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Gerard Lopez, à l’aise avec son pèze



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Gerard Lopez: «Il n’y a pas assez de personnes qui osent tenter.» (Photo: Luc Mullenberger / archives)

Rachat avorté de l’OM, puis rachat du Losc: l’homme d’affaires luxembourgeois et ses montages financiers ont été mis en lumière ces dernières semaines. Pas toujours de manière positive. Derrière ces gros plans médiatiques se cache une myriade d’activités et de projets qui se développent «sur fonds propres» aussi discrètement qu’efficacement. Voici une plongée au cœur d’un business(man) protéiforme guidé, à la base, par une incessante envie d’entreprendre.

Entre fascination et méfiance, voire suspicion, le nom de Gerard Lopez ne manque pas d’alimenter bon nombre de fantasmes dès qu’il apparaît au détour d’un article de presse. Il faut dire que l’homme d’affaires sait savamment entretenir le doute, alternant communication bien ciblée et mutisme parfois exaspérant, même au plus fort des critiques. « Je suis bien avec moi-même. Ma vie n’est pas faite de lecture d’articles de presse. Elle est assez intéressante par ailleurs », déclarait-il d’ailleurs en début d’année sur les ondes de la radio française RMC.

C’est donc pour cela qu’il n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de Paperjam pour commenter, démentir ou justifier les différents éléments mis en avant dans certains médias français et luxembourgeois quant à la bonne marche (ou non) de ses différents businesses.

Silence radio ou presque, donc, même quand le vent des tempêtes médiatiques a soufflé au plus fort sur ses navires. Pourtant, les grains n’ont pas manqué ces dernières années. Les gains non plus, visiblement, l’intéressé rappelant régulièrement qu’il s’appuie sur ses propres sociétés pour développer ses businesses. Millionnaire? Milliardaire? Peu lui importe ou presque. Et quand on lui demande comment on le devient, Gerard Lopez se contente de répondre que «c’est en faisant des affaires», comme il l’expliquait, par exemple, au magazine So Foot en décembre dernier.

Les affaires? Gerardo Lopez Fojaca, né le 27 décembre 1971 à Luxembourg, ayant la double nationalité luxembourgeoise et espagnole, baigne dedans depuis la fin de ses études, lorsqu’aux prémices de l’informatique il conçut et vendit un logiciel qui permettait la gestion de chantiers de construction. Il avait 17 ans.

Mais c’est bien évidemment le «gros coup» réalisé avec la vente de Skype à Ebay en 2005 (pour 4,1 milliards de dollars, alors que la mise initiale, deux ans plus tôt, avait été de quelque 20 millions d’euros) qui l’a propulsé sur le devant de la scène. L’élément pivot de la vente s’appelle Mangrove Capital Partners, société d’investissement de type private equity fondée avec ses amis Mark Tluszcz et Hans-Jürgen Schmitz (rencontrés alors qu’ils étaient tous les trois employés au sein du feu cabinet de conseils Arthur Andersen) à la fin du siècle dernier, à une époque où la culture capital-risque au Luxembourg était quasi inexistante. Entre 2005 et 2014, l’activité de Skype a permis à l’État luxembourgeois de toucher un milliard d’euros au titre de la TVA… 

Retiré du management de la société depuis octobre 2014, il n’avait pas non plus publiquement réagi lorsque certains médias avaient avancé une «rupture» qui n’était pas à l’amiable. Or, non seulement Gerard Lopez est toujours actionnaire à 30% de Mangrove, mais Mark Tluszcz n’hésite pas à l’appeler «mon ami, mon frère» dans un tweet au moment d’une interview dans l’émission de TF1 Téléfoot fin janvier. Il y a des «ruptures» plus brutales que celle-là avec celui que, lui aussi, considère en retour comme un ami très proche.

Cette façon dont les choses sont parfois présentées, décalées parfois radicalement de la réalité, met en lumière une des facettes du personnage de Gerard Lopez, qui considère comme étant «blessant» de devoir se justifier en permanence lorsque les attaques médiatiques pleuvent.

