POLITIQUE & INSTITUTIONS — Justice

Conversation avec Me Valérie Dupong

«Montrer un Barreau au visage humain»



Me Valérie Dupong:  (Photo: Andrés Lejona)

Me Valérie Dupong:  (Photo: Andrés Lejona)

Me Valérie Dupong a été élue, le 17 septembre dernier, à la tête de l’Ordre des avocats. Spécialiste du droit de la famille et de l’enfance, elle veut renforcer l’accompagnement des avocats et des études, tout en redorant l’image de la profession.

Est-ce que les avocats, qui exercent une profession indépendante, ont vraiment des «breede Schelleren»? En référence aux propos du vice-Premier ministre et ministre socialiste du Travail, Dan Kersch (LSAP), qui estimait, en avril dernier, que ceux qui avaient les «épaules larges» devaient percevoir moins d’aides de l’État que d’autres en cette période de crise.

Me Valérie Dupong. – «Nous sommes une profession libérale, un type de profession assez mal connu dans un pays où énormément de personnes travaillent pour l’État ou les communes, dans le secteur conventionné (hôpitaux, social), aussi financé par l’État, ou bien dans des entreprises privées. Il est tellement facile de dire que nous gagnons beaucoup. La plus grande partie de nos ­honoraires passe dans les frais, les salaires, les impôts… Il existe une grande méconnaissance de la façon dont nous fonctionnons.

Quant aux ‘breede Schelleren’, j’estime que c’est le cas pour certains, mais pas pour tous. Durant le confinement, le Barreau avait mis en place l’adresse ecoute@barreau.lu pour recueillir les soucis de nos confrères et leur porter conseil. Nous nous sommes rendu compte que certains avocats connaissaient des difficultés par rapport à leurs employés, leurs clients; d’autres venaient de s’établir ou, pratiquant seuls, n’avaient pas toujours fait les provisions financières pour résister. Parce que, finalement, c’est cela, avoir les épaules larges: avoir des réserves, de l’expérience, savoir gérer.

Manifestement, cette méconnaissance est partagée par Dan Kersch.

«Honnêtement, je pense que le ministre qui a utilisé cette expression devrait mieux s’y connaître, vu qu’il compte des avocats parmi ses proches. Évidemment, il n’y a pas de comparaison possible entre de très grandes structures organisées en sociétés et un avocat qui travaille seul ou avec une secrétaire à Esch-sur-Alzette. Quand le bâtonnier s’est mis en marche pour défendre la profession et demander des aides , il l’a surtout fait pour les jeunes avocats et ceux qui travaillent seul ou en petit nombre. Nous exerçons tous la même profession, mais elle est très diverse.

Je voudrais accentuer l’aspect social du Barreau, montrer un Barreau au visage humain. Avec le nombre grandissant d’avocats, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait devenir plus attentifs à ce qui se passe dans les études.
Me Valérie Dupong

Me Valérie Dupong,  Bâtonnière,  Ordre des avocats

Estimez-vous que la profession d’avocat est, de manière générale, négligée par le gouvernement?

«Le Barreau a toujours eu d’excellents rapports avec le ministère de la Justice, que ce soit avec M. Braz , qui n’était pas de la profession, ou Mme Tanson , qui la connaît très bien pour l’avoir pratiquée, tout comme M. Bettel , d’ailleurs. Nous avons toujours eu leur oreille, et ils ont été extrêmement sensibles à nos questions. Mais peut-être que nous devrions encore plus nous manifester, être plus visibles vis-à-vis du public. C’est aussi ce à quoi je désire me consacrer: optimiser la communication du Barreau vers l’extérieur pour expliquer davantage notre profession et son fonctionnement. Il faut cette compréhension pour la rendre plus accessible et sympathique.

Souvent, l’avocat renvoie à des aspects négatifs ou désagréables, comme un procès, alors qu’il fait beaucoup d’autres choses: il conseille, il aide, il est là pour éviter le pire et soutient ses clients dans des moments très difficiles. D’ailleurs, les consultations gratuites lors de la Journée des avocats ou celles du samedi à la Cité judiciaire sont très prisées. Quant à l’assistance judiciaire, nombreux sont ceux qui pensent ne pas y avoir droit, ou que ces dossiers sont majoritairement confiés à des avocats inexpérimentés. Or, ce n’est pas le cas.

Le Barreau a aussi dû monter au créneau pour protéger le secret professionnel, menacé par la loi transposant la directive DAC 6.

