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LA SÉANCE DE RATTRAPAGE (13/20)

«La digitalisation, que cela plaise ou non, est déjà là»



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Prendre le pouls du terrain, se donner du temps pour réflechir et trancher. Dan Kersch dévoile sa méthode. (Photo: Anthony Dehez)

Ils vous ont peut-être échappé pendant l’année. Retrouvez tous les jours de l’été un grand entretien paru dans le magazine Paperjam. Aujourd’hui, une interview de Dan Kersch, ministre du Travail.

Salaire social minimum augmenté, jour de congé payé en plus et jour férié légal le 9 mai nouvellement créé... Dan Kersch, nouveau ministre LSAP du Travail, de l’Emploi, de l’Économie sociale et solidaire et ministre des Sports, a déjà marqué la nouvelle législature de son empreinte. Ce socialiste ‘pur et dur’, comme il se définit lui-même, ne compte pas en rester là. C’est ce qu’il a expliqué à Paperjam dans son style toujours très direct.

Que signifie le travail pour le ministre du Travail?

Dan Kersch .- «Le travail est avant tout la seule possibilité pour la majeure partie des gens de gagner leur vie. Il y en a évidemment qui n’en ont pas besoin. Mais la plupart sont dans l’obligation de travailler. Personnellement, je trouve d’ailleurs qu’il est bien que l’homme travaille car c’est aussi cela qui le différencie des autres espèces, et qu’il développe son potentiel.

Dès lors, faut-il plus valoriser ce qui est gagné grâce au travail que ce qui est gagné via le capital?

«Oui, pour moi c’est clair. Le capital, on en a besoin pour faire tourner l’économie. Mais ni le capital ni l’économie ne sont des choses en elles-mêmes. Ce sont juste des outils qui doivent servir à développer la société et à développer l’être humain.

Il y a le travail, mais aussi la productivité. Or, ces deux notions semblent souvent s’entrechoquer. On entend beaucoup que la productivité est en berne au Luxembourg. Quel est votre avis?

«Moi, je vois les chiffres et je crois qu’ils sont contraires à ce que l’on dit. Visiblement, il y a des gens qui ont intérêt à nous raconter que la productivité est en régression. À mon avis, ce n’est pas le cas. Les chiffres objectifs ne démontrent pas ce que disent certains économistes et certains patrons.

Les fruits de la productivité, même faibles, sont-ils bien partagés?

«Il y a un partage du gain de la productivité à faire en trois parts. Primo, je suis d’accord, il y a l’investisseur. Secundo, les entreprises elles-mêmes, qui doivent réinvestir leurs gains. Et, last but not least, il y a le salarié. Il y a depuis ces dernières décennies un déséquilibre dans ce partage, d’où cette ambiance de ‘malaise’ dans la société.

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Dan Kersch: «On en est maintenant à 60.000 personnes qui touchent ce salaire social minimum, cela dans une économie qui se modernise et se digitalise toujours plus.» (Photo: Anthony Dehez)

Que voulez-vous dire?

«Que certains ne sont plus d’accord quand ils comparent leur salaire et leurs heures de travail par rapport aux gains de leur entreprise. C’est une question qui n’est pas nouvelle. Il faut toujours essayer de trouver le bon équilibre entre la force de travail et ce qu’elle rapporte.

Et ce n’est pas le cas?

«J’observe un nombre croissant de salariés qui travaillent sans convention collective, pour le salaire social minimum... On en est maintenant à 60.000 personnes qui touchent ce salaire social minimum, cela dans une économie qui se modernise et se digitalise toujours plus. On a donc un sacré problème. On ne peut tout de même pas fermer les yeux là-dessus.

Le salaire social minimum deviendrait-il un standard pour certains patrons?

«Tout à fait. Tout en sachant que, même si le salaire social minimum peut paraître élevé par rapport à certains pays, vivre au Luxembourg coûte cher: loyer, prix des maisons et des appartements, coût de la vie...