Aux «révélations» du site Mediapart au moment du rachat du Losc, le club de football de Lille, il s’est ainsi contenté, par voie d’avocats, de répondre aux questions soulevées par les journalistes concernant ses capacités financières et le montage financier soutenant cette opération.

Fonds propres et montages en cascade

Il faut dire aussi que l’homme d’affaires luxembourgeois n’a pas fait dans la simplicité. Car pour parvenir à ses fins, M. Lopez a dû créer en France, en début d’année, la société L Holding, initialement détenue à 100% par Victory Soccer Limited, société londonienne créée en 2014, longtemps dormante, mais réactivée pour développer des activités en relation avec le football, notamment dans le domaine du bien-être et des technologies. Puis est venue s’insérer une société luxembourgeoise, Lux Royalties, elle aussi constituée en début d’année, et détenue à 100% par Victory.

C’est L Holding qui a procédé au rachat des actions du Losc, contrôlé depuis le début des années 2000 par les frères Seydoux (35,9% pour Michel, le producteur de cinéma, président du club depuis 2002 et 22,9% pour Jérôme, l’homme d’affaires) et par le groupe de casinos Partouche (39,5%). À eux trois, ils détenaient, via la société Socle, 84,2% du capital du club, le reste étant entre les mains d’autres actionnaires individuels, notamment l’homme d’affaires belge Marc Coucke (le fondateur de la marque Omega Pharma), qui en détenait 5% via la société Alychlo ou encore Xavier Thuilot, ancien directeur général du club au début des années 2000.

«Au-dessus» de Victory, on trouve encore Chimera, une société de Hong Kong propriété à 100% de… Gerard Lopez, via une dernière structure aux Îles vierges britanniques dont il détient l’intégralité du capital. «Les raisons de ces implantations sont l’efficacité et la sécurité juridique et mes investissements se font en respectant strictement la légalité et l’éthique», avait fait savoir M. Lopez via son avocat suite à la révélation de ce montage par Mediapart. «La localisation de mes entreprises n’est pas motivée par des raisons fiscales.» On peut tout de même imaginer que l’homme d’affaires s’y retrouve largement sur ce plan-là…

Et à tous ceux qui émettent des réserves quant à l’origine des fonds, Gerard Lopez affirme à qui veut l’entendre que c’est bel et bien sur «fonds propres» qu’il a mené l’affaire et racheté le capital et les dettes de la famille Seydoux. «Pour ceux qui doutent. Lopez il a mis son pèze», avait même twitté Michel Seydoux le 4 février, soit une dizaine de jours après la conclusion du deal. Montant de l’opération: environ 75 millions d’euros, dont près de la moitié pour rembourser les dettes dues aux actionnaires vendeurs.

Médiatiquement très relayée, car touchant à un domaine – le football – passionnant une très large population, cette opération est intervenue quelques mois après que Gerard Lopez a une première fois été mis sous les feux de la rampe alors qu’il postulait au rachat d’un autre monument du football français, l’Olympique de Marseille. Une acquisition qui ne s’est pas faite en raison de conditions «techniques» dans l’accord final qui n’entraient pas dans le cadre souhaité par l’homme d’affaires luxembourgeois, lequel a dû finalement laisser le milliardaire Frank McCourt rafler la mise.

Il ne s’agit là, pourtant, que de deux investissements parmi tant d’autres dans la myriade de dossiers suivis par l’homme d’affaires, qui dose ses interventions avec une certaine science de la communication, laissant ensuite ses businesses rouler avec plus ou moins de réussites. Et souvent plus que moins, même si parfois les apparences peuvent être trompeuses.

Au-delà du symbolique

Lorsqu’il revend l’écurie de Formule 1 Lotus au groupe français Renault le 18 décembre 2015, six ans après en avoir fait l’acquisition via Gravity Motorsports, filiale du groupe d’investissements Genii Capital (fondé et géré par Gerard Lopez et son ami d’enfance, Éric Lux, encore plus discret et pourtant bel et bien présent dans quasiment tous les dossiers), la guerre des chiffres fait également rage.

