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Nouveau CEO à partir de juin

L’immense défi qui attend Gilles Feith chez Luxair



Aux côtés de François Bausch, vice-Premier ministre, ministre de la Mobilité et des Travaux publics et ministre de la Défense, Gilles Feith, coordinateur général de la Défense (2e à partir de la droite), est allé à la rencontre des acteurs du secteur, la semaine dernière. (Photo: Sip)

Aux côtés de François Bausch, vice-Premier ministre, ministre de la Mobilité et des Travaux publics et ministre de la Défense, Gilles Feith, coordinateur général de la Défense (2e à partir de la droite), est allé à la rencontre des acteurs du secteur, la semaine dernière. (Photo: Sip)

Le 1er juin, le conseil d’administration de LuxairGroup se prononcera sur l’arrivée aux commandes d’un nouveau pilote, Gilles Feith, à un des moments les plus délicats de l’histoire de la compagnie luxembourgeoise. Il va falloir attacher sa ceinture.

(Ce texte a été modifié, à 18h49 avec une précision de Luxair sur M. Gigleux)

À 63 ans, qu’il a fêtés le 6 mai, Adrien Ney a décidé de tirer sa révérence après 15 ans de bons et loyaux services. «LuxairGroup est conscient que la situation post-crise sera manifestement différente de celle avant la crise, et que des décisions importantes qui impacteront l’entreprise à moyen terme et à long terme devront être prises. Suite au départ à la retraite d’Adrien Ney, il semble approprié à LuxairGroup que ces décisions soient prises ensemble avec un nouveau directeur général», dit le communiqué du groupe diffusé le 24 avril.

Une semaine plus tard, le président du conseil d’administration, Giovanni Giallombardo, représentant du leader mondial de l’optique Luxottica via sa structure financière Delfin, mettait fin au suspense: «Après concertation avec les actionnaires», l’État luxembourgeois détient 39,05% des parts directement et 21,81% via la Spuerkeess. L’Italien (13% des actions) annonce qu’il proposera Gilles Feith à partir du 1er juin, «pour son expérience confirmée de gestionnaire pour faire face aux défis futurs».

Entre les deux annonces, le vice-président exécutif en charge du handling, aussi bien pour le cargo que pour les passagers, Jean-Paul Gigleux , a été radié du comité de direction selon une déclaration enregistrée le 28 avril auprès du registre du commerce. «Mais il est là et il travaille», explique Jos Schroder, du service communication du groupe, lundi soir par téléphone.

95% du trafic annulé depuis le début de la crise

La période est compliquée pour le secteur. Le «lockdown» a cloué la quasi-totalité des avions au sol. Chaque minute qu’un appareil passe au sol coûte une fortune à la compagnie aérienne. Depuis le début de la crise, 4,5 millions de vols de passagers ont été annulés dans le monde, soit 95% du trafic, selon l’Organisation internationale du transport aérien.

«Mars a été un mois désastreux pour l’aviation. Les compagnies aériennes ont progressivement ressenti l’impact croissant des fermetures de frontières liées au Covid-19 et des restrictions à la mobilité, y compris sur les marchés intérieurs. La demande était au même niveau qu’en 2006, mais nous avons des flottes et des employés deux fois plus importants», s’alarme le directeur général de l’IATA, Alexandre de Juniac.

L’Europe est la deuxième partie du monde la plus touchée derrière l’Asie, mais les statistiques évoluent en même temps que celles du coronavirus. L’absence de vaccin et d’immunisation globale va obliger les compagnies à adopter des mesures de distance physique. Un cauchemar, alors qu’elles ont passé des années à essayer de remplir au maximum leurs avions (de 65 à 75%), toujours dans le même souci de rentabilité.

Ryanair contre toutes les aides d’État aux compagnies

Spécialiste des coups de communication, le tonitruant patron de Ryanair, Michael O’Leary, a annoncé que s’il devait prendre de telles mesures, il préférait laisser ses avions au sol.

Sur un an, la compagnie irlandaise a perdu 99,6% de ses passagers, s’apprête à licencier 3.000 personnes (15% de ses salariés) et… refuse que les États aident leurs compagnies nationales, elle qui a grandi avec les aides et faveurs que les uns et les autres lui faisaient pour proposer ses vols à prix cassés depuis des aéroports secondaires.

Mercredi, le CEO de Ryanair a déposé plainte devant la Cour de justice de l’Union européenne contre le feu vert accordé par la Commission européenne aux 455 millions d’euros de garanties publiques apportées par la Suède et la Norvège à SAS Scandinavian Airlines et aux autres compagnies du nord de l’Europe. M. O’Leary en fera autant contre les aides apportées par le gouvernement français à Air France KLM (11 milliards d’euros) et contre toutes les aides de ce type d’ici au 21 mai, que ce soit en faveur de Lufthansa ou de British Airways.

C’est déjà un souci que le Luxembourg n’aura pas: selon le cabinet du ministre de la Mobilité, François Bausch  (Déi Gréng), LuxairGroup n’a demandé aucune aide de ce type.

Le futur directeur général, Gilles Feith, est aux premières loges: l’ex-directeur du Centre des technologies de l’information de l’État (CTIE) a quitté son poste pour celui de directeur de cabinet du ministre de la Défense… le même François Bausch.

Rigoureux et discipliné, Gilles Feith a décliné toute interview jusqu’à ce que sa nomination devienne officielle. Revoir les photos de l’organisation logistique de la crise du Covid-19 donne l’impression de découvrir a posteriori des indices de sa nomination. Ce qui dérange l’opposition CSV, qui demande des éclaircissements sur cette annonce tombée avant la publication des résultats annuels.

Cargolux et le handling de Luxair ont été au four et au moulin pour permettre au Luxembourg de survivre dans la crise mondiale. Hôpital de campagne de l’agence de logistique de l’Otan à aller chercher à Bari pour le monter à côté du Centre hospitalier de Luxembourg, livraison des masques et des produits de santé soit vers les professionnels de santé, soit vers l’armée pour qu’elle redistribue tout, dans le calme, vers la population résidente et les frontaliers: le futur CEO a tout vécu aux premières loges.

Même la communication du ministre aux deux casquettes a mis de l’huile à son arrivée. «Nous devons être fiers et rassurés d’avoir au Luxembourg une plaque tournante logistique de cette envergure», commente M. Bausch, le 28 avril, après avoir visité le Cargocenter où Cargolux et LuxairCargo tirent dans la même direction. LuxairCargo réalise 80% de son chiffre d’affaires avec le sixième affréteur aérien du monde, même si le tonnage continue de baisser, signe que les avions volent moins remplis, disait M. Gigleux, début décembre, pendant que les Chinois dissimulaient cette étrange «pneumonie» au reste de la planète.

Le coronavirus a mis un coup d’arrêt à dix ans de croissance ininterrompue de trafic au Findel. Une croissance spectaculaire au fur et à mesure que les autorités ont accepté que d’autres compagnies, y compris «low cost», viennent titiller le fleuron national, Luxair Airlines. Pour que le Luxembourg reste un hub et ne se retrouve pas isolé face à des compagnies «low cost» à deux heures de route en Belgique ou en Allemagne…

De 3 millions de passagers en 2016, l’aéroport luxembourgeois est passé à 4,4 millions de passagers l’an dernier, dont moins de 50% (2,148) pour Luxair, et devait passer à 4,8 millions de passagers en 2020. Il n’atteindra jamais ce chiffre: non seulement au moins trois mois de trafic (mars-avril-mai) passeront à zéro, mais les entreprises qui ont l’habitude de faire voyager leurs équipes ne semblent pas toutes disposées à revenir très vite au «business as usual».

L’Europe, disent les dirigeants politiques, doit aussi se préparer à un été… en Europe, si tout va bien, voire moins loin pour éviter tout risque de circulation du virus. Le moindre signe de deuxième vague se traduira par un retour au confinement, et les avions resteront au sol. Vols secs sur internet, vols à tarifs promotionnels (65% en 2018), vols dans le cadre des forfaits de LuxairTours, services en vol et au sol comme ces 2,295 millions de repas servis en 2019, toutes les lignes seront touchées en même temps.

Pour l’instant, il ne s’agit plus de se battre pour préserver ses parts de marché face aux autres compagnies installées au Findel, ni même d’ouvrir de nouvelles destinations, comme le Maroc ou l’Égypte, dans un contexte international un peu plus détendu qui avait amené de nouveaux clients à LuxairTours l’an dernier. Mais de survivre et d’être prêt à relancer les activités au moindre coin de ciel bleu, ce qui demandera une agilité d’équilibriste.

LuxairGroup doit assurer la continuité de l’entreprise. Pour cela, le groupe a déjà recours au chômage partiel et ses réserves financières – 174,3 millions d’euros d’avoirs en banque, selon le dernier bilan financier disponible (2018) ou 316 millions d’euros de réserve – devront lui permettre de passer la crise et de financer la location ou l’achat de ses avions, parfois logés dans des structures au nom d’un temps plus léger (Roi Soleil, Snowy Summer, Sunny Winter ou Sunny Horizon, par exemple – plus drôles que les ElleGé, Elle Bebe ou Elle Q De ou Elle Q Ten qui reprennent les lettres et les chiffres qui sont flanqués sur les carlingues).

La réfection des pistes avancée?

Les résultats de 2019 seront connus à peu près au même moment où M. Feith sera soumis au conseil d’administration. Ceux de 2018 ont affiché un résultat opérationnel de 800.000 euros (par rapport à 2 millions d’euros un an plus tôt), marqué par une hausse de 12% de LuxairTours (274 millions d’euros de recettes pour 9,7 millions de bénéfice) qui avait compensé le recul de l’activité Luxair Airlines (190 millions d’euros pour des pertes de plus de 10 millions contre 6,3 millions en 2017) et celui de l’activité LuxairCargo (104 millions d’euros pour 3,9 millions de bénéfice).

Et on peut s’attendre à ce que ceux de 2019 s’inscrivent dans la même logique, sur la base des premiers résultats publiés au début décembre .

Les conséquences du Covid-19 seront-elles le premier challenge auquel sera confronté le futur dirigeant du groupe? Ne faudrait-il pas profiter de la situation pour avancer la réfection des pistes prévue l’an prochain?

Avec 45% des voyageurs potentiels qui attendront un mois ou deux après que la crise s’éloigne, 30% qui attendront six mois et 10% qui sont prêts à reporter leurs voyages d’un an, selon un sondage publié fin avril, la question mérite d’être posée. Cela ne concerne plus le seul CEO de Luxair, ni même de Cargolux, mais aussi celui de Lux-Airport. Surtout que la fin de ces travaux devait coïncider avec l’arrivée du tram à l’aéroport en 2021.

Estimés à 270 millions d’euros, dont 150 millions pour la seule piste, les travaux dureront à peu près deux ans et seront effectués la nuit, de 23h à 6h, sauf en hiver, a précisé le ministre de la Mobilité et des Travaux publics en novembre dernier. La crise donne une opportunité unique de tout bousculer.