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Paulette Lenert (ministre de la Santé)

«Une cinquantaine de cas par jour, c’est inquiétant»



«L’élément-clé, c’est que les gens arrivent à maîtriser leurs interactions», assure Paulette Lenert. «S’ils les notent, s’ils savent exactement nous dire avec qui ils étaient, nous parviendrons à identifier les contacts et à briser les chaînes d’infection.» (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

«L’élément-clé, c’est que les gens arrivent à maîtriser leurs interactions», assure Paulette Lenert. «S’ils les notent, s’ils savent exactement nous dire avec qui ils étaient, nous parviendrons à identifier les contacts et à briser les chaînes d’infection.» (Photo: Patricia Pitsch / Maison Moderne)

La recrudescence du nombre de cas de Covid-19, avec parfois plus de 50 cas par jour, est inquiétante, reconnaît la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP). Pour éviter une deuxième vague, la sensibilisation de la population et un traçage précis des contacts sont essentiels.

Le pays a connu une recrudescence du nombre de cas de Covid-19 ces deux dernières semaines. Cela vous paraît-il préoccupant?

Paulette Lenert . – «Sans vouloir céder à la panique, une cinquantaine de cas par jour, c’est beaucoup, et c’est inquiétant. Il ne faut pas le minimiser. Il reste à espérer que cela reste stable, que cela ne va pas devenir exponentiel.

Quelle est la cause de cette hausse du nombre de cas?

«Elle est toujours la même: partout dans le pays, c’est le phénomène des barbecues et des fêtes de famille, des fêtes privées où les gens se sont relâchés . Nous le voyons très clairement.

Les gens ont peut-être mal compris le changement de paradigme qu’on a cherché à mettre en place à partir du 10 juin. On partait de l’hypothèse qu’ils avaient bien compris comment il fallait se comporter, et que les mesures coercitives n’étaient donc plus nécessaires.

Nous avons peut-être surestimé la responsabilité individuelle.
Paulette Lenert

Paulette Lenert,  ministre de la Santé

Mais à partir du moment où aller au-delà d’un certain nombre d’invités a été autorisé, les gens sont allés jusqu’au maximum, tout simplement, sans avoir bien compris que le virus était toujours présent. Nous avons peut-être surestimé la responsabilité individuelle.

Êtes-vous déçue de ces comportements?

«Non, c’est humain, ce n’est pas une question d’être déçue. Mais c’est alertant. Il y a quelque chose qui n’a pas marché comme nous l’avions prévu. Avec le déconfinement, nous savions que cela allait bouger, mais nous ne nous attendions pas à ce que ce soit aussi flagrant et aussi clairement en relation avec ces fêtes privées.

À chaque fois, nous avons fait des petits pas. Nous voyons bien qu’il y a un problème désormais. C’est un pari qu’on a pris. Le tout, c’est de réajuster maintenant.

Sommes-nous en présence de cette fameuse «deuxième vague» tant redoutée?

«Cela dépend de ce qu’on entend par vague. Une reprise des infections était inévitable avec le déconfinement, parce qu’alors on accepte des interactions et donc des risques.

Il y a une nouvelle vague quand une courbe reprend vraiment, quand les infections se développent de manière exponentielle. Mais peut-être que nous allons parvenir à rester autour de 40 ou 50 cas quotidiens et à rattraper le phénomène. Nous le saurons d’ici une ou deux semaines.

Quelle est la méthode pour garder cette épidémie sous contrôle?

«L’élément-clé, c’est que les gens arrivent à maîtriser leurs interactions. S’ils les notent, s’ils savent exactement nous dire avec qui ils étaient, nous parviendrons à identifier les contacts et à briser les chaînes d’infection. Mais si les gens ne savent plus, s’ils voient des centaines de personnes, alors, nous ne pourrons plus suivre le virus. Le tout, c’est de pouvoir suivre le virus.

Avec une telle recrudescence du nombre de cas, le traçage reste-t-il réalisable?

«Il y a 15 jours, le traçage était facile. Avec les nouvelles infections, ça explose. Il a fallu identifier 3.000 contacts en une dizaine de jours, c’est énorme. C’est vraiment là le challenge.

Allez-vous augmenter les capacités en termes de moyens et de personnel afin de réaliser ce traçage?

«Nous sommes en train de recruter, de mobiliser des personnes dans la fonction publique et des volontaires. Les équipes sont sur l’opérationnel parce qu’il ne faut pas perdre de temps: il faut vite identifier les téléphones, c’est une question de rapidité. Elles travaillent vraiment jusqu’à tard le soir et durant le week-end. C’est vraiment dur pour le service.

D’autant que ces gens doivent aussi être formés: pour intégrer les nouvelles équipes, il faut un minimum d’apprentissage pour pouvoir utiliser le système en place, pour savoir comment prendre en charge les gens, ce qui n’est pas évident.

Un projet de loi a été déposé afin de rétablir des obligations légales pour les rassemblements de plus de 20 personnes. Quelles seront ces obligations?

«L’idée est de revenir à ce qu’on avait proposé initialement: en rester aux recommandations pour les rassemblements en dessous de 20 personnes et, au-delà, imposer la distance ou le masque. Sinon ce n’est pas gérable, parce qu’alors nous n’arrivons plus à tracer, et il y a un grand risque d’infections et de super-spreading.

Par exemple, dans l’horeca, cela fonctionne très bien avec les tables. Nous n’avons pas eu beaucoup de cas issus de la restauration. Si les gens sont assis, que cela reste assez calme, cela se passe plutôt bien, les gens savent avec qui ils étaient à table, et même si 10 personnes étaient à table, vous arrivez à les retracer.

Si les gens commencent à être pêle-mêle debout, cela devient incontrôlable. On ne va pas me dire que, dans une fête avec 100 personnes, on se souvient sérieusement de qui on a croisé ou non.
Paulette Lenert

Paulette Lenert,  ministre de la Santé

Mais si les gens commencent à être pêle-mêle debout, cela devient incontrôlable. On ne va pas me dire que, dans une fête avec 100 personnes, on se souvient sérieusement de qui on a croisé ou non.

Le but, ce n’est pas du tout une approche liberticide. Mais si on ne met pas les règles, cela va dégénérer. Il faut donc une organisation, l’imposer et pouvoir la contrôler.

Allez-vous renforcer les contrôles de police?

«Beaucoup de restaurateurs et de bistrotiers se tiennent très bien et font le service à table. Mais, parfois, le service est au bar, et les gens se trouvent alors debout dehors, ce qui est contraire à la loi. À mon avis, il suffit de quelques contrôles.

Mais dans le cadre d’une fête privée, avec la loi actuelle, la police ne peut pas y aller et ne peut pas la faire cesser, alors qu’on devrait pouvoir le faire.

Lors de l’élaboration des lois Covid, qui ont pris le relais de l’état de crise, le Conseil d’État s’était opposé à de tels contrôles dans le cadre privé. Pensez-vous qu’il va modifier son avis pour ce nouveau projet de loi?

«La situation a changé, donc j’espère que nous allons pouvoir faire passer la nouvelle loi. Quand le Conseil d’État a donné son avis juridique, les chiffres étaient bas et il y avait une disproportion, selon lui.

Avec la situation d’aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même chose. Donc je suis quand même confiante sur le fait qu’ils vont nous suivre. La situation a changé et la proportionnalité est donc autre. Il ne faut pas oublier que nous sommes en pleine pandémie quand même!

Quand cette loi pourra-t-elle entrer en vigueur?

«C’est toute la différence depuis que nous ne sommes plus en état de crise. Sous ce régime, elle serait déjà applicable. Là le projet de loi a été déposé jeudi, et j’espère qu’on va s’en sortir en une semaine ou 10 jours. Nous essayons d’intégrer au maximum tout ce qui a pu être relevé par le Conseil d’État.

Les nouvelles infections concernent en majorité une population jeune, de 35 ans en moyenne. Comment faire en sorte que celle-ci ne devienne pas le vecteur de transmission du virus?

«Nous avons lancé des campagnes de sensibilisation, notamment avec le hashtag #Stoptheparty. Je reste optimiste: comme le pays est petit, les informations circulent vite. Et les nouvelles infections font quand même un effet choc, personne ne s’attendait à ça. Donc il y a quand même de grandes chances que cela effraie et que l’information aboutisse.

Mais cela dépendra du mal qui a déjà été fait. Comme les chiffres sont toujours en décalé, on ne peut agir que pour l’avenir. Ce qui a été déclenché, on ne le sait pas encore, on le verra avec les résultats des tests des 3.000 contacts identifiés.

Combien de temps prend le traçage des contacts?

«Il faut quand même compter une bonne dizaine de jours: le temps de contacter les gens, qu’ils se fassent tester et d’obtenir les résultats. Puis il faut travailler l’information, la mettre dans le système, faire des statistiques. Avec 10 cas, c’est facile. Mais plus il y a de cas, plus cela prend du temps.

En fait, l’insouciance, on la voit vraiment là où il n’y a pas d’intérêt économique direct.
Paulette Lenert

Paulette Lenert,  ministre de la Santé

Les entreprises sont-elles vulnérables? Sont-elles beaucoup touchées?

«C’est un aspect positif: avec toutes les ouvertures réalisées, à chaque fois, cela s’est très bien passé. Nous avons eu un cas dans un restaurant. Ils ont été très coopératifs. Nous avons testé tout le personnel et le problème est résolu.

Il y a une grande entreprise maintenant, avec une dizaine de cas. Ce n’était que des gens qui étaient en fête de famille et qui, par la suite, ont ramené le virus dans l’entreprise. Nous sommes en train de tester toute l’entreprise.

C’est d’ailleurs cela, la stratégie de tests: ne pas tester aveuglément, mais être flexible, se tenir prêt. S’il y a un cas dans une entreprise, le lendemain, nous voyons avec le chef d’entreprise ce qu’il est possible de faire, s’il est possible de tester tout le monde pour endiguer le virus. Du moment que nous savons quels étaient les contacts, nous arrivons à gérer beaucoup de choses. C’est ça la variable.

Et les chefs d’entreprise sont collaboratifs, aucun n’a intérêt à ne pas l’être. Ils préfèrent que l’entreprise soit fermée pendant sept jours plutôt que d’avoir le problème sur le long terme. En fait, l’insouciance, on la voit vraiment là où il n’y a pas d’intérêt économique direct.

Recommandez-vous toujours le télétravail?

«Le télétravail reste à privilégier à ce stade, c’est certain. Comme le dit l’OMS elle-même, la période actuelle est la plus dangereuse. C’est là où tout risque d’échouer, avec tout l’enjeu économique que cela représente. Donc tout le monde a intérêt à ce que ça marche maintenant. Et le télétravail fait partie des outils, oui.

Le télétravail reste à privilégier à ce stade, c’est certain.
Paulette Lenert

Paulette Lenert,  ministre de la Santé

Pour réaliser le traçage des contacts, envisagez-vous de recourir à une application?

«Pour notre pays, je suis sûre que ce n’est pas ça qui va nous faire gagner la guerre contre le virus. Le souci, ce sont les gens qui n’ont pas été sensibilisés, et ce ne sont pas ces gens-là qui vont être disposés à télécharger une application. Et pour les personnes sensibilisées, si on leur explique les règles, c’est très simple de les comprendre et de faire attention, et ça suffit.

Il est donc beaucoup plus important que les gens comprennent les règles. C’est cela l’enjeu: la sensibilisation. Si j’étais convaincue qu’une application est ce qu’il me faut pour gérer cette crise, j’aurais déjà plaidé pour. La solution, c’est qu’on ait une grande majorité de gens qui respectent les gestes barrières.

L’hypothèse d’un nouveau lockdown complet est-elle envisageable?

«On ne peut jamais l’exclure. On le voit: des pays doivent retourner à la case départ. Mais, pour moi, ce serait la catastrophe, un échec total si on devait en aboutir là.»