Le prix de la cession, pour une livre sterling symbolique, est ainsi brandi comme symbole de l’échec à la fois sportif et financier d’une aventure qui aura coûté plus d’argent qu’elle n’en aura rapporté. Durant la présence de Genii en tant qu’actionnaire principal, l’écurie Lotus n’a certes jamais pu faire mieux que 4e au classement mondial des constructeurs et ne compte «que» deux victoires en Grand Prix acquises par le pilote finlandais Kimi Räikkönen. Elle a aussi connu des soucis pour payer les salaires de ses pilotes. Mais elle a tout de même cumulé 25 podiums sur les 77 Grands Prix disputés en quatre saisons, «ce qui, dans un classement fictif courant depuis la première saison de F1 en 1950, positionne Lotus F1 Team au 26e rang, sur 131 équipes», avait rappelé M. Lopez au moment de la vente à Renault.

Une reprise pour une livre sterling symbolique, donc, mais assortie, aussi, de la reprise de l’ensemble de la dette (on parle alors de 120 millions d’euros dus par Lotus F1 à Genii), selon un schéma «équivalent» à celui mis en place lors de la prise de contrôle de Genii en 2009.

Dans le quotidien britannique The Independent, Gerard Lopez conservait alors un flegme très couleur locale, arguant que, oui, Lotus perdait de l’argent, mais comme toute autre équipe de Formule 1 dans le monde et que les vertigineux montants d’endettement annoncés n’ont rien de préoccupant, puisque constitués pour l’essentiel de prêts intragroupes.

Mais ce deal ne se limite pas à cette façade. Car derrière se trouve aussi une autre partie passée pour le moins inaperçue: un contrat de sponsoring sur neuf années passé avec Genii et Gerard Lopez, promu membre non exécutif du conseil d’administration de Renault Sport F1 Team, en charge de la stratégie commerciale par rapport aux gros partenaires et des nouvelles technologies. À la clé: un intéressement conséquent sur l’ensemble des revenus du sponsoring. Soit un peu moins de 100 millions d’euros au bas mot. Genii reste par ailleurs actionnaire minoritaire et son nom figure encore sur les arbres de suspension avant et sur le fuselage arrière des bolides Renault.

L’aventure de Gerard Lopez en F1 ne se résume cependant pas à cette entrée et cette sortie. Entre-temps, le dossier Gravity Sport Management (GSM) s’invite dans le cirque. La société, dont Gerard Lopez et Éric Lux sont deux des actionnaires, et qui gère les droits des pilotes de F1 de l’écurie, est placée en liquidation volontaire (toujours en cours) à la demande du troisième actionnaire, Promobe. Il s’agit de la société du promoteur Flavio Becca, par ailleurs associé dans d’autres projets avec Genii... pour lesquels les deux parties sont en conflits ouverts, notamment autour de la répartition des actifs du fonds d’investissement Olos qui gère une partie des terrains du ban de Gasperich en plein développement. Promobe dénonçait des pertes de plus de 23 millions d’euros (pour un capital social de 31.500 euros), un « endettement » justifié par les deux autres actionnaires comme étant lié à des investissements effectués en matière de propriété intellectuelle n’ayant pas encore généré de revenus.

Développements tous azimuts

De Mangrove Capital Partners à Genii Capital, Gerard Lopez a su, ces dernières années, placer ses billes là où ça peut (et va) rapporter: technologies, immobilier, services… les idées fusent en permanence et les perspectives sont assez souvent alléchantes. La start-up israélienne Wix en est un exemple: la plateforme de développement web, spécialisée dans la fourniture de services de base (gratuits) pour créer un site internet, assortis de services complémentaires (payants), affiche une croissance vertigineuse, revendiquant, en 2016, 90 millions d’utilisateurs (dont plus de deux millions payants) dans plus de 190 pays et quelque 45.000 nouveaux inscrits par jour.

