PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Conférence ABBL/Deloitte

Cinq points qui bloquent l’union des marchés de capitaux



L’industrie financière et certains dirigeants politiques poussent pour finaliser l’union des marchés de capitaux. Lancé en 2015, le projet est encore loin de faire l’unanimité et devra relever de nombreux défis pour aboutir. L’ABBL et Deloitte ont dédié une conférence au sujet mardi.

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a relancé la machine l’an dernier, en assignant à Valdis Dombrovskis la mission de finaliser l’union des marchés de capitaux (UMC).

Un projet lancé en 2015 et que le commissaire en charge de la stabilité financière, des services financiers et de l’UMC a récupéré de son prédécesseur, Jonathan Hill, parti à l’été 2016 après le référendum sur le Brexit.

Les objectifs de l’union des marchés de capitaux: «avoir une épargne de long terme avec plus de rendement, soutenir l’entrepreneuriat, faciliter les investissements transfrontaliers, permettre l’accès direct des entreprises aux marchés», liste entre autres Wim Mijs, CEO de la Fédération bancaire européenne, lors d’une conférence sur l’UMC organisée par l’ABBL et Deloitte le 25 février.

Mais développer un marché unique des capitaux ne va pas sans difficulté de mise en œuvre. La Commission européenne a ainsi réuni un groupe d’acteurs du secteur financier dans un High-Level Forum, dont le premier rapport intermédiaire est paru le 20 février 2020, et dont les recommandations finales sont attendues en mai.

Cinq points bloquants majeurs font encore obstacle à la réalisation de l’UMC:

1/ La volonté politique

L’UMC n’est pas le «bébé» de Valdis Dombrovskis, mais le dossier d’un autre, qu’il reprend à son compte. D’aucuns estiment que, pour se l’approprier (et pour y mettre sa patte), l’union des marchés de capitaux pourrait être renommée, pourquoi pas avec une touche de vert, en «union des marchés de capitaux durables». C’est d’ailleurs le souhait de Pierre Gramegna , ministre des Finances.

Au-delà du débat sémantique, il reste surtout à aligner les intérêts des 27 États membres. Ce que s’attelle à faire l’organisation Markets4Europe, créée en octobre 2019 à l’initiative de la Fédération bancaire européenne. Après Paris et Luxembourg, l’organisation poursuivra son «roadshow» à Berlin, Stockholm et Zagreb d’ici l’été.

Les désaccords et scepticismes ont jusque-là eu raison des projets d’union bancaire européenne. Ils pourraient en être de même pour l’UMC si les États ne dépassent pas leurs divergences.

2/ La culture du risque

Selon une étude de l’ABBL, environ 20% des actifs des ménages étaient placés sur des titres en 2017, le reste sur des comptes courants ou de dépôt. En 2018, l’investissement sur les marchés a encore régressé pour atteindre 18% placés en titres.

«Nous essayons de convaincre les épargnants de prendre un peu plus de risques. Mais la réglementation a complexifié le devoir de conseil dans le but de protéger l’investisseur, de telle sorte que nous vivons sur un continent qui fait tout pour limiter le risque», déplore Colette Dierick , CEO d’ING Luxembourg.

Aux États-Unis par exemple, la culture du risque est tout autre, en partie du fait que le montant des retraites versé par l’État est moins important qu’en Europe. Les épargnants américains cherchent donc davantage le rendement lorsqu’ils placent leurs économies.

«Vous ne changerez pas une culture du jour au lendemain!», lance Colette Dierick.

Wim Mijs pointe par ailleurs du doigt le fait que «pour que les citoyens investissent davantage dans les marchés financiers, il faut augmenter les investissements en faveur de l’éducation financière».

3/ Le Brexit

Le Brexit change la donne, en particulier en matière de négociations et de lobbying. «Avec le Royaume-Uni et l’Irlande, le Luxembourg avait des alliés, qui défendaient les problématiques transfrontalières. Il va falloir convaincre d’autres pays», déclare Luc Frieden , président de la Chambre de commerce.

Certains signalent par ailleurs qu’avec le Brexit, il n’est plus dans l’intérêt de certains pays de favoriser une UMC. La France, qui essaie d’attirer des activités de marchés dans un contexte post-Brexit, pourrait par exemple freiner le processus.

4/ La régulation financière

«Nous avons besoin d’un réel engagement du secteur bancaire et financier pour éliminer les différents obstacles à la réalisation de l’UMC», affirme Viviane Reding , députée (CSV), qui fait partie du leadership de Markets4Europe.

Et l’UMC ne va pas manquer de poser question aux régulateurs, d’autant plus qu’elle intervient dans une période de révision de plusieurs réglementations (Mifid 2, Solvabilité 2…).

Les différents intervenants ont également pointé du doigt la complexification de la régulation et l’écueil que constitue de ce fait une législation rendue contre-productive. «Si vous avez une infrastructure efficace, vous créez un marché efficace», affirme Robert Scharfe , CEO de Luxembourg Stock Exchange.

Dans le cas d’une UMC, la régulation devra aussi être harmonisée en Europe en matière de levées de fonds. «Avec le ‘passporting’, le cadre réglementaire européen permet de créer et de vendre des produits dans différents pays. Par contre, les réglementations sont très fragmentées en ce qui concerne les levées de fonds et l’environnement fiscal, ce qui rend l’accès aux financements étrangers complexe pour les entreprises», souligne Denis Kiselev , CEO de SnapSwap .

Ce que confirme Luc Frieden: «Aujourd’hui, pour une petite entreprise, il est plus facile d’aller demander un prêt à la banque. Cela requiert aussi un changement de mentalité».

5/ Les procédures de faillites

Harmoniser la réglementation des faillites d’entreprises va de pair avec la réalisation de l’Union des marchés de capitaux. Ce que n’est jamais parvenue à faire Viviane Reding en tant que vice-présidente de la Commission et commissaire chargée de la justice, du fait des fortes divergences entre les différents ministres de la Justice sur ce sujet.

En favorisant les investissements transfrontaliers, l’UMC pose aussi nécessairement des problématiques en matière d’harmonisation fiscale.

Deux challenges de taille...