PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Assurances

Marc Lauer (Foyer)

«Les assureurs portent leur charge»



Marc Lauer, CEO de Foyer, explique comment la compagnie gère le contexte actuel. (Photo: Nader Ghavami) 

Marc Lauer, CEO de Foyer, explique comment la compagnie gère le contexte actuel. (Photo: Nader Ghavami) 

Dans une interview accordée à Paperjam, Marc Lauer, CEO de Foyer, explique pourquoi les assureurs n’indemnisent pas la perte d’exploitation des entreprises dans le contexte actuel du Covid-19. Et indique quel rôle ils peuvent néanmoins jouer.

Comprenez-vous les critiques des entrepreneurs et de l’opinion vis-à-vis des assureurs, qui montent dans certains pays comme la France?

Marc Lauer. - «Au Luxembourg, l’environnement est différent. Les assureurs ont plutôt une bonne image auprès du public et sur le terrain. Nous avons par ailleurs une politique générale de règlement de sinistres relativement généreuse. Et nous sommes très réactifs dans la prise en charge, comme lors de la tempête en août 2019 .

Actuellement, nous avons donné pour instruction aux agents d’être très proches des clients. Au cas par cas, pour ceux d’entre eux qui sont particulièrement en difficulté , nous faisons des gestes commerciaux, par exemple des reports de primes, une suspension des contrats ou des extensions de garanties.

Pour quelles raisons l’assurance des pertes d’exploitation sans dommages est-elle si difficile à proposer aux entreprises?

«L’assurance est basée sur un principe de mutualisation: beaucoup de gens s’acquittent d’une ‘petite’ prime qui permettra de régler les sinistres de quelques-uns.

Mais si tout le monde a un sinistre en même temps sur toute la planète, comme c’est le cas aujourd’hui avec la pandémie de coronavirus , le principe de mutualisation ne peut pas fonctionner...

Pour les grands risques, comme les catastrophes naturelles, les assureurs peuvent se réassurer: ils souscrivent eux-mêmes une assurance auprès de réassureurs, qui fonctionnent eux aussi sur ce même principe de mutualisation.

Pour la tornade d’août dernier, nous avions auparavant souscrit de la réassurance sans problème, car il ne peut pas y avoir une tornade partout au même moment dans le monde. Mais une couverture de réassurance pour une pandémie, c’est plus compliqué, et cela coûte très cher.

Certains groupes d’assurances internationaux peuvent avoir la surface financière nécessaire pour couvrir des entreprises sans se réassurer. Mais ce n’est pas notre cas: on ne peut pas se permettre d’aller au-delà de nos possibilités sans réassurance.

Assigner en justice un assureur parce qu’il n’a pas payé une chose sur laquelle il ne s’était pas engagé, je ne vois pas la logique...
Marc Lauer

Marc Lauer,  CEO,  Foyer

Un restaurateur français a attaqué AXA pour refus d’indemnisation de ses pertes d’exploitation. Le risque juridique vous inquiète-t-il?

«Non, nous ne craignons pas ce risque, et j’avoue ne pas bien comprendre ces réactions. Vous payez toujours un prix donné pour une prestation donnée. À la boulangerie, si vous demandez un éclair au chocolat gratuitement, il y a peu de chances qu’on vous le donne.

C’est la même chose pour l’assurance: la prime correspond à une certaine prestation. Assigner en justice un assureur parce qu’il n’a pas payé une chose sur laquelle il ne s’était pas engagé, je ne vois pas la logique...

De quelle manière les assureurs peuvent-ils prendre part au redémarrage de l’économie?

«Nous échangeons en ce moment au sein de l’Aca (Association des compagnies d’assurances et de réassurances), ainsi qu’avec le Commissariat aux assurances et le ministère des Finances, pour organiser quelque chose de cohérent, mais je ne peux pas en dire davantage pour l’instant.

À l’image d’autres compagnies dans le monde, allez-vous faire un geste vis-à-vis des assurés, par exemple en gelant les cotisations auto correspondant au temps de confinement ou en créant un fonds de solidarité?

«En auto, il semblerait qu’il y ait actuellement une réduction des sinistres. Mais nous verrons à la fin de l’année si nos tarifs étaient adaptés ou non au niveau de risque, et nous statuerons à ce moment-là en conséquence.

Certains décident en effet de faire des gestes marketing à court terme, mais le rôle des assureurs consiste d’abord à avoir une vision de long terme, et à limiter les impacts pour nos assurés et pour nous-mêmes dans le temps.

Soutenez-vous  l’initiative du groupe AXA  et du gouvernement français consistant à créer un fonds de garantie dédié aux catastrophes sanitaires, à l’image de ce qui peut exister pour les catastrophes naturelles?

«Il semble naturel de discuter sur la manière dont nous pouvons réduire les conséquences d’une prochaine crise. En France, pour les catastrophes naturelles, les assureurs peuvent se réassurer auprès de la CCR (Caisse centrale de réassurance), qui est le bras armé de l’État en la matière.

Il est possible que l’Aca ouvre également une discussion sur ce sujet, pour savoir jusqu’où nous pourrions aller et quels mécanismes privés ou publics peuvent être mis en place.

Certes, les compagnies d’assurances résistent, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne souffrent pas.
Marc Lauer

Marc Lauer,  CEO,  Foyer

De telles initiatives sont-elles «raisonnables» dans un contexte où les assureurs peuvent eux aussi être fragilisés?

«Je suis, à ce sujet, un peu étonné des propos du ministre du Travail, Dan Kersch  (LSAP), qui considère que le secteur des banques et des assurances n’est pas en crise . En effet, pour garantir leurs engagements contractuels, les assureurs investissent dans des valeurs mobilières.

Mais les marchés financiers sont très volatils et nos bilans sont touchés . Les assureurs-vie sont les plus impactés, d’autant plus qu’ils avaient déjà des défis avant la crise, du fait de l’environnement de taux d’intérêt négatifs.

Certes, les compagnies d’assurances résistent, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne souffrent pas. Les assureurs portent leur charge. La majorité d’entre eux ont déclaré qu’ils ne profiteraient pas des demandes de chômage partiel, alors même que notre dynamique commerciale est quasiment à l’arrêt.

Les primes récurrentes alimentent notre chiffre d’affaires, mais nous ne réalisons quasiment aucune nouvelle affaire. Actuellement, votre première idée n’est certainement pas d’acheter au plus vite une nouvelle voiture: nous n’avons donc pas de nouveaux contrats d’assurance auto...

À l’image de l’assouplissement réglementaire que la BCE a engagé en faveur des banques, l’EIOPA va-t-elle aussi modérer ses exigences et/ou reporter la révision de Solvabilité 2?

«Les mesures de la BCE aident également les assureurs en matière de liquidité. L’EIOPA (Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles) a un peu assoupli ses exigences en matière de reporting en mars, mais je ne sais pas ce qu’il en est de la révision de Solvabilité 2 , qui doit entrer en vigueur en janvier 2021.

Comment Foyer prévoit-il la reprise du travail au siège?

«Aujourd’hui, sur 800 personnes habituellement présentes au siège, seules 25 d’entre elles sont sur place. On ne peut pas imaginer que tout le monde revienne en même temps du jour au lendemain. D’autant plus que beaucoup de bureaux sont configurés en open spaces.

Il faut donc réfléchir à la manière dont nous pouvons diviser les équipes pour revenir progressivement à un rythme de croisière. À mon avis, cela devrait plutôt se passer au mois de juin.

Quelles leçons tirez-vous de cette période de télétravail à grande échelle?

«Tout le monde apprend énormément de cette expérience, que ce soit des avantages ou des inconvénients du télétravail. Je suis convaincu que nous allons modifier notre manière de travailler, et équilibrer davantage la présence dans les bureaux et le travail à distance.

Cependant, la grande question demeure celle du traitement fiscal du télétravail: tant que les règles ne seront pas assouplies, les impacts fiscaux pour les salariés resteront trop élevés pour étendre le télétravail.»