Mangrove détient aujourd’hui 20,1% de cette société entrée au Nasdaq en 2013 avec une action à 17,3 dollars US (levant, au passage, plus de 127  millions de dollars, ce qui en fait la plus grosse offre publique pour une entreprise internet israélienne) et qui affiche aujourd’hui une capitalisation boursière de 2,6 milliards de dollars avec un cours de l’action dépassant les 60 dollars US. La mise initiale de la société d’investissement luxembourgeoise n’a pas dépassé les 10 millions. «Wix est un plus grand succès financier que Skype», indiquait d’ailleurs, fin 2014, Mark Tluszcz, aujourd’hui président du conseil d’administration de la société au conseil de laquelle siège également Norbert Becker.

Dans la trentaine de sociétés qui composent le très fourni portefeuille de Mangrove, se trouvent quelques autres pépites. On peut citer,  par exemple, Outfittery, le site internet dédié à la mode masculine dans lequel Mangrove détient 15%; la plateforme online WalkMe (12%) qui croule sous les récompenses diverses ; l’opérateur de téléphonie mobile gratuit FreedomPop (15%); la start-up luxembourgeoise Job Today (une application d’aide à la recherche d’emploi), qui a levé plus de 30 millions de dollars ces 18 derniers mois, dont trois apportés par Mangrove ; ou encore Metrocab/Metrovan, la plateforme de taxis et véhicules utilitaires électriques et hybrides développée par Ecotive Limited qui commencent à circuler dans les rues de Londres. La société luxembourgeoise de venture-capital détient un peu moins de 6% de la société.

Ecotive vient de signer un partenariat avec la marque Ford pour développer une gamme d’utilitaires. 750 taxis seront par ailleurs lancés au cours de cette année, sur un marché britannique qui représente quelque 240.000 nouveaux véhicules chaque année, sachant que pour la seule ville de Londres, les 22.000 taxis qui y circulent devront impérativement, à partir de 2018, être équipés de technologies zéro émission. Dans un investment memorandum datant d’octobre dernier, Ecotive vise d’ailleurs une part de marché comprise entre 3 et 5%.

La société, qui a reçu des demandes de développement aux quatre coins du monde (Singapour, Dubaï, Abou Dabi…) réfléchit par ailleurs à une entrée en bourse, forte d’une valorisation de 1,5  milliard de dollars. 

Entrées en bourse

Du côté de Genii Capital, les dossiers en cours ne manquent pas non plus. L’un des plus actifs en ce moment s’appelle CiteeCar, porté par la start-up luxembourgeoise ExaMotive. Certes, la branche allemande a cessé ses activités, sur un marché « test » qui lui a permis de valider son concept de carsharing prêt à être désormais déployé en Europe et au Royaume-Uni. Mais dans le même temps, une levée de fonds parmi les plus importantes jamais réalisées par une jeune pousse luxembourgeoise est sur le point d’être conclue avec un des principaux constructeurs automobiles chinois. Une entrée en bourse ultérieure est même sur la feuille de route d’Examotive.

Genii est aussi bien présent dans des projets immobiliers. En témoigne une opération réalisée en octobre 2014, via sa filiale coréenne, avec l’acquisition par un consortium d’investisseurs locaux d’un portefeuille de trois immeubles de bureaux prestigieux représentant 125.000 m² de surfaces: le siège du groupe pharmaceutique et de santé Sanofi à Paris, celui du géant canadien des télécommunications Bell Canada à Montréal et les locaux du département américain de la Justice à Washington. Valeur totale : environ un milliard de dollars US, géré par Genii Kanam Real Estate Management, ce qui en fait un des plus gros fonds immobiliers actuellement gérés au Luxembourg.

