COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Communication

Le covid-19 au quotidien

Les médias s’adaptent en direct à un scénario inédit



En l’espace de quelques jours, les journalistes se sont approprié la forme «à distance» des conférences de presse. Un seul confrère relaie les questions centralisées lors des apparitions ministérielles, suivies en diffusion sur internet. Les mesures sanitaires accélèrent des pratiques digitales. (Photo: SIP/Julien Warnand/archives Paperjam)

En l’espace de quelques jours, les journalistes se sont approprié la forme «à distance» des conférences de presse. Un seul confrère relaie les questions centralisées lors des apparitions ministérielles, suivies en diffusion sur internet. Les mesures sanitaires accélèrent des pratiques digitales. (Photo: SIP/Julien Warnand/archives Paperjam)

Les médias vivent depuis plus de deux semaines la couverture de l’actualité en mode «confinement». Une période et un contexte particuliers sur le plan humain, technique et de la pratique du journalisme.

«Je fais ce métier depuis 32 ans, je n’avais jamais vu ça auparavant.» Guy Weber a beau avoir couvert plusieurs crises ou événements historiques de nature différente (la prise d’otage dans une crèche de Wasserbillig en 2000, le crash d’un avion Luxair en 2002, la naissance d’ArcelorMittal en 2006, la crise financière de 2007, ou encore le gouvernement inédit en tripartie en 2013), le coronavirus est tout simplement hors norme.

Après le décès du Grand-Duc Jean et la tornade en février et août 2019, la pandémie apporte, à nouveau, un lot de nouvelles peu réjouissantes. «C’est un grand défi pour les journalistes et pour les médias en général. C’est difficile d’informer sans semer la panique. L’autre défi est de rester éloigné des ‘fake news’. Nous sommes inondés d’appels et de mails en tout genre. Nous en revenons aux fondamentaux du journalisme: vérifier, recouper et se limiter aux faits», résume Guy Weber, directeur de l’information chez RTL.

Priorité à la sécurité des collaborateurs

Comme l’ont fait les entreprises dont l’activité a permis de passer rapidement en télétravail, la plupart des médias et des rédactions ont basculé dans un mode de gestion de l’information à distance. Pour limiter les risques de contamination au sein des bureaux.

«En concertation avec mon comité de direction et voyant la vague arriver, nous n’avons voulu prendre aucun risque par rapport à la santé de nos collaborateurs. Aussi, nous avons déclenché très tôt le télétravail pour l’ensemble de nos équipes», déclare Richard Karacian , CEO de Maison Moderne. «Dans ce genre de situation, ma première réaction a été de mettre à l’abri mes actifs fondamentaux, à savoir mes collaborateurs, puis d’assurer la continuité de l’entreprise, et notamment du service d’information, qui est à mes yeux une mission d’intérêt général. Le principe de précaution a prévalu avant toute autre chose.»

Si le scénario avait été anticipé sur le plan matériel et de l’organisation la semaine précédente au sein de la maison d’édition de Paperjam, l’accélération des décisions gouvernementales, le dimanche 15 mars , a marqué un tournant. «Grâce à notre préparation, nous étions opérationnels dès le lundi.» Paperjam vient d’ailleurs de paraître dans un numéro spécial en version digitale et consacré à la crise du coronavirus.

Du côté de RTL City, le télétravail est aussi devenu obligatoire pour tous les employés jusqu’à nouvel ordre. Seuls ceux dont les fonctions sont essentielles pour la continuité des activités sont autorisés à accéder aux bâtiments. «Nous devons protéger autant que possible les collègues qui assurent la diffusion, la production, les news… En réduisant les contacts sociaux, nous réduisons également les risques pour tous», note Roy Grotz , chef de l’information de RTL Radio Lëtzebuerg. Les studios radio et télé restent de facto utilisés pour les besoins des émissions. Avec parcimonie. Seul Dan Spogen rejoint, par exemple, le studio pour présenter la matinale radio en duo avec sa comparse Michelle Reiter, qui est en direct… depuis chez elle. Quant aux interviews pour les sujets du journal de RTL Télé Lëtzebuerg, elles sont le plus souvent effectuées en vidéoconférence.

La newsroom de RTL, anormalement vide. (Photo: DR)

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La newsroom de RTL, anormalement vide. (Photo: DR)

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La newsroom de RTL, anormalement vide. (Photo: DR)

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«Nos plans de gestion de crise étaient pensés autour des infrastructures, mais nous sommes ici dans le cas où les infrastructures sont intactes, avec seul un nombre limité de collaborateurs qui sont en mesure de les utiliser pour des raisons sanitaires», déclare Christophe Goossens , CEO de RTL Luxembourg. Le comité de direction de l’entreprise se réunit aussi en vidéoconférence pour un point quotidien sur l’évolution de la situation. «Nous évoluons dans une certaine sérénité, nos équipes font un travail remarquable dans des conditions difficiles, et à notre niveau, échanger apporte beaucoup.»

Mêmes mesures prises du côté de la radio de service public. «Les journalistes et les présentateurs en studio viennent toujours sur place, mais la majeure partie des journalistes et reporters travaillent depuis la maison, ce qui est tout à fait possible avec les moyens digitaux dont nous disposons. Nous pouvons travailler et monter nos sujets à distance et les renvoyer à la radio», déclare Jean-Claude Franck , rédacteur en chef de radio 100,7.

Pour la troisième semaine consécutive, les conférences de rédaction du matin ou de l’après-midi autour d’une table, d’un café, de l’actualité traitée par les confrères et du planning des sujets à venir ont cédé la place à une réunion virtuelle via un des systèmes en vogue disponibles en ligne. Tout au long de la journée, les mails et autres groupes Whatsapp chauffent au gré des nouvelles annonces.

De nouvelles manières de travailler

Ces outils et pratiques perdureront probablement en fonction des besoins, pour autant qu’ils ne remplacent pas le sel du métier des médias: l’interaction humaine. «En tant que dirigeants, nous devons prendre des décisions de crise en période de crise, mais la solution du télétravail quasiment généralisé ne peut pas pour autant perdurer», note Emmanuel Fleig , directeur de L’essentiel. «En termes de cohésion et de management, ce n’est pas l’idéal. Nous ne sommes pas sur une convergence pure entre nos médias, mais l’interaction humaine entre nos équipes print et web est tout de même importante. Le fait d’être réunis sous un même toit nous apporte indéniablement une valeur ajoutée.»

Au QG de L’essentiel, à Differdange, l’organisation diffère selon le canal: télétravail pour le digital, présence limitée pour la radio, tout en maintenant les créneaux d’information et rotation des équipes pour le journal papier.

La couverture en temps réel de l’actualité sanitaire qui touche à l’intimité de toute une population pousse les médias audiovisuels à revoir leurs programmes. Outre la diffusion en ligne des infos en trois langues (luxembourgeois, français, anglais), RTL a basculé ses émissions TV de divertissement sur RTL Zwee (anciennement «den 2.RTL»), alors que RTL Télé Lëtzebuerg reprend de 6h à 18h30 la «Radio Web TV», puis de 19h à 20h «de Magazin» et «de Journal».

Informer et éclairer

100,7 propose, depuis le 23 mars,  l’émission Klassesall  entre 11h et midi. Une heure dédiée aux écoliers avec des news qui leur sont destinées, ainsi que des contenus pédagogiques proposés par des partenaires comme le Natur Musée, les Stater Muséeën, ou encore science.lu.

Comment accompagner la population durant cette période de confinement? Comment inviter à la réflexion face à une situation qui varie d’heure en heure? Comment divertir et proposer ‘une autre actualité’? Les médias assument une mission de service public, ou de service à leur public, via la reprise systématique des informations officielles, tout en marquant leur différence en fonction de leur ligne éditoriale.

«Nous sommes en accord avec notre concept, qui est de ne pas traiter l’actualité en brut, mais de ne pas l’ignorer non plus», déclare Christoph Bumb, rédacteur en chef et cofondateur de Reporter.lu, pour qui le confinement n’est qu’une prolongation d’un télétravail et d’une flexibilité déjà bien expérimentés. «Nous ne traitons pas les briefings ou les informations du gouvernement en direct, nous voulons livrer d’autres perspectives sur cette actualité.» L’analyse du système de santé , la question d’une perspective post-pandémie , ou l’épineuse question de l’usage des langues dans la communication gouvernementale sont autant de sujets que le média d’investigation en ligne a choisi de creuser.

Pour l’hebdomadaire d’Lëtzebuerger Land, le coronavirus ne se traite pas non plus en «breaking news», mais ses effets directs ou indirects sont mis en perspective, avec un travail qui se poursuit en dehors des bureaux.