«C’est un aspect des attaques que subit notre secteur ces dernières années, entre autres au niveau européen. Les dénonciations sont nécessaires dans le cadre de la lutte contre le blanchiment et le terrorisme, le Barreau étant absolument conscient du rôle important qu’il a à jouer. Il a d’ailleurs mis en place une adresse dédiée dans le cadre de la directive sur la protection des lanceurs d’alerte. Toutefois, il entend défendre la profession contre d’autres mesures qui obligent les avocats, dans un autre contexte, à dévoiler les secrets qu’on leur confie.

Toutes ces nouvelles obligations tournent autour du secret professionnel, dont nous sommes les gardiens – sachant que le client en est le maître. C’est lui que nous protégeons. Les institutions ont tendance à oublier cet aspect essentiel. Pourtant, le secret professionnel a été déclaré droit fondamental par la Cour européenne des droits de l’Homme et la Cour de justice de l’Union européenne. C’est un des piliers de l’État de droit, et nous devons le défendre.

Les trois derniers bâtonniers pratiquaient plutôt le droit des affaires. Vous évoluez, de votre côté, dans le droit de la famille...

«Je me suis spécialisée depuis très longtemps dans le droit familial et le droit des enfants. Je travaille aussi sur des dossiers de responsabilité civile ou pénale pour les professionnels (médecins, banquiers, instituteurs). Jeune, j’étais généraliste, et je faisais un peu de tout – sauf du droit fiscal! J’ai même débuté mon stage dans un cabinet d’affaires. J’aime le contentieux, et encore aujourd’hui, j’adore plaider, défendre les gens, préparer les dossiers. J’apprécie le contact humain. Travailler avec des enfants est inouï. Si les choses vont bien, ce qu’un enfant vous rend est inestimable. Cet aspect de la profession me passionnera toujours.

Quels sont vos dossiers prioritaires pour le Barreau?

«Je voudrais accentuer l’aspect social du Barreau, montrer un Barreau au visage humain. Avec le nombre grandissant d’avocats, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait devenir plus attentifs à ce qui se passe dans les études. Comme à Bruxelles, Paris ou ailleurs, il faut s’intéresser à tout ce qui est harcèlement professionnel, moral, sexuel. Ces matières me sont très proches, car je défends régulièrement des victimes de violences.

Mon projet pour les deux années à venir est donc de mettre en place une véritable assistance au bénéfice des avocats qui sont en détresse et désirent être aidés. Aider, c’est prévenir.
Me Valérie Dupong

Me Valérie Dupong,  Bâtonnière,  Ordre des avocats

Nous avons également remarqué que les avocats pouvaient souffrir de détresse financière ou psychique. Notre profession est très exigeante, et aussi très réglementée. Aux règles disciplinaires ordinales se sont ajoutés le RGPD et la législation anti-blanchiment. Nous avons connu des avocats qui ont subi un burn-out, et d’autres, heureusement beaucoup plus rares, qui se sont suicidés. Tout cela amène à réfléchir et à ne pas négliger ces aspects humains qui touchent notre profession, comme d’autres – sauf qu’en tant que libéraux, nous ne pouvons pas tomber malade ou ne pas travailler. Cela génère énormément de stress.

Mon projet pour les deux années à venir est donc de mettre en place une véritable assistance au bénéfice des avocats qui sont en détresse et désirent être aidés. Aider, c’est prévenir. Les avocats concernés pourront s’adresser à un service dédié, même de façon anonyme. Nous allons former des avocats à l’écoute dans différents domaines (harcèlement, surendettement, burn-out) en vue de pouvoir donner un début d’assistance et des conseils. Et si le confrère veut aller plus loin, nous passerons le relais à des associations spécialisées dans ces domaines.

Nous n’excluons pas que cette assistance puisse intervenir en parallèle à l’ouverture d’un dossier disciplinaire – c’est une obligation si un avocat se retrouve devant la justice – afin d’aider et d’orienter l’avocat.

Vous prévoyez également d’accompagner davantage les jeunes avocats.

«Beaucoup d’avocats se lancent sans savoir comment fonctionne la profession dans la pratique, et ils ignorent comment s’établir ou construire leur étude. Nous voulons venir encore plus en aide à ces avocats afin de les protéger et de stabiliser la profession, le tout étant évidemment dans l’intérêt de leurs clients.

Avec la Conférence du Jeune Barreau de Luxembourg, nous projetons des formations obligatoires en vue de leur spécialisation professionnelle (droit des enfants, majeurs sous protection, faillites et liquidations). La CJBL organisera également un cycle de conférences afin de donner aux jeunes avocats les outils pour créer leur cabinet: conseils pratiques sur l’infrastructure, la TVA, les impôts… Le Barreau de Paris va encore plus loin: il possède plusieurs appartements et propose aux jeunes avocats de se partager les lieux pour pouvoir se lancer sans avoir un loyer exorbitant à verser. Nous n’en sommes pas encore là.

Nous voulons également former les patrons de stage pour qu’ils expliquent davantage aux stagiaires comment fonctionne la profession.

Et pour qu’ils les rémunèrent mieux, aussi?

«C’est une question qui revient de manière récurrente dans la presse, mais le Barreau n’a reçu aucune plainte. D’après le règlement intérieur de l’Ordre, l’avocat collaborateur doit recevoir une équitable rémunération dont les modalités sont librement fixées entre parties. Il est très difficile de donner une appréciation par rapport à une situation dont nous ne connaissons pas la réalité exacte. Nous travaillons beaucoup sur la question avec la CJBL.

Il n’existe pas de législation sur la liquidation ou la faillite des études d’avocats, simplement une ‘mise sous administration’ du bâtonnier, aux contours très vagues. Nous avons mis en place une commission qui travaille sur un projet de loi.
Me Valérie Dupong

Me Valérie Dupong,  Bâtonnière,  Ordre des avocats

Les grands cabinets sont soumis au droit du travail, mais le système est différent en libéral. Souvent, les jeunes peuvent toucher un salaire fixe et traiter en sus leurs propres dossiers (assistance judiciaire, notamment). Cela fait aussi partie de la profession, de se dévouer pour étoffer sa clientèle, se faire connaître, avoir des contacts. Je dis toujours que le bon stagiaire est celui qui emmène des clients avec lui en partant!

François Kremer avait également initié le chantier de l’encadrement de la liquidation d’un cabinet.

«Il n’existe pas de législation sur la liquidation ou la faillite des études d’avocats, simplement une ‘mise sous administration’ du bâtonnier, aux contours très vagues. Nous avons mis en place une commission qui travaille sur un projet de loi. Nous pourrions profiter de la réforme actuelle du droit de la faillite pour y insérer plusieurs articles concernant les avocats. Il s’agit de protéger le secret professionnel, les clients et les créanciers des études.

Vos prédécesseurs ont beaucoup œuvré pour mettre de l’ordre dans l’Ordre aux niveaux financier et organisationnel. Que reste-t-il à accomplir?

«Mes prédécesseurs et les équipes de la Maison de l’avocat et de l’Assistance judiciaire ont fait un excellent travail pour professionnaliser davantage les services du Barreau. Je vais continuer sur la même lancée, et il n’est pas exclu que les équipes s’agrandissent dans les années à venir pour faire face aux multiples charges et responsabilités du Barreau.

En vue, notamment, de la visite du Gafi , nous allons encore améliorer les services de contrôle confraternels (argent tiers, lutte anti-­blanchiment, RGPD) en les regroupant. La cellule de contrôle du Barreau de Luxembourg (CCBL), sous la présidence de  Me François Prum , commencera à travailler cet automne. Elle sera composée d’anciens membres du Conseil de l’Ordre et de spécialistes connaissant parfaitement les rouages de la profession.

Nous allons également participer aux travaux sur la réforme de l’accès aux professions juridiques, un grand chantier demandé par toutes les professions (magistrats, huissiers, avocats, notaires), et dans lequel le ministère de la Justice est très impliqué. La réforme pourrait aboutir en 2021 ou 2022.

Comment abordez-vous la collaboration avec l’administration judiciaire, qui ne manque pas de tacler les avocats, comme lorsque le procureur général d’État Martine Solovieff a évoqué le refus, de la part des avocats, de sa proposition de fixer des audiences entre 12 et 14 h?

«Nos relations avec l’administration judiciaire sont très bonnes, et je pense que la collaboration que nous avons eue avec les magistrats, notamment lors du confinement, le démontre.

Quant aux audiences à l’heure de midi, il ne faut pas oublier que les avocats ont aussi une vie… Ils sont déjà confrontés à des horaires compliqués. Ils doivent jongler avec les audiences, notifiées parfois seulement une semaine à l’avance, et la gestion du calepin est déjà compliquée comme elle est. La tranche 12-14 h leur permet souvent de préparer leurs dossiers, de voir des clients… ou de faire déjeuner leurs enfants. Nous ne sommes pas des machines non plus. Je peux comprendre que les magistrats le voient autrement, parce qu’ils ont un emploi du temps différent.

Je crois qu’il y aura d’autres moyens d’arranger les choses, par des échanges électroniques plus nombreux, par exemple. Lorsqu’ils doivent reporter une audience, les juges aux affaires familiales demandent souvent aux avocats si la date et l’heure leur conviennent, ainsi qu’à leur client. Cet exemple montre que nous avançons dans la bonne direction.

Le Barreau est prêt et se réjouit de la mise en ligne de la jurisprudence par l’administration judiciaire, qui répond à une grande attente.
Me Valérie Dupong

Me Valérie Dupong,  Bâtonnière,  Ordre des avocats

Qu’attendez-vous du ministère de la Justice quant au projet « Paperless Justice », en gestation depuis plus de 10 ans?

«Je suis quelqu’un de pragmatique. Il faut d’abord parler à toutes les professions pour définir les besoins, et ensuite mettre le système en place. Le tribunal d’Amsterdam a bien avancé de cette façon. Il y aura des couacs, mais l’important est de commencer à activer les volets sur lesquels tout le monde est d’accord. Si on attend un produit parfait, on ne l’aura jamais. Le confinement a montré qu’un dépôt physique au greffe pouvait être remplacé par un échange électronique. Le Barreau est prêt et se réjouit de la mise en ligne de la jurisprudence par l’administration judiciaire ( en octobre 2019 , ndlr), qui répond à une grande attente.

Qu’en est-il du rôle international du Barreau?

«Vu la situation actuelle due au Covid-19, nous voyageons moins pour rencontrer les autres Barreaux. Le Barreau garde toutefois un regard sur l’extérieur. Nous sommes très sensibles à ce qui se passe, notamment en Turquie, où l’avocate Ebru Timtik est décédée [fin août] en prison, après 238 jours de grève de la faim. On l’a laissée mourir! J’ai vu des avocats polonais et hongrois pleurer devant la Conférence des présidents des Barreaux européens à Vienne (en février dernier, ndlr) en témoignant du délitement du système judiciaire dans leur pays. Nous avions prévu une manifestation de soutien à Bruxelles, mais le Covid-19 nous en a empêchés. L’État de droit est vite en danger, et la justice en est souvent le dernier rempart.

Vous siégez aux conseils d’administration de la Croix-Rouge, de la Fondation Kannerduerf, de l’Alupse (Association luxembourgeoise de pédiatrie sociale, ndlr)… Cela relève-t-il d’une responsabilité sociale, ou d’une curiosité tous azimuts?

«J’ai toujours été une personne engagée. Ma famille l’était – mon père et ma sœur ont présidé la Kannerduerf. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, j’ai grandi protégée dans une famille aimante. Je me considère très privilégiée, et c’est ma façon de rendre quelque chose à la société.

Vous vous revendiquez également féministe. Que pensez-vous du mouvement #MeToo?

«J’ai trouvé ce mouvement très important et libérateur. Je ne sais pas si des procès vont suivre. J’ai défendu des victimes d’abus physiques et sexuels, adultes et mineures. Dénoncer ne veut pas immédiatement dire punir. Mais je sais que le fait de parler constitue une protection, vu que les auteurs d’abus n’aiment pas les victimes qui parlent. Il faut donc que la parole se libère et que la souffrance s’exprime. Et que la société ne ferme plus les yeux. Un mineur sur 10 en Europe a été victime d’abus sexuels – cela va de l’exposition à des images pornographiques au viol.

Vous êtes avocate, administratrice de plusieurs ONG, mère de quatre enfants. Comment parvenez-vous à jongler avec toutes ces casquettes?

«Mon mari m’aide beaucoup, et nous travaillons dans la même étude. Nous formons une vraie équipe. Je n’aurais pas accepté cette responsabilité sans l’accord de ma famille. J’ai aussi des associés compétents et compréhensifs, une équipe dévouée à l’étude, une aide à la maison et des enfants autonomes – le dernier a 10 ans et est très débrouillard!

Vous êtes issue d’une famille qui a marqué l’histoire et la politique du Luxembourg. Avez-vous déjà pensé à faire de la politique?

«Non! On me l’a demandé, mais cela ne m’a jamais attirée. J’ai toujours refusé qu’on me donne une couleur politique. Je suis mariée à Tom Krieps (LSAP), et mes enfants ont l’âme plutôt écologique, comme tous les jeunes. Et j’ai déjà assez à faire. Qui trop embrasse, mal étreint!»

Cet article a été rédigé pour l’édition datée « octobre » qui est parue le 24 septembre 2020.

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