Évidemment, la publication (tardive, de surcroît) des comptes de 2015 – en début d’année – n’a pas manqué de susciter de nouveau des controverses, alors que le bilan de la société affiche une perte cumulée de plus de 57 millions d’euros et 113 millions d’euros de dettes. Là encore, à nos confrères du Luxemburger Wort s’enquérant de la situation, la société faisait savoir que la totalité des fonds structurels de Genii était apportée à titre personnel par les deux actionnaires Éric Lux et Gerard Lopez et que, par conséquent, il n’existait aucune dette, ni externe ni bancaire, l’entièreté de ces 113 millions étant liée au groupe. «Ces chiffres ne viennent en aucun cas perturber les autres activités. Le groupe qui gère l’ensemble des sociétés, dont Genii Capital, est quant à lui bénéficiaire», avait précisé le porte-parole de la société.

Parallèlement à ces deux pôles d’investissements, Gerard Lopez s’active également au sein de Nekton, société qu’il a créée en 2015 à cheval entre Londres, le Moyen-Orient (au sein de l’émirat de Ras el Khaïmah et à Dubaï) et l’Asie (à Hong Kong). L’activité d’investissement (ou de co-investissement) et de trading de produits pétroliers, gaziers et en partie miniers n’est pas des plus médiatiques, mais elle n’en est pas moins intense. Conseiller, intermédiaire ou cofinanceur pour des gros projets d’infrastructure, Nekton rayonne partout dans le monde, d’Afrique en Amérique latine, d’Asie en Russie, ce dernier pays constituant une des cibles privilégiées de la société qui s’est alliée, par exemple, avec un partenaire local dans le cadre de l’exploitation d’un des plus grands champs gaziers du pays.

Via le fonds suédois Rise Capital géré par le Russe Sergey Romashov, dont il a acquis une participation de 50%, Nekton est également engagé auprès du district russe de Yamal-Nenets (très fourni en installations gazières et pétrolifères) pour y attirer des investisseurs en vue de développer des projets majeurs d’infrastructures. Pour les autres contrats négociés, le nombre de zéros avant la virgule est souvent de six ou sept…

S’affranchir de la peur d’entreprendre

Si ses heures de présence au Grand-Duché se font de plus en plus rares, et si ses activités professionnelles rayonnent très largement au-delà des frontières, Gerard Lopez n’en reste pas moins viscéralement et émotionnellement attaché à son pays. «Contrairement à beaucoup d’autres, je dois réellement quelque chose au Luxembourg, qui a notamment permis à mes parents, à l’époque sans argent, de venir s’y établir et de nous donner une bonne éducation», nous explique-t-il, se montrant plus disert dès qu’il s’agit de parler d’entrepreneuriat au sens large, et parfois un peu agacé par les vagues de «négativisme» qui déferlent sans cesse. «Il en va d’une certaine responsabilité sociale au sens large que de vouloir appuyer et stimuler la motivation, la créativité, la prise de risque et tout ce qui accompagne ce mouvement», note-t-il, plaidant sans relâche pour un encouragement sans faille de l’esprit d’entreprendre et des initiatives émanant de jeunes… ou de moins jeunes. «Même si je n’avais rien réussi de tout ce que j’ai entrepris, je pense que j’aurais tenté. Or, justement, il n’y a pas assez de personnes qui osent tenter. S’il y en a 100 qui essayent et 90 qui échouent, ça en fait tout de même 10 qui réussissent et qui méritent d’être soutenues au départ, tout autant que les 90 autres. Toutes créeront à un moment donné de l’emploi et de la valeur et peu importe si, une fois bien lancée, une entreprise décide d’aller s’établir ailleurs qu’au Luxembourg. Ça vaut en tout cas largement le coup d’y consacrer un peu de temps et des moyens, à commencer au niveau de l’enseignement secondaire. Et de faire en sorte de s’affranchir de cette peur d’oser.»

Hors business – Coups de cœur

Globe-trotter infatigable, capable de faire, sur un week-end, un aller-retour entre Pékin et Esch-sur-Alzette pour le seul plaisir de voir jouer l’équipe du Fola Esch dont il est propriétaire, et désormais président d’honneur, Gerard Lopez est autant capable de coups de gueule que de coups de cœur, comme lorsqu’il choisit, par sympathie pour le politicien conservateur anglais Frank Zacharias Goldsmith (battu aux élections municipales à Londres par le travailliste Sadiq Khan en 2016), de faire un don au printemps 2016 de 400.000 livres sterling (environ 470.000 euros) au parti conservateur, sans imaginer que ce geste ferait de lui le plus gros donateur «individuel» du parti cette année-là. Il ne fait pas non plus de publicité lorsqu’il crée, avec ses fidèles associés de toujours, The Mangrove Foundation (sous l’égide de la Fondation de Luxembourg), présidée par Paul Helminger, ou lorsqu’il rachète en Suisse le Manoir
du Ban pour en faire un musée dédié à Charlie Chaplin.

Échecs: tout n’a pas toujours roulé

La vie d’un entrepreneur est loin d’être un long fleuve tranquille jalonné de succès. Pour un Skype ou un Wix, nombreux sont les autres projets qui n’ont pas eu le même rayonnement, voire qui ont directement pris un aller simple pour le cimetière des bonnes intentions, volontairement ou non. 

En 2011, par exemple, Genii avait annoncé son association avec le groupe brésilien WWI pour des projets de très grande envergure, avec notamment un hôtel six étoiles dans le centre-ville de São Paulo, après la transformation d’un bâtiment historique notamment confiée au designer Philippe Starck. Il était prévu d’engager pas moins de 10 milliards de dollars (7 milliards d’euros à l’époque). Mais ce bijou architectural en est resté au stade des dessins en 3D, Genii ayant finalement renoncé à vouloir investir dans un pays qui entrait alors en récession. Aux dernières nouvelles, le projet était passé entre les mains de l’entrepreneur français Alexandre Allard.

Un autre projet dans lequel Gerard Lopez fut impliqué fit couler beaucoup d’encre en son temps: la création en 2015 du Luxembourg Future Fund, ce fonds d’investissement de 150 millions d’euros, géré par le Fonds européen d’investissement (FEI) et la SNCI en vue d’attirer les start-up étrangères. Le projet avait germé dans l’esprit de Gerard Lopez et de Mangrove dès 2011 et tout le travail préparatoire s’était fait avec l’aval du ministère de l’Économie et la participation active du FEI. Sauf qu’au dernier moment, il lui fut demandé de gérer «à temps plein» les destinées de ce fonds, ce qui ne lui était évidemment pas possible. Une façon comme une autre de l’écarter d’un projet officiellement devenu réalité en mars 2015, mais sans aucun compartiment d’investissement direct, ce qui enleva de fait toute sa raison d’être. Du reste, il n’a depuis abouti à rien d’autre qu’une seule et unique annonce concernant un investissement de 20 millions dans Paladin European Cyber Fund. Désireux un temps de lancer ce propre fonds d’investissement direct en parallèle, Mangrove, lassé du traitement dont il fut l’objet en marge de ce dossier, s’était résolu à libérer son équipe de gestion pourtant déjà bien en place.

Moins médiatisé, mais tout aussi «encombrant»: le dossier Invenio, une société dont Genii était un des actionnaires fondateurs en 2010, dans le but de développer un système de veille et recherche d’informations basé sur un algorithme très poussé, devant notamment aider les institutions financières dans leurs obligations know your client. Cette société devait aussi servir de « réceptacle » pour la société d’intelligence économique Sandstone, créée par Frank Schneider, l’ancien chef des opérations du Service de renseignement de l’État luxembourgeois. Le projet était surtout lié à l’obtention d’un prêt d’un million d’euros auprès de la SNCI, ce qui ne se fit finalement pas. En février 2013, M. Schneider et Jedediah Grant, l’un de ses associés dans Sandstone, avaient démissionné et Invenio avait été transformée en société d’investissements (GeniRise Capital, aujourd’hui en liquidation), prémices du rapprochement opéré ultérieurement par la société de M. Lopez, Nekton, avec le fonds suédois Rise Capital dirigé par le Russe Sergey Romashov.