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Innovation

La start-up nation fait front



Arnab Naskar: «La crise va pousser à une numérisation sans précédent. Depuis des années, nous défendons la même chose sur les marchés des capitaux et nous sommes maintenant certains que cela se produit.» (Photo: Shutterstock)

Arnab Naskar: «La crise va pousser à une numérisation sans précédent. Depuis des années, nous défendons la même chose sur les marchés des capitaux et nous sommes maintenant certains que cela se produit.» (Photo: Shutterstock)

L’écosystème start-up est passé en remote work en un clin d’œil. Soudés et connectés, les jeunes entrepreneurs innovants se réinventent ou redéploient leur stratégie.

«Le remote work, c’est déjà comme ça que nous fonctionnions la plupart du temps.» Le CEO de Governance.io, Bert Boerman , est assis dans son grand bureau. À la tête d’une des fintech les plus prometteuses, le Néer­landais présente à la caméra de son ordinateur les livres qu’il lit en confinement. Cinq personnes, dont Raoul Mulheims (ex-Digicash et Finologee), sur sa terrasse, lunettes de soleil sur le nez, sont assises à cette table virtuelle. La conversation s’engage par un classique: «Tu es qui? Tu fais quoi?»

Ce vendredi soir là, le Fintech Friday de la Luxembourg House of Financial Technology a lieu sur Remo, solution de networking virtuel qui peut accueillir jusqu’à 1.000 personnes en même temps. Le CEO de la Lhoft, Nasir Zubairi , est devenu journaliste pour interviewer le ministre des Finances , Pierre Gramegna , sur Zoom, pendant une vingtaine de minutes. Avant d’emmener tout le monde, et là, authentique exploit pour qui sait combien il est facile de perdre l’attention des internautes… Trois niveaux ont été réservés pour autant d’ambiances. En fond sonore, pour ceux qui le souhaitent, un DJ déroule sa playlist sur Youtube. Un double clic pour s’assoir à une table, un double clic pour la quitter, la joyeuse communauté papillonne au gré des découvertes de l’outil que la Lhoft utilise pour la première fois.

Accueillir les nouveaux, se donner du temps

Le coronavirus a «fauché» le déménagement de Governance en plein vol et les trois nouvelles arrivées. «Les bureaux sont là, les meubles aussi, mais il n’y a personne. Le plus gros changement est dans la relation aux clients. Ce n’est pas pareil de discuter avec eux à distance ou d’être en face d’eux. Pour le reste, nos développeurs ont l’habitude de travailler à distance.» Bert Boerman se ravise. «Je pense qu’après la crise, je vais aussi faire en sorte de me libérer une journée par semaine.» La start-up grandit et son dirigeant apprend l’art délicat de déléguer. Les uns évoquent l’accueil des nouveaux, les autres les aides de l’État.

«Notre équipe est dispersée entre Luxembourg, Barcelone, Paris, Londres et Singapour, donc nous avons l’habitude de travailler à distance», assure de son côté le CEO de Tokeny, Luc Falempin, par mail. «Notre productivité a fortement augmenté: il n’y a plus de trajets quotidiens, et il est plus rapide de passer d’un call à l’autre que d’une salle de réunion à la Lhoft à un meeting au Kirchberg. Pour certains qui ont des enfants, l’organisation est plus difficile, mais pour le moment cela fonctionne. Il faudrait juste que cela ne dure pas trop longtemps!»

Apéros, webinars et capsules

Crise oblige, la communication est devenue un élément encore plus déterminant. En interne, où les uns utilisent Teams de Microsoft, les autres Webex de Cisco ou Skype, et d’autres encore Zoom, pour informer régulièrement leurs équipes, mesurer l’évolution des projets ou même souder l’équipe. Chez Jooxter, s’amuse par exemple le CEO, Fabien Girerd, tout le monde se retrouve pour l’apéro, une fois par semaine.

Mais aussi en externe, pour s’assurer de ne pas perdre le contact avec sa communauté. Elfy Pins , qui dirige Supermiro, a dû non seulement revoir la base de son application de rendez-vous et de bons plans locaux , mais aussi retrouver une façon de créer du lien. Petites capsules de confinement ou l’art de réussir un cocktail dans un webinar sur Instagram, gratuitement et sans aucune installation de logiciel ou de matériel, se succèdent à un rythme régulier.

Même tempo pour Gaëlle Haag. À la tête de Startalers, solution qui doit aider les femmes (mais pas que) à mieux investir et s’y préparer, l’ex-experte des fonds d’investissement invite tout le monde, tous les jeudis, aux «Thursday’s webinars», à chaque fois autour d’une problématique ciblée. Elle est aussi force de proposition quand elle invite à regarder le programme de formation lancé par Alice Zagury et The Family avec Shopify, ou quand elle engage, sur Linkedin, à dessiner la vie après le coronavirus.

Le coup le plus malin pour ANote Music

ANote Music, la bourse des droits musicaux, a réussi le coup le plus malin de la crise: non seulement elle lance sa plate-forme en mode bêta, mais elle implique aussi une communauté qui s’ennuie parfois à la maison. Début avril, la start-up du Technoport lance un recrutement de 60 puis 100 traders pour tester la solution pendant 15 jours .

Stampify n’est pas en reste: la plate-forme de gestion, par exemple de conseils d’administration, à distance et avec signature authentifiée, a accéléré son lancement et gagné six mois sur son plan initial , même si les fonctionnalités ne sont pas toutes là. Même mécanique chez Nium, qui veut proposer des régimes alimentaires personnalisés pour profiter des vertus médicales des aliments et qui planche sur un outil dans le contexte du confinement et de la baisse des activités physiques.

Il y a ceux qui sont obligés de se réinventer vraiment. Klin, l’application qui révolutionne le nettoyage de vêtements, se retrouve en partie… à sec, avec les entreprises qui ferment. Christophe Antoine (Polaar Energy) souligne les difficultés avec l’administration. «Après avoir rempli tous les formulaires, nous n’avons pas reçu la moindre réponse de validation ou de refus.» L’entrepreneur spécialisé dans la détection des fuites explique: «Le comble en 2020, tu fais une demande électronique par e-mail et tu reçois une réponse pour t’annoncer un courrier avec un code d’accès et une référence pour remplir la demande. Nous n’avons toujours pas reçu le chômage, certaines start-up l’ont déjà reçu pour mars et avril (sans avoir de validation du dossier), de notre côté pas de chômage et pas de refus ou d’acceptation.»

Même s’il trouve qu’avec 3 millions d’euros, les 20 fois 150.000 euros du concours de start-up organisé par le ministère de l’Économie et Luxinnovation, «il était possible d’aider 300 à 400 start-up», le CEO de Polaar Energy redevient vite positif. «C’est incroyable l’entraide qu’il y a avec toutes les start-up et les entrepreneurs. Il n’y a pas une journée où mon téléphone ne sonne pas pour une demande de conseil ou tout bêtement demander comment va le moral. Si quelqu’un passe au bureau, il fait une photo du courrier, pour vérifier s’il y a des choses urgentes. Des collaborations sont en train de se mettre en place. Nous travaillons sur de nouvelles idées et des améliorations.»

Être prêts pour plus tard

Pour beaucoup, ce qui a vraiment changé est l’accès aux clients. «Les levées de fonds qui devaient commencer en mars ont été repoussées à fin avril, elles seront certainement décalées une nouvelle fois, en mai, observe Luc Falempin de Tokeny. Les décisions importantes seront peut-être plus longues à prendre, mais pour le moment, je constate une vraie augmentation de la réactivité de nos clients. Tout le monde est à la maison, et du coup plus disponible pour échanger. Les gens acceptent plus facilement un call, où ils pourront se connecter et partir rapidement, plutôt qu’un meeting qui coûte par défaut un minimum de deux heures de leur temps…»

Chez Bitflyer, plate-forme d’achat et de vente de monnaies cryptées, on est habitué à travailler en remote et toute la technologie est dans le cloud. «Plus largement, alors que les impacts économiques du coronavirus se poursuivent, nous pensons que cette crise pourrait alimenter un intérêt accru pour les cryptomonnaies et le bitcoin, en particulier pour leurs propriétés attrayantes de sécurité, de rareté, de neutralité et de résilience», espère un porte-parole de la start-up.

C’est aussi le pari de Tokeny. Certes, reconnaît Luc Falempin, «l’impact économique et sur les investisseurs se fait déjà ressentir sur nos activités. À court terme, l’impact sera négatif car les investisseurs sont frileux.» Mais à moyen terme, prédit le CEO de Tokeny, «beaucoup d’asset managers et de banques d’investissement vont chercher à réduire leurs coûts opérationnels et à améliorer la liquidité de leurs actifs. La blockchain, en tant qu’infrastructure partagée, apparaîtra alors comme un socle de solutions efficaces.»

«La crise va pousser à une numérisation sans précédent. Depuis des années, nous défendons la même chose sur les marchés des capitaux et nous sommes maintenant certains que cela se produit», assure pour sa part un des cofondateurs de Stokr, Arnab Naskar. «La crise a créé des difficultés imprévues pour les entreprises qui ont levé des fonds chez nous. Nous sommes tout à fait convaincus qu’ils sortiront encore plus forts de cette crise. Actuellement, trois entreprises de la région italienne collectent des fonds sur Stokr. De nombreuses sociétés de ce type sont en préparation depuis cette région et nous sommes impatients de contribuer à la restructuration après la crise.»

Ce sera une des clés de leur futur: le modèle économique survivra-t-il au coronavirus? Si oui, quand leurs clients entameront-ils une mue vers leurs idées de rupture?