«C’est important d’aller sur le terrain, avec les mesures de sécurité qui s’imposent», déclare Josée Hansen, rédactrice en chef du d’Lëtzebuerger Land. «Traverser la ville, sentir l’ambiance, ce qui se passe… Je pense que le travail de journaliste ne se limite pas aux nouvelles qui arrivent sur internet. L’info chaude passe par les radios, les sites internet et le gouvernement, qui pourrait presque le faire sans les médias pour les aspects officiels. Il revient donc aux journalistes d’analyser, de poser des questions, de mettre en rapport, de prendre de recul.»

Pour l’occasion, le Lëtzebuerger Land a choisi d’ouvrir gratuitement tous les articles liés au coronavirus sur son site internet:

La version papier continue quant à elle à parvenir à ses abonnés. «Les lecteurs ont le temps de lire! C’est aussi pour cela que nous produisons un journal complet, y compris la vie culturelle. La vie continue!», ajoute Josée Hansen.

Pas de rupture non plus dans la chaîne de production du Luxemburger Wort, qui, malgré une organisation en télétravail, enchaîne les contenus pour son quotidien papier et ses informations en ligne en quatre langues (allemand, français, portugais et anglais).

«Les journalistes sont capables de faire leurs recherches et leur travail à distance», pointe Roland Arens, rédacteur en chef. «Dans la limite des restrictions et des consignes, nous envoyons nos journalistes, photographes ou vidéo, sur le terrain, avec comme priorité de ne pas leur faire courir le moindre risque.»

Le paradoxe des audiences et de la pub

La fermeture des bars, cafés, restaurants et commerces non essentiels, le 15 mars à minuit, des écoles le lendemain , l’arrêt des chantiers le 20 mars… les décisions prises par le gouvernement pour enrayer la propagation de la pandémie entraînent un besoin accru d’informations qui se ressent dans l’augmentation mécanique des audiences, comme le soulignait le site dédié à l’univers de la pub, adada, sur base des données du CIM et du site Paradigm Media de Bob Hochmuth. Un pic de 2,7 millions de sessions a été enregistré, rien que pour la journée du 18 mars dernier.

Mais les conséquences économiques de la crise sanitaire se reflètent déjà au travers des médias, qui voient certains de leurs annonceurs mettre leurs budgets publicitaires en veilleuse. Ce qui risque de mettre la première partie de l’année sous pression.

«Nos médias sont beaucoup consommés pour le moment, nous adaptons notre offre d’information pour tenir compte de cette demande grandissante. Quant au marché publicitaire, nous ne disposons pas encore d’une vue complète, mais il est clair que l’impact sera important», relève Christophe Goossens, pour RTL.

«La majeure partie de nos annonceurs s’adressent au grand public, et eux-mêmes ont dû fermer leurs portes, mis à part les grandes surfaces, les autres commerces concernés par l’exception», ajoute le directeur de L’essentiel, Emmanuel Fleig. «Nous avons été compréhensifs et n’avons pas exigé le maintien des annonces. Nous voulons être proches de nos clients dans les bons, comme dans les mauvais moments. Mais nous sommes en effet dans la situation paradoxale avec énormément d’intérêt, par exemple, pour notre journal lié à la mission d’information que nous défendons, alors que son modèle économique est basé sur la publicité. D’autant plus que nous ne disposons pas d’aide à la presse…»

Dans un esprit de solidarité, certaines régies publicitaires, dont celle de Maison Moderne, ont proposé des emplacements gratuits aux TPE et PME en cette période de crise.

Pour le Paperjam Club, le coronavirus a signifié l’arrêt immédiat des événements programmés pour les prochaines semaines, un report de certains événements phares et un basculement vers une offre digitale enrichie, avec notamment l’organisation de nouveaux formats, comme les webinars, dès cette semaine. «Ce qui était valable pour nos salariés est aussi valable pour nos membres», ajoute Richard Karacian, CEO de Maison Moderne. «Bien avant l’annonce des mesures coercitives du gouvernement, nous avons suivi notre logique de sécurité pour tous, en reportant ou annulant nos événements physiques, avec des conséquences financières lourdes, mais nous voulions être droits dans nos bottes.»

Un marathon, plus qu’un print

Rarement les journalistes n’auront été amenés à traiter un tel flux d’information politique au quotidien, symbolisé par deux visages: le ministre d’État et Premier ministre, Xavier Bettel (DP), et la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP).

«Si on compare la situation à l’étranger, aux grands pays, on constate que le Luxembourg manque d’une certaine structure dans la communication de crise, ce qui entraîne la présence quasi quotidienne du Premier ministre, mais surtout de la ministre de la Santé, pour des prises de parole, là où des hauts fonctionnaires ou des experts s’expriment dans d’autres pays», notait Christophe Bumb, lorsque nous l’interrogions à ce sujet après une première semaine de confinement. «Nous manquons aussi de perspective. Comment va-t-on sortir de cette crise?»

Paulette Lenert et Xavier Bettel doivent manier un langage à la fois émotionnel et ferme, dans une situation délicate. (Photo: SIP)

Paulette Lenert et Xavier Bettel doivent manier un langage à la fois émotionnel et ferme, dans une situation délicate. (Photo: SIP)

Entre-temps, la ministre de la Santé recourt régulièrement à des experts lors de conférences de presse, et le gouvernement a annoncé un programme de stabilisation de l’économie. Mais, de l’aveu de tous, cette bouée de sauvetage ne sera que temporaire. En attendant un autre plan de relance, et donc de sortie de crise.

«Paulette Lenert fait du super boulot», notait Josée Hansen. «Elle a eu six semaines pour découvrir son ministère (après le départ d’Étienne Schneider, ndlr), avant que cela ne lui tombe sur la tête. Elle aborde les choses de manière rationnelle, sans panique ni naïveté. Elle rassure tant qu’elle peut.»

Baptême du feu et test politique d’une envergure rarement vécue par les plus chevronnés, la néo-ministre arrivée au gouvernement – sans avoir été élue – en décembre 2018 a réussi la gestion de cette première partie de la crise. Après le rapport Waringo , qui avait rappelé combien Xavier Bettel peut se montrer déterminé à faire bouger des dossiers, revoici le Premier ministre, ou plutôt le ministre d’État, aux avant-plans d’une situation où il apparaît comme une figure régalienne, en appelant régulièrement au respect des consignes: «restez chez vous» et «vous faites tous partie de la solution».

On peut en revanche se poser la question de la présence relative de la famille grand-ducale. Les actions de solidarité se multiplient dans tout le pays, mais Leurs Altesses Royales, confinées au château de Berg, sont restées peu visibles, hormis l’allocution du Grand-Duc, le 16 mars dernier . Une communication est arrivée le 1er avril pour illustrer les contacts pris par le Chef de l’État auprès des personnels engagés dans la lute contre le Covid-19 et par la Grande-Duchesse  auprès des associations.

Le soutien royal sera peut-être plus visible dans les prochaines semaines. Car la lutte contre la pandémie n’a pas encore atteint son paroxysme, le pic de contagion étant attendu dans les prochains jours . La couverture de l’actualité s’annonce encore haletante pour les prochaines semaines, sans parler des perspectives des conséquences économiques.

«C’est un marathon, il faut tenir sur la longueur avec un accès limité aux interlocuteurs en raison des mesures sanitaires et un enchaînement des informations qui rend parfois complexe la prise de distance», abonde Guy Weber.

Et si cette crise avait – au moins – le bénéfice de remettre au centre de la société l’importance du travail de journaliste? «Nous avons aussi des progressions importantes sur notre site internet. Rien que pour la première moitié de mars, nous étions au même niveau que pour l’ensemble du même mois de 2019», note Jean-Claude Franck. «Les gens veulent avoir accès à de l’information crédible. On parle souvent de la crise des médias, que les gens ne font plus la différence entre Facebook et les médias professionnels, mais nous voyons entre-temps que les gens se retournent vers les médias professionnels.»

Quelle sera la résilience de nos sociétés au lendemain de la crise? Le coronavirus va-t-il remettre en cause nos modes de vie? Beaucoup de questions qui restent en suspens.

«Ce que je retiens, c’est que la vie reprend toujours le dessus», se rappelle Richard Karacian, qui, en tant que secrétaire général du groupe L’Express à l’époque, a vécu le quotidien à Paris au lendemain des attentats. «En période de crise, il faut ne pas se laisser abattre, motiver et mobiliser ses troupes, et surtout innover pour créer de la valeur, tant pour le lecteur que pour nos annonceurs et clients.»