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5G, une évolution plus qu’une révolution



Découvrez le dossier consacré à la 5G dans le magazine Paperjