POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

LA SÉANCE DE RATTRAPAGE (18/20)

«Je serai un président actif»



Politique - S’il veut désormais remiser ses opinions politiques dans la sphère privée, Luc Frieden entend bien toutefois peser dans les débats. (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Politique - S’il veut désormais remiser ses opinions politiques dans la sphère privée, Luc Frieden entend bien toutefois peser dans les débats. (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Ils vous ont peut-être échappé pendant l’année. Retrouvez tous les jours de l’été un grand entretien paru dans le magazine Paperjam. Aujourd’hui, une interview de Luc Frieden, président de la Chambre de commerce.

Avocat, député, ministre, président de la Bil… Luc Frieden multiplie les casquettes, mais revendique une «très grande continuité» dans son parcours. Le voici de retour sur le devant de la scène en tant que président de la Chambre de commerce. Un nouveau mandat durant lequel il voudrait élever le débat sur l’avenir du Luxembourg.

Le 3 avril dernier, à peine élu , vous avez prononcé votre premier discours, loin du pupitre, micro à la main, sans cravate ni notes. Voulez-vous donner un nouveau style à la présidence de la Chambre de commerce?

Luc Frieden .- «Chacun son style, mais je voulais aussi montrer que la Chambre de commerce est la Chambre de l’économie du 21e siècle, donc une Chambre digitale, au service des entreprises, très présente dans le débat sur le développement du pays et forte dans sa communication. Il faut s’adapter à l’air du temps puisque l’environnement médiatique a changé.

Vous nous disiez en prélude de cette interview que dans votre parcours, «on est souvent venu vous chercher». Est-ce le cas aussi pour la présidence de la Chambre de commerce?

«Tout à fait. Ce sont effectivement des représentants du secteur financier qui ont estimé que je serais un bon candidat pour les représenter. J’y ai réfléchi et je me suis dit que c’était bien dans la continuité de ce que j’ai fait depuis ma sortie de l’université. J’aime le monde de l’entreprise et j’aime contribuer au développement économique de mon pays. La Chambre de commerce est une institution respectée qui veut mettre l’intérêt général économique au cœur du débat politique.

Par la suite, d’autres personnes ont estimé que, vu mon parcours et mes intérêts, je pourrais être la voix de toutes les entreprises du commerce, de l’industrie, des services financiers et de l’hôtellerie-restauration au Luxembourg et à l’étranger. Et je note avec satisfaction qu’après un certain nombre de discussions tout à fait naturelles, il y a eu une unanimité autour de mon nom pour la présidence.

Fernand Ernster aurait-il fait un bon président?

«Oui, je pense que plusieurs dirigeants d’entreprises auraient fait un bon président; mais la vraie question fut celle de savoir qui parmi ces dirigeants pouvait faire le consensus de tous les secteurs et je suis heureux qu’après discussion, il y ait eu consensus autour de mon nom.

Je souhaite être le président de toutes les entreprises représentées par la Chambre de commerce.
Luc Frieden

Luc Frieden,  Président,  Chambre de commerce

Vous avez compris les critiques qui ont été formulées lorsque votre nom a été évoqué publiquement, notamment du fait que vous êtes issu du secteur financier?

«Je n’ai pas considéré cela comme des critiques mais comme des réflexions naturelles et utiles dans la mesure où mes trois prédécesseurs ont tous été des dirigeants de la sidérurgie. Or, depuis quelques décennies, l’économie luxembourgeoise a évolué et il fallait d’abord créer un consensus sur le profil de la personne qui pourrait au mieux incarner l’économie luxembourgeoise dans son ensemble, tant au Luxembourg qu’à l’étranger.

Je souhaite être le président de toutes les entreprises représentées par la Chambre de commerce. Le cloisonnement des différents secteurs ne correspond pas à la réalité économique de notre pays puisqu’il y a de très fortes intersections entre les secteurs: le secteur de l’industrie a besoin du secteur financier pour financer ses investissements, la finance a besoin de l’industrie parce que ce sont ses clients. Et si l’industrie et le secteur financier se portent bien, évidemment, le commerce, les services et l’horeca en profitent.

La question d’éventuels conflits d’intérêts a été soulevée. Avez-vous songé à vous retirer de l’étude Elvinger Hoss Prussen dont vous êtes un des avocats associés?

«Non, je ne vois aucune disposition dans la loi qui interdirait à un avocat d’exercer une telle fonction, ce qui a d’ailleurs été confirmé par le bâtonnier. La fonction de président de la Chambre de commerce est accessoire à celle de président de la Bil; elle est non exécutive et bénévole. Cette question ne se pose donc ni en droit ni en termes déontologiques.

Vous avez toujours votre carte au CSV. N’avez-vous pas peur que cela nuise à la neutralité de la Chambre de commerce?

«Mes opinions politiques, comme celles des autres membres de la Chambre de commerce, font désormais partie de ma sphère privée. La Chambre de commerce représente l’intérêt des entreprises, qui est par nature politiquement neutre, même si elle s’exprime dans un contexte politique.

Donc la politique partisane, pour vous, c’est fini?

«Je ne vais plus participer à des élections politiques.

… dans les cinq prochaines années, les quinze prochaines années ou jamais plus?

«J’ai participé à cinq élections législatives. Je crois que cela suffit.

Agenda - La présidence de la Chambre de commerce ne devrait pas occuper plus d’un jour par semaine Luc Frieden. (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

Agenda - La présidence de la Chambre de commerce ne devrait pas occuper plus d’un jour par semaine Luc Frieden. (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

À la Chambre de commerce, vous voyez-vous comme un président «hands-on»?

«Certainement, tout comme mon prédécesseur Michel Wurth , qui a fait un excellent travail, je compte bien donner des impulsions concrètes au travail de la Chambre de commerce. Comme à la Bil, je serai un président actif et pas simplement protocolaire.

Quelles sont vos ambitions et priorités pour la Chambre de commerce?

«Ma première mission consistera à consulter les différents groupes représentés à la Chambre de commerce afin de bien saisir quelles sont leurs attentes pour les cinq années à venir, ainsi que les défis pour leurs secteurs respectifs. La deuxième mission que je me suis fixée est effectivement d’identifier quelques priorités.

D’abord la digitalisation, l’intelligence artificielle, la robotique, des sujets qui n’existaient pas il y a une dizaine d’années et qui vont profondément changer la vie de presque tous les secteurs économiques.

Viennent ensuite l’Europe et le monde, c’est-à-dire le commerce international, puisque le Luxembourg vit tout naturellement des marchés européen et international. La voix des entreprises doit être entendue dans le débat européen.

Et troisièmement, je crois que tous les secteurs au Luxembourg sont confrontés à des problèmes de recrutement, de formation. La Chambre de commerce est déjà, dans une large mesure, un acteur-clé pour soutenir les efforts de l’État dans ce volet.

Durant ces dernières années, la Chambre de commerce a également multiplié les initiatives avec le lancement des House of Training, House of Entrepreneurship, House of Startups ou encore de la Fondation Idea. Ce mouvement doit-il se poursuivre?

«Toutes ces initiatives sont excellentes et ont été couronnées d’un grand succès. Il faut les soutenir, mais aussi les évaluer après un certain temps. C’est plutôt à l’intérieur de ces initiatives que je souhaite que la Chambre de commerce soit force de proposition. Elle me semble être un endroit idéal pour se demander, par exemple, s’il faut ou non une législation encadrant et soutenant la technologie blockchain.

 Je souhaite être le président de tous les secteurs, donc je commencerai par ceux que je connais peut-être le moins.
Luc Frieden

Luc Frieden,  Président,  Chambre de commerce

Comptez-vous aller sur le terrain pour visiter les entreprises? Faire une sorte de «Frieden on tour»?

« [Rires] Il y aura un Frieden on tour’ – j’aime bien l’expression –, parce que je crois qu’il faut parler aux chefs d’entreprise des différents secteurs. Je souhaite être le président de tous les secteurs, donc je commencerai par ceux que je connais peut-être le moins. Ce sera à la fois intéressant et utile.

Les autres représentants du patronat se plaignent depuis quelques mois d’un manque de communication, voire de confiance, de la part du gouvernement. Partagez-vous ce ressenti?

«Non, je crois qu’il y a un contact étroit et une oreille attentive du Premier ministre, du ministre de l’Économie, du ministre des Finances et du ministre des Classes moyennes sur ces sujets. J’ai pu m’entretenir avec eux et je sais qu’ils sont à l’écoute des entreprises.

Comment la Chambre de commerce peut-elle se positionner par rapport à l’UEL en tant qu’organisation centrale du patronat?

«La Chambre de commerce doit toujours avoir l’intérêt général économique en tête et ne va pas faire la même chose que fait l’UEL, qui est un peu plus la voix ‘syndicale’ du patronat et qui s’occupe prioritairement du droit du travail, de la sécurité sociale et de la fiscalité dans un contexte de dialogue social. La Chambre de commerce agit à un niveau plus institutionnel, plus officiel, sur les sujets plus larges de l’économie luxembourgeoise au Luxembourg et à l’étranger.

Pourtant, Nicolas Buck , nouveau président de l’UEL , aspire lui-même à dépasser cette approche syndicale pour parvenir à un niveau de discussion plus élevé. Allez-vous travailler en parallèle?

«Nous allons travailler en étroite concertation, mais sur des sujets différents.

L’UEL a récemment publié ses projections dans le cadre du semestre européen et évoquait justement les défis de la digitalisation et de la formation, dans un Luxem­bourg avec 875.000 habitants en 2040. Qu’en pensez-vous?

«Je partage l’analyse, mais il n’y a rien de nouveau là-dedans. Pendant ma vie professionnelle, le nombre de salariés au Luxembourg a plus que doublé, la population aussi, ce qui est atypique pour un pays européen. Les réponses à ces défis ne sont pas faciles et je souhaite un débat national sur l’avenir du pays. Et la Chambre de commerce a un rôle-clé à jouer dans ce débat.

Je crois que toutes les forces vives devraient exprimer leur avis sur un certain nombre de sujets qui concernent notre pays à long terme: digitalisation, croissance économique, aménagement du territoire, commerce international, formation... Sachant que les réponses ne peuvent venir ni d’une seule mesure, ni du jour au lendemain.

 Je ne viens pas pour changer tout ce qui a été bien fait, mais je peux apporter de nouvelles impulsions.
Luc Frieden

Luc Frieden,  Président,  Chambre de commerce

L’enjeu est aussi de se projeter tout en prenant des mesures de transformation dès maintenant.

«Tout à fait. Mais je crois qu’il vaut mieux évaluer pour chaque mesure ses effets à long terme. C’est là que les avis et les propositions de la Chambre de commerce sont essentiels. Parfois, on oublie aussi le fait que toutes les mesures que nous prenons à Luxembourg doivent toujours être évaluées dans un contexte de concurrence avec les économies des autres pays de l’Union européenne.

Faut-il s’attendre à des avis spontanés de la Chambre de commerce sur ces sujets?

«Oui, la loi le prévoit et je pourrais très bien m’imaginer qu’elle se prononce sur des sujets comme le marché unique européen ou d’autres questions d’intérêt général pour tous les secteurs de l’économie, y compris évidemment les aspects liés à la digitalisation.

Le ton de ces avis va-t-il changer?

«Pas fondamentalement, puisque la Chambre de commerce s’exprime au nom de ses ressortissants. Je ne viens pas pour changer tout ce qui a été bien fait, mais je peux apporter de nouvelles impulsions. Cela restera un ton libre, consensuel, mais surtout utile pour les forces politiques et économiques, pour tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de ce pays.

J’ai toujours estimé qu’il fallait alimenter le débat. C’est déjà ce qui m’animait lorsque j’ai publié Europa 5.0, le livre que j’ai écrit avec deux collègues à Londres et qui incite les entreprises à mieux profiter du marché unique européen.»

Retrouvez la suite de cette interview ici .