Quelle solution voit le ministre du Travail?

«Il faut que de plus en plus d’entreprises concluent des conventions collectives avec leurs salariés. Cela permettra d’une part aux salariés d’y gagner, et d’autre part, cela les liera plus étroitement à leur entreprise. On doit avancer dans cette direction-là. Je ne crois pas qu’il y ait une seule entreprise qui ne se plaigne pas d’une pénurie de main-d’œuvre, mais d’un autre côté, on n’est pas prêt à payer les gens convenablement: c’est aussi pour cela qu’ils changent de travail.

Le rôle du gouvernement est d’être un médiateur entre les deux autres parties.
Dan Kersch

Dan Kersch,  Ministre du Travail

Faut-il encore augmenter le salaire minimum dans les années à venir ou bien faut-il jouer sur les aides: au logement, à l’éducation des enfants...?

«Ce ne sont pas des choses à mettre en opposition. La politique sociale du Luxembourg s’est toujours définie par un haut standard et ce sera encore le cas dans le futur. Mais il y a aussi la responsabilité sociale des entreprises dans le paiement des salaires. Il ne faut donc pas mélanger les deux. Le mot d’ordre est simple: avoir un salaire équitable pour un bon travail.

Que répondez-vous aux patrons qui se plaingnent de nouvelles conventions collec­tives, de salaires plus élevés, qui relèvent de plus en plus de coûts qui leur sont imposés, avec des marges qui diminuent?

«J’observe une économie luxembourgeoise qui explose. C’est tout le contraire de ce qu’ils disent. Qu’est-ce que je peux affirmer d’autre? Le Luxembourg est tout de même attractif, me semble-t-il, pour son économie. On ne peut pas le nier.

L’écart semble se creuser de plus en plus entre gouvernement, patronat et syndicats. Quelle serait votre méthode pour remettre tout le monde autour de la table?

«Le rôle du gouvernement est d’être un médiateur entre les deux autres parties. S’il échoue dans cette mission, il doit alors prendre ses responsabilités et faire le nécessaire pour que les relations restent équitables.

Les patrons disent qu’ils n’ont plus l’oreille du gouvernement, qu’ils ne savent plus à qui s’adresser... Qu’en pensez-vous?

«La même chose que lorsque ce sont les syndicats qui le disent. C’est de la propagande. Et c’est presque normal puisque chacun essaie de tirer la couverture à soi. En fait, dans la pratique, je vois que mes relations avec les syndicats sont excellentes et que mes relations avec les organisations du patronat le sont aussi. Je pense qu’il y a toujours une marge de manœuvre que l’on peut utiliser.

Dans le passé, le discours entre les patrons et les syndicats était idéologique et je suis convaincu que l’on doit retourner au pragmatisme. Il faut identifier des situations ‘win-win’ et il y en a beaucoup. Puis réaliser ce qu’il est possible de réaliser, sans arriver à une situation telle qu’il n’est plus possible de discuter ensemble.

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Dan Kersch: «La notion de classes est idéologique et je ne crois pas que cela nous aide beaucoup d’évoquer ces définitions.» (Photo: Anthony Dehez)

Quelles sont ces solutions «win-win»?

«Un traitement équitable, c’est pour moi une situation de ‘win-win’. Il y en a d’autres. Dans le droit du travail, il y a des choses qui n’arrangent ni les uns ni les autres: changeons-les donc ensemble!

La porte est donc ouverte pour faire évoluer le droit du travail?

«C’est même l’une des priorités des cinq années à venir. Des modes de travail se développent, des statuts hybrides apparaissent, dont certains un peu à la marge... Il faut donc adapter le droit constamment. Et il faut trouver des solutions au mieux ensemble, via des compromis. Sinon, ce sera au gouvernement de prendre ses responsabilités. Le droit du travail est quand même là en priorité pour protéger les salariés, ce n’est pas une nouveauté. Les protéger face au patronat, qui est toujours le plus fort. C’est encore comme cela qu’il faut voir les choses.

On est toujours dans une lutte entre patrons et salariés?

«La notion de classes est idéologique et je ne crois pas que cela nous aide beaucoup d’évoquer ces définitions. Mais il est évident que, parfois, il y a des intérêts tout à fait opposés. Il faut alors que quelqu’un tranche. C’est le rôle du politique.

Est-ce que cela arrive souvent ou bien est-il plus fréquent que le bon sens s’impose entre les parties?

«Il y a toujours les intérêts des uns et des autres. Mais ce sont aussi toujours des affaires d’hommes ou de femmes qui discutent ensemble ou qui ne discutent pas ensemble. En tout cas, je constate un langage différent dans les rangs du patronat de celui que l’on entendait encore il y a 15 ans. Maintenant, il faut y aller, il faut avancer. Nous devons être pragmatiques.

Un autre sujet du moment: le digital. Il impactera le droit du travail, les manières de travailler, les business models des entreprises...

«La digitalisation, il faut le rappeler, n’est pas le fruit d’une volonté politique. Mais la digitalisation, que cela plaise ou non, est déjà là et elle va poursuivre son expansion dans tous les domaines du monde du travail et beaucoup plus vite que ce que nous pensons.

Il n’est donc plus question de se positionner entre digitalisation on non-digitalisation, mais de se préparer, à tous les niveaux, aux changements qu’elle va encore provoquer. Les entreprises doivent s’adapter, modifier leurs modes de production... C’est aussi un défi pour le monde politique, qui doit faire évoluer le droit du travail. C’est un défi également pour les salariés, qui doivent être conscients que la formation de base ne suffira plus.

En tout cas, tous soulignent que les réformes initiées ces dernières années étaient utiles.
Dan Kersch

Dan Kersch,  Ministre du Travail

La formation continue doit donc aussi évoluer?

«Certainement. Quand on regarde les chiffres de l’Adem des inscrits au chômage, on constate que la plupart des chômeurs ne sont en fait pas prêts pour le monde du travail. Il faut donc leur redonner la chance de la formation continue, ce qui se fera avec les entreprises, car elles y ont aussi un intérêt, celui de disposer d’un réservoir de recrutement.

Il faudra aussi tenir compte du profil du chômeur...

«Bien entendu, même si la première chose sera de lui dire de quelle façon le monde du travail va évoluer. Il faut ensuite lui présenter les jobs libres et, s’il est d’accord, il entamera un parcours de formation individuelle.

Certains pays sanctionnent les chômeurs qui refusent de se former. Est-ce envisagé?

«J’ai 57 ans et une certaine expérience de la vie. Je peux dire que forcer les gens, cela ne marche jamais. Il faut promouvoir, expliquer... Mais forcer, cela n’est pas la bonne voie.

Faut-il donner plus de moyens à l’Adem?

«J’ai eu plusieurs réunions récemment avec la directrice, le chef d’agence, mais aussi avec les acteurs de terrain, et j’en ai régulièrement. C’est important de pouvoir avoir leur ressenti. Alors, bien entendu, des choses différentes sont dites, parfois contradictoires... C’est normal quand il y a 150 personnes.

En tout cas, tous soulignent que les réformes initiées ces dernières années étaient utiles. Malgré cela, les agents continuent à rendre compte de difficultés: ils me disent qu’il y a un manque de personnel par rapport au travail qu’il y aurait à faire. Mais aussi que l’on est occupé à changer beaucoup de choses en même temps.

C’est la méthode Kersch que d’aller sur le terrain et d’écouter les doléances qui en émanent?

«Oui, car selon moi, celui qui n’est pas capable d’écouter n’est pas capable de progresser. Même si cela ne veut pas dire que je suis toujours du même avis. Il faut écouter, cerner les choses, puis décider. Et les meilleures décisions sont celles qui sont prises avec les gens de terrain.»

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