ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Michèle Detaille

«Nous devons mieux faire connaître l’industrie»



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Michèle Detaille veut avant tout poursuivre les efforts de réorganisation entrepris par Nicolas Buck il y a trois ans. (Photo: Anthony Dehez / Archives)

C’est ce 25 avril après-midi que l’assemblée générale de la Fedil élit officiellement Michèle Detaille à sa présidence. La patronne belge du groupe Alipa prend la succession de Nicolas Buck pour un mandat de trois ans. Elle fait le point avec Paperjam.lu sur les objectifs de sa présidence.

Votre prédécesseur, Nicolas Buck, considérait que «tout est industrie» et que la Fedil a donc un rôle très large dans l’activité économique du pays. Vous partagez cette vision?

Michèle Detaille . - «C’est vrai qu’il est devenu difficile de faire la distinction entre l’entreprise au sens classique et tout ce qui tourne autour. Les barrières ne sont plus aussi nettes, un peu à l’image de la distinction qui s’efface entre cols blancs et clos bleus.

L’idée est donc de dire que la Fedil représente l’industrie au sens classique ainsi que tous les services additionnels à cette industrie. Des conseillers ou des prestataires de services ont clairement leur place au sein de notre fédération. Un produit sans propriété intellectuelle ou sans la communication qui va autour, ça ne veut plus rien dire.

Et ces gens empruntent la porte que vous leur ouvrez?

«Oui, nous avons créé une fonction de business developper qui marche bien. Nous recensons environ 600 membres actuellement et nous avons accueilli de nouveaux adhérents qui sont hors du monde de l’industrie classique. Il y a une cohérence derrière tout cela, nous voulons couvrir tous les aspects du business, pas seulement voir affluer plus de membres. Mais nous allons frôler, voire dépasser, les trois millions d’euros de cotisations par an, ce qui nous donne des moyens pour agir et une grande indépendance.

Ces nouveaux acteurs vous permettent aussi de repositionner l’image de la Fedil?

«Oui tout à fait. Les années qui viennent s’inscriront dans la ligne du repositionnement stratégique qui avait été effectué il y a trois ans, lors de la prise de présidence de Nicolas Buck . C’est clairement le changement dans la continuité. On peut poursuivre quelques années encore sur les bases de l’exercice rigoureux fait à ce moment. Nous devons notamment mieux communiquer sur qui nous sommes et ce que nous faisons.

Les gens ne nous connaissent pas, ils ignorent que nous avons des entreprises d’envergure mondiale malgré la taille du pays. Un des chantiers sera donc de mieux communiquer et de retisser des liens entre la population et l’industrie, de mieux faire comprendre notre rôle dans les changements de la société. En matière de transition énergétique, par exemple, ceux qui changent vraiment les choses ne sont pas ceux qui crient dans la rue mais ceux qui imaginent et construisent les technologies de demain. C’est un grand chantier.

Un des chantiers sera donc de mieux communiquer et de retisser des liens entre la population et l’industrie.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Ce sera aussi une manière de mieux vous faire accepter dans certaines communes où on ne veut plus de l’industrie...

«Oui, nous devons montrer aux communes que l’industrie structure leur territoire avec des implications sur le commerce local, les artisans, etc. La richesse c’est bien beau, mais il faut que certains la produisent. Mais nous voulons aussi communiquer auprès des jeunes et leur montrer qu’en travaillant dans l’industrie, on peut aussi bien gagner sa vie, s’épanouir et œuvrer à la transformation de la société.

Au-delà des grandes priorités stratégiques définies il y a trois ans, avez-vous des priorités plus personnelles à faire passer?

«Comme je le disais, ma volonté c’est vraiment de mieux communiquer, de montrer aux jeunes ce qu’est l’industrie pour les attirer et avoir un dialogue positif avec le monde politique, qui ne nous connaît pas mieux que le reste de la population. Ils doivent mieux nous appréhender pour comprendre nos propres contraintes. Par exemple, je ne suis pas contre plus de souplesse dans l’organisation du travail. Mais si les employés peuvent choisir de travailler à la carte, de mon côté, je dois bénéficier aussi de la souplesse de pouvoir remplacer plus facilement. Actuellement, les contraintes du droit du travail sont encore extrêmement lourdes.

Vous faites le constat d’une rupture entre le monde de l’entreprise et le gouvernement?

«Non, mais les hommes politiques ne savent pas comment nous fonctionnons. Nous devons leur expliquer pour qu’ils puissent mieux adapter les mesures nous concernant et surtout avoir un dialogue franc avec eux ainsi qu’avec l’administration pour leur faire comprendre nos problèmes. Ils doivent pouvoir se rendre compte des conséquences, parfois dommageables, des décisions qui sont prises.

 Les hommes politiques ne savent pas comment nous fonctionnons.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Vous inquiétez-vous des mesures de début de mandature telles que les jours de congé supplémentaires?

«Il est clair que c’est une diminution du temps de travail, ce qui ne nous arrange pas dans la mesure où nous manquons déjà de main-d’œuvre. Et au regard des 35 heures en France, je dirais que ce n’est pas bon à long terme. Mais si certains veulent toujours plus de congés, d’autres aimeraient pouvoir travailler plus, il faudrait donc pouvoir offrir des possibilités dans les deux sens. Or, actuellement, ça reste compliqué de permettre au personnel d’accumuler des heures supplémentaires.

L’impôt des collectivités baisse à nouveau de 1%. Faut-il aller plus loin dans cette course à l’échelon européen?

«Nous sommes toujours au-dessus de la moyenne européenne, ce n’est pas la meilleure situation. Mais l’impôt est un élément parmi d’autres. Il faut aussi prendre en compte la sécurité juridique, la possibilité de pouvoir s’établir, d’accueillir de la main-d’œuvre, etc. Mais, bien entendu, plus un taux est bas, plus il est intéressant pour les entreprises, et il représente un facteur d’attrait pour les entreprises étrangères. Apparemment, les groupes étrangers qui cherchent à s’implanter dans un pays sont plus sensibles au taux nominal d’imposition qu’aux accommodements qui peuvent être obtenus par la suite.

Vous êtes la première présidente non luxembourgeoise de la Fedil. Est-ce que cela a fait grincer des dents?

«Je peux l’imaginer, mais je ne suis pas au courant (rires). Ceci dit, je ne pense pas que cela ait été le cas au sein de la Fedil, qui est une fédération très ouverte à l’international. Je suis aussi présente depuis longtemps au Luxembourg et je m’implique depuis un certain temps également au sein de la Fedil. Mais je ne veux pas non plus faire de cette nomination un symbole de quelque chose de différent. J’ai effectivement reçu des messages allant dans le sens d’une ouverture aux femmes ou aux non-Luxembourgeois, mais je ne vois pas les choses comme cela. J’ai accepté la fonction parce que j’étais en accord avec ce qui avait été réalisé précédemment ainsi qu’avec l’équipe en place.

Et donc, quelle est la touche féminine que vous allez apporter à la Fedil?

«J’ai du mal avec ce genre de questions, mais il y a sans doute des valeurs et des méthodes plus féminines. Personnellement, j’aime bien le consensus. Je suis plus dans l’adhésion que dans la confrontation ou l’autorité. J’aime aussi communiquer pour faire adhérer. Mais j’aimerais surtout qu’au sein du conseil d’administration de la Fedil, on donne plus de responsabilités aux administrateurs. Que la présidence soit mieux répartie sur l’ensemble du conseil. Chacun a ses sensibilités, il faut pouvoir en profiter. Je pense d’ailleurs qu’un patron, aujourd’hui, doit pouvoir s’impliquer dans la société et faire comprendre ce qu’une entreprise apporte au monde. À l’avenir, un mandat d’administrateur à la Fedil demandera un réel engagement. Les tâches sont devenues plus complexes, il faut connaître les dossiers et ouvrir son carnet d’adresses.

À l’avenir, un mandat d’administrateur à la Fedil demandera un réel engagement.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Votre passé politique peut vous aider dans cette nouvelle fonction?

«Oui, très clairement. Parce qu’en politique, chacun détient une voix alors que dans une entreprise tout est hiérarchisé. À la Fedil aussi, chacun peut exprimer son opinion. En plus, connaissant le monde politique, je peux mieux comprendre sa manière de fonctionner.

En parlant du monde politique, comment envisagez-vous votre future relation avec Luc Frieden , le nouveau président de la Chambre de commerce , au sein de l’UEL?

«Sereinement. On ne parlera pas de politique partisane et il s’est d’ailleurs assez bien éloigné du CSV. Quant à moi, si j’ai mes convictions, je ne suis pas dans un rôle de militante. Je considère que la diversité est une bonne chose et j’ai d’ailleurs soutenu sa candidature à la Chambre de commerce au sein de la Fedil. Il fallait trouver quelqu’un qui avait la disponibilité, la volonté et les capacités.

Vous venez d’une monarchie voisine mais résidez désormais au Luxembourg. Quelle est votre réaction au décès du Grand-Duc Jean?

«Ce sont effectivement deux monarchies proches. Je ne l’ai pas connu, mais j’ai le sentiment que le Grand-Duc, comme sa mère d’ailleurs, faisait l’unanimité autour de lui. Pour le monde des affaires, la famille grand-ducale a toujours été une aide précieuse pour faire ouvrir des portes à l’étranger. Ce sont des gens bien préparés, disponibles et qui contribuent à la bonne image du pays. Je ressens un grand attachement de la part des Luxembourgeois envers quelqu’un qui a toujours su se montrer proche d’eux.»