POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Cour grand-ducale

Le rapport Waringo pointe le rôle de la Grande-Duchesse



Jeannot Waringo décrit une ambiance faite de non-dits et de crainte au Palais, et de la concentration des décisions dans les mains de S.A.R. la Grande-Duchesse Maria Teresa. (Photo: Nader Ghavami / archives / Maison Moderne)

Jeannot Waringo décrit une ambiance faite de non-dits et de crainte au Palais, et de la concentration des décisions dans les mains de S.A.R. la Grande-Duchesse Maria Teresa. (Photo: Nader Ghavami / archives / Maison Moderne)

Le rapport Waringo épingle l’omniprésence de S.A.R. la Grande-Duchesse dans la gestion quotidienne du personnel de la Cour grand-ducale, alors qu’elle «exerce une fonction purement représentative». Sa publication permet de dresser les constats en vue d’une réforme du fonctionnement de la Cour.

Le gouvernement a publié, vendredi matin, le rapport remis par Jeannot Waringo, représentant spécial du Premier ministre auprès de la Cour grand-ducale, au Premier ministre Xavier Bettel  (DP).

Un texte de 44 pages, daté du 24 janvier, qui fait la part belle aux comparaisons avec les maisons royales européennes et aux propositions de réforme, mais qui ne passe pas sous silence les dysfonctionnements relevés au sein de la Maison luxembourgeoise.

Nommé le 24 juin 2019 , l’ancien haut fonctionnaire indique avoir réalisé quelque 60 réunions avec les différents collaborateurs de la Maison grand-ducale et visité plusieurs services «sur place pour connaître le travail du personnel de la Cour», du garage à la bibliothèque, en passant par les archives ou le service de la collection des objets d’art et de meubles. Il s’est également entretenu avec des représentants de la Chambre des députés, de la police, de l’Administration des bâtiments publics, ou encore du Service information et presse.

«Je voudrais signaler qu’en accord avec les termes de ma mission, j’ai répondu aux demandes d’entretien d’anciens collaborateurs qui ont éprouvé le besoin ou la nécessité de partager, en toute confiance, des situations vécues ou ressenties», écrit le rapporteur, soulignant avoir «rencontré des gens formidables» tout au long de ses entretiens.

Ma présence était ressentie comme un élément perturbateur.

Jeannot Waringo,  rapporteur spécial auprès du Premier ministre

Si le Palais grand-ducal lui a ouvert ses portes, sa pleine collaboration n’a pas été acquise, puisque, raconte M. Waringo, «ma volonté de contribuer à ce projet fut toutefois ébranlée par l’intervention soudaine d’un bureau d’avocats qui fut mandaté par l’Administration des biens de S.A.R. le Grand-Duc pour répondre à un courrier que j’avais adressé au début du mois de novembre au maréchal de la Cour».

Un courrier par lequel le rapporteur avait demandé «des renseignements supplémentaires afin de pouvoir remettre au Premier ministre mon avis sur une proposition de recrutement d’un nouveau collaborateur ou collaboratrice pour le secrétariat de S.A.R. la Grande-Duchesse». Aucune information ne lui a finalement été transmise.

«Je dois dire très clairement que j’ai ressenti, à tort ou à raison, l’apparition de ce bureau comme un tournant dans ma façon de concevoir ma collaboration avec les responsables de la Cour grand-ducale. À partir de ce moment-là, je ne pouvais plus me départir de l’impression que ma présence était ressentie comme un élément perturbateur, et non pas comme une aide en vue de la réforme de notre monarchie.»

68 départs depuis 2014

S’attardant sur la gestion des ressources humaines, M. Waringo relève «qu’auprès de la Cour, il n’existe pas d’analyse sur l’effectif en personnel, dont la présence est nécessaire pour assurer le bon fonctionnement de la Maison du chef de l’État», et appelle à une «séparation claire et précise entre le personnel qui est nécessaire pour l’exécution des fonctions officielles du Grand-Duc et le personnel qui appuie le Grand-Duc et sa famille dans leurs activités privées».

Il dénombre:

- 11 collaborateurs pour le Palais;

- 31 pour le Château de Berg;

- 12,1 pour le Château de Fischbach;

- 26,85 pour le Maréchalat;

 - 6,8 pour la Maison du Grand-Duc;

- 6, 4 pour l’Administration des biens;

- sans oublier la lingerie et le garage (11,5 au total).

Soit 89 agents à temps plein et 17 personnes détachées.

«L’effectif total des personnes qui sont engagées par l’Administration des biens pour appuyer le Grand-Duc dans l’exercice de ses fonctions est resté globalement stable au cours de la période 2014-2019. Cette quasi-stabilité de l’effectif doit toutefois être nuancée par la prise en compte des nombreux mouvements qui ont eu lieu au cours de la période sous revue.»

Effectivement, le rapporteur a compté 68 départs entre 2014 et 2019, dont 17 départs en retraite, 16 changements d’administration, 8 résiliations de période d’essai, 16 démissions et 11 licenciements. «Compte tenu du fait que la Cour emploie au total quelque 110 personnes, il s’impose de noter que les mouvements au niveau du personnel ont été très importants au cours de la période sous revue», constate-t-il.

J’ai senti une certaine anxiété auprès des collaborateurs, comme l’anxiété d’être réprimandés ou de perdre leur emploi.

Jeannot Waringo,  rapporteur spécial auprès du Premier ministre

S’ensuit une page qui retranscrit, dans un style toujours sobre et précautionneux, une ambiance de travail délétère au sein de la Cour grand-ducale. «Sans vouloir me prononcer dans le cadre de ce rapport sur les raisons qui ont été ou qui ont pu être à l’origine de ces nombreux départs, ou encore sur les raisons qui ont pu amener les responsables de la Cour à mettre fin à un nombre très important de relations de travail, je voudrais néanmoins dire que les entretiens que j’ai eus avec des personnes qui ont quitté leur emploi n’ont pas manqué de faire entrer progressivement des sentiments de désarroi dans ma façon de concevoir les relations humaines, qu’elles soient professionnelles ou privées.»

Une gestion des RH en question

Disant avoir rencontré «des gens formidables qui s’investissent pleinement dans leur travail pour épauler notre Souverain dans l’exercice de ses importantes fonctions», M. Waringo poursuit en affirmant que «la gestion des ressources humaines soulève de nombreuses interrogations».

Épinglant «l’absence d’un processus de recrutement clairement défini et officiellement arrêté», il s’inquiète surtout pour le «moral et la motivation du personnel». «Dès les premiers jours de ma présence au Palais, j’ai senti une certaine anxiété auprès des collaborateurs, comme l’anxiété d’être réprimandés ou de perdre leur emploi. J’ai senti une certaine peur du blâme, sans que les collaborateurs n’aient eu besoin d’exprimer ouvertement leurs sentiments. Il y a des signes qui ne trompent pas. J’ai remarqué, à tort ou à raison, que dans les échanges et discussions entre collègues, la jovialité et l’humour sont rares. Chacun est sur ses gardes et pèse ses paroles.» Une remarque qui donne l'impression d'un malaise généralisé, quelle que soit la proximité des agents avec le couple grand-ducal.

Les chefs expriment leurs préférences à l’égard de ceux et de celles qui sont moins critiques.

Jeannot Waringo,  rapporteur spécial auprès du Premier ministre

M. Waringo estime encore que le nombre élevé de départs est un signe de ce malaise latent, tout comme «la communication interne, qui, d’après ce que j’ai pu voir et entendre, est quasiment inexistante. Les responsables administratifs ne communiquent que très rarement en interne, ce qui explique que le personnel n’est guère informé au sujet des développements au sein de la Cour.»

Dénonçant un «quotidien rythmé par des non-dits et par des rumeurs», il met en exergue le fait que «les collaborateurs ont, pour certains au moins, le sentiment de ne pas être respectés, alors qu’ils s’investissent pleinement dans leur travail. D’autres, au contraire, qui ont une attitude moins engagée professionnellement mais également moins critique et plus docile, récoltent davantage d’encouragements.»

Il précise encore que cette atmosphère résulte du fait que «les chefs prennent leurs distances vis-à-vis du personnel et expriment leurs préférences à l’égard de ceux et de celles qui sont moins critiques».

Les décisions les plus importantes dans le domaine de la gestion du personnel, que ce soit au niveau du recrutement, de l’affectation aux différents services, ou encore au niveau du licenciement, sont prises par S.A.R. la Grande-Duchesse.

Jeannot Waringo,  rapporteur spécial auprès du Premier ministre

Ce constat accablant posé, M. Waringo estime que «c’est l’avenir qui compte», et qu’il faut pour cela «accepter la nécessité du changement». Et le changement doit intervenir, lit-on entre les lignes, chez la personne qui prend les décisions. «Les décisions les plus importantes dans le domaine de la gestion du personnel, que ce soit au niveau du recrutement, de l’affectation aux différents services, ou encore au niveau du licenciement, sont prises par S.A.R. la Grande-Duchesse», lâche-t-il.

«Dans au moins deux cas où je voulais apporter ma contribution pour trouver une solution, j’ai clairement senti la présence de S.A.R. la Grande-Duchesse dans le fonctionnement de la Cour.» En clair: c’est bien S.A.R. la Grande-Duchesse qui tire les ficelles en matière de gestion des ressources humaines. 

«Je voudrais dire très honnêtement, et au risque d’être mal compris, que, dans la chaîne décisionnelle du Palais, et surtout dans le domaine de la gestion du personnel, le rôle de la Grande-Duchesse, qui exerce une fonction purement représentative, ne devrait pas être un sujet de discussion.» Autrement dit: c’est un rôle qu’elle ne devrait pas assumer. «Il faut réformer le fonctionnement de notre monarchie sur ce point essentiel. Il n’y a, à mon avis, pas d’autre solution.»

C’est le Grand-Duc, chef de l’État, qui devrait seul figurer dans l’organigramme de la Cour.

Jeannot Waringo,  rapporteur spécial auprès du Premier ministre

Quelques pages plus loin, essayant de retracer l’organigramme régissant le fonctionnement de la Cour, M. Waringo enfonce le clou en estimant que «notre Constitution ne prévoit pas de fonctions officielles pour l’épouse du Grand-Duc. Dès lors, c’est le Grand-Duc, chef de l’État, qui devrait seul figurer dans l’organigramme de la Cour.»

Des suites politiques à venir

Sans appel, le constat de M. Waringo doit maintenant être digéré par le Premier ministre pour une éventuelle réforme de la Maison grand-ducale. Le président de la Chambre des députés, Fernand Etgen (DP), va recevoir par courrier une copie officielle du rapport. Ce dernier fera l’objet d’une discussion, mercredi 5 février, lors de la réunion de la Commission parlementaire en charge des institutions.

La publication du travail de Jeannot Waringo est une première étape vers une réforme qui s’avère nécessaire au vu des constats posés, tant pour la Cour elle-même que pour le fonctionnement des institutions en 2020.

Dans un communiqué envoyé aux rédactions à 11h35 ce vendredi, le Maréchalat de la Cour indique que «la Cour grand-ducale a pris connaissance du rapport sur l’exécution de la mission de M. Jeannot Waringo, représentant spécial du Premier ministre. Dans un souci d’une plus grande transparence et de modernisation, la Cour contribuera de manière constructive à la mise en œuvre des améliorations proposées dans ce rapport.»

Consulter le rapport intégral: