. Je le répète: payer ce chômage n’est pas un problème financier pour le Luxembourg.

Cela l’était visiblement pour d’autres pays?

«La France a joué un rôle assez étonnant et a usé de pressions auprès de presque tous les autres États membres pour faire admettre ce règlement qui, je le rappelle, n’est pas encore passé. Pour la France, il est clair que c’est avant tout un gain d’argent: les estimations évoquent 700 millions chaque année.

C’est une petite revanche de la France sur le Luxembourg?

«Non, car bien d’autres pays sont concernés, même la Suisse. J’ai lu l’intégralité du règlement 883 sur les prestations de chômage et je ne vois pas où est le progrès social là-dedans. D’ailleurs, les frontaliers français disent la même chose. Au Luxembourg, cela va encore. Mais un frontalier français qui va s’inscrire dans une agence allemande alors que souvent, il ne parle pas la langue et qu’il ne comprend pas ce qu’on lui demande...

Qu’est-ce que vous croyez qu’ils vont faire pour lui? C’est pour cela que les frontaliers français sont contre ce règlement. Ils se sont rendus à Paris, mais on ne les a même pas écoutés.

Qu’est-ce que ce nouveau règlement va coûter au Luxembourg?

«On évoque la somme de 80 à 100 millions d’euros. Mais le vrai défi est au niveau de notre Agence, qui a déjà fait des efforts énormes et qui offre un service presque individualisé pour chaque entreprise partenaire et bientôt pour chaque chômeur qui a son conseiller: c’est quasiment du coaching personnalisé.

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Dan Kersch: « Mais ce n’est pas notre dernier mot, car pour mieux répartir les gains de la productivité, soit on diminuera le temps de travail, soit on augmentera les salaires. » (Photo: Anthony Dehez)

Cette qualité de service ne sera plus possible?

«À partir du moment où l’on double le nombre de chômeurs, non, ce ne sera plus possible. Il ne suffit pas d’augmenter le nombre de conseillers, il faut aussi les former. Et revoir certaines procédures. C’est pour cela que le Luxembourg a demandé une clause d’exception et un délai jusqu’en 2026.

Cela suscite des craintes au sein du personnel?

«Bien entendu. Nous n’avons pas les locaux, pas les bureaux... Les gens doivent s’adapter à une nouvelle méthode d’inscription, à un nouveau système informatique. Heureusement, il y a une grande solidarité entre les services et entre les agents. Mais même avec cette envie de bien faire, ils me disent qu’ils sont à la limite de leurs capacités.

Quelles sont vos priorités pour l’Inspection du travail et des mines (ITM)?

«Nous avons un problème avec l’Inspection du travail, raison pour laquelle une nouvelle loi est en préparation. Il y a 21 inspecteurs pour 420.000 emplois au Luxembourg, cela suffit à comprendre la situation. 16 personnes sont actuellement en stage et vont être intégrées dans les effectifs très vite, mais cela ne suffira encore pas.

Voilà pourquoi je souhaite créer une catégorie intermédiaire sous l’inspecteur qui pourra aider celui-ci dans son travail. On pourra notamment recruter des personnes qui étaient dans l’armée, qui est un réservoir potentiel de recrutement. Durant leur période dans l’armée, on pourra déjà leur dispenser des formations en droit du travail.

Le grand danger pour le Luxembourg, c’est le travail au noir?

«Le travail au noir et le dumping social. Mais aussi le détachement via ces firmes qui viennent au Luxembourg et qui ne respectent pas les législations locales, créant une concurrence déloyale. Et là, je suis prêt à faire tous les efforts nécessaires pour combattre ces manières de faire.

Le programme gouvernemental est clair et ne prévoit pas d’introduire les 38 h.
Dan Kersch

Dan Kersch,  Ministre du Travail

Faut-il des sanctions plus fortes?

«Celles qui sont possibles sont déjà fortes et j’en ai déjà signé certaines. Le véritable enjeu est de contrôler plus et plus régulièrement... Ceux qui ne respectent pas la loi doivent savoir que le risque d’être pris est grand. C’est cela mon objectif.

Le Statec a révélé que l’on travaillait en moyenne 1.700 heures par an au Luxembourg, soit plus que dans les pays voisins. Pensez-vous aussi que l’on travaille trop au Luxembourg?

«Je crois que le Statec a lu attentivement le programme électoral de mon parti qui livre aussi une statistique de ce genre. C’est la raison pour laquelle nous demandons une diminution du temps de travail.

Les deux jours de congé en plus s’inscrivent dans cette volonté de diminuer le temps de travail?

«C’est une première mesure, prise par le législateur sans concertation avec les partenaires sociaux. Cela a été critiqué, mais j’assume. Cela a été fait après les élections et durant la campagne: il y avait un parti qui disait qu’il allait s’investir dans une diminution du temps de travail, le mien, le LSAP. Nous avons intégré le gouvernement et nous avons donc commencé à baisser le temps de travail.

Mais ce n’est pas notre dernier mot, car pour mieux répartir les gains de la productivité, soit on diminuera le temps de travail, soit on augmentera les salaires. Il n’y a pas de troisième voie. Avec la digitalisation, la productivité va encore augmenter, et cela encore plus rapidement que jusqu’ici. Et donc, on va aussi avancer encore plus rapidement vers une hausse des salaires et vers une baisse du temps de travail.

Avec une semaine de 38 h de travail pour un même salaire?

«Le programme gouvernemental est clair et ne prévoit pas d’introduire les 38 h. Mais cela existe déjà, car les 38 h figurent dans beaucoup de conventions collectives. C’est la démonstration que cela n’est pas impossible.

Mais il n’y a des conventions collectives que dans 50% des entreprises?

«Et les autres 50% vont vite comprendre qu’elles vont avoir de plus en plus de mal à trouver des salariés, qui préféreront aller dans des entreprises où il y a une convention collective, avec soit un meilleur salaire, soit de meilleures conditions de travail.

Nous avions trois impératifs: ne pas toucher à l’indexation des salaires, améliorer le salaire minimal dès le 1er janvier et diminuer le temps de travail.
Dan Kersch

Dan Kersch,  Ministre du Travail

À titre personnel, vous regrettez que la semaine de 38 h ne figure pas dans l’acte de coalition?

«Je suis ministre et je n’ai pas à donner d’opinion personnelle. Mais ce n’est pas trop compliqué de le deviner puisque j’ai incité mon parti à inscrire cette demande dans notre programme. Mais il y a aussi un programme de coalition et il ne le prévoit pas.

Fallait-il absolument voter un jour de congé payé et un jour férié légal aussi vite?

«Nous avions trois impératifs: ne pas toucher à l’indexation des salaires, améliorer le salaire minimal dès le 1er janvier et diminuer le temps de travail. Pour moi, et je l’ai dit lors des négociations, il était important d’avoir un progrès au niveau du temps de travail très rapidement.

Est-ce qu’à terme, nous aurons une économie luxembourgeoise qui, plus digitale, aura moins besoin de la main-d’œuvre frontalière?

«Cela va évoluer partout, pas seulement au Luxembourg.

Des secteurs seront-ils impactés avant d’autres?

«Cela ira plus vite dans la finance que dans la construction, c’est évident.

Une crainte est de voir, notamment dans la finance, du travail humain réalisé à terme par des robots...

«Voilà pourquoi il faut s’interroger sur le système d’imposition. Est-ce encore la bonne voie que d’imposer les revenus et le travail? Ne faut-il pas imposer les entreprises autrement, notamment via une taxe sur la digitalisation? Les idées sont là, il faut les mettre en place.

Que va-t-il advenir du programme Digital Skills Bridge mis en place par votre prédécesseur et collègue de parti, Nicolas Schmit ?

«On va le poursuivre. C’est très intéressant. Voilà un vrai programme que je qualifie de préventif, où l’on prépare les entreprises et les salariés aux grands défis qui seront là dans 5 ou 10 ans. C’est un projet pilote que l’on poursuit encore sous cette forme durant une année. On effectuera ensuite une analyse détaillée afin de définir les mesures uniformisables pour le monde du travail.

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Dan Kersch: « Je ne vois pas pourquoi nous devrions financer la formation des agents d’une quelconque banque qui se porte bien financièrement. » (Photo: Anthony Dehez)

Se posera alors la question du financement...

«En effet, et presque tous les participants pourraient financer eux-mêmes ces formations. Il faudra donc faire la part des choses. Toutes les entreprises pourront en profiter, mais il faudra voir ce que l’on paiera en tant qu’acteur public. Je ne vois pas pourquoi nous devrions financer la formation des agents d’une quelconque banque qui se porte bien financièrement. Mais, par contre, je n’ai pas de souci à financer la formation d’une entreprise artisanale, car je sais qu’elle ne peut pas le faire. Les entreprises ont une responsabilité par rapport à leurs salariés et elles doivent investir dans la formation.

Pourrait-on le leur imposer?

«Si on n’y arrive pas via les conventions collectives, on pourrait imposer les formations par la loi, en effet. Sinon, ceux qui n’ont pas de convention collective seront à nouveau lésés par rapport aux autres.

L’économie sociale et solidaire, qui est aussi de votre ressort, cela représente quoi au Luxembourg?

«Pas assez, seulement 0,1% du budget. Selon moi, l’idée n’est pas encore intégrée, sauf parmi les acteurs du secteur social. Mais pas dans l’économie réelle, où l’on ne trouve pas de partenaires. Pourtant, l’idée n’est pas de ne plus gagner d’argent, mais d’en gagner pour le réinvestir dans l’entreprise ou pour les salariés. On va donc lancer une campagne de sensibilisation à destination des entreprises pour réexpliquer les choses.

Quels sont les arguments qui pourraient les convaincre?

«Sans doute que l’on peut avoir une branche de son entreprise où l’objectif primaire n’est pas de gagner de l’argent, mais de faire fonctionner une activité économique au seul profit de l’entreprise et des salariés. On pourrait imaginer favoriser certaines entreprises sous statut SIS (société d’impact sociétal) dans le cadre de certains marchés publics.

Les entreprises du secteur de l’économie sociale n’ont pas su être reconnues lors des élections à la Chambre de commerce...

«C’est bien la preuve que le message n’est pas passé, n’a pas été entendu ou bien qu’on n’a pas voulu l’entendre. Elles ont été vues comme des concurrentes alors que la seule idée était de travailler de manière complémentaire.

On ne peut pas comparer le PS français et le Parti socialiste luxembourgeois.
Dan Kersch

Dan Kersch,  Ministre du Travail

Votre parti, le LSAP, va-t-il mieux se porter sous la présidence de Franz Fayot ?

«Le LSAP va mieux se porter quand il se donnera les moyens pour réussir. Peu importe qui est à la tête du parti, il faut rééquilibrer la relation entre les membres du gouvernement, les membres de la fraction et les membres de la direction du parti. Chez les deux premiers, on trouve des professionnels de la politique qui ne doivent pas dominer les troisièmes. J’ai toujours dit cela, déjà quand je travaillais au sein du parti de 2000 à 2004, sans être membre du groupe parlementaire.

On est en train de le comprendre et c’est très bien. Il y a aussi la question du programme. Lors des dernières élections, on avait émis des conditions très claires: s’il n’y a pas ceci, nous n’irons pas au gouvernement. Et l’électeur a remarqué cela. On nous prédisait des pertes de 5, 5 à 7%. Pertes il y a eu, mais à hauteur de 2%. Il faut être offensif dans ses revendications, ne pas avoir peur et surtout, se rappeler d’où l’on vient et quels intérêts on doit défendre.

Est-ce parce que certains l’ont oublié qu’ils ont été quasi rayés de la carte, comme le PS français?

«On ne peut pas comparer le PS français et le Parti socialiste luxembourgeois. Le premier était juste une créature hybride née pour qu’un certain personnage soit élu président. Nous sommes plus proches du SPD allemand, avec une histoire, et des progrès sociaux emportés... Mais il est évident que si les gens ne comprennent plus à un moment que c’est le LSAP qui se bat pour leurs intérêts, ils iront trouver un autre parti.

C’est difficile d’être socialiste au Luxembourg?

«Pour moi, c’est très simple: il suffit de savoir ce que l’on veut et de quel côté on est. Si on ne le sait pas, c’est, de fait, plus difficile.

Votre ennemi, c’est le capital?

«Non, moi je veux que l’économie tourne car cela génère des impôts et on peut alors mener une politique sociale sérieuse. Le problème actuel est que l’économie tourne, mais que les entreprises veulent payer de moins en moins d’impôts. Je suis pour la finance réelle, pas pour la spéculation. Pour que les banques retrouvent leur véritable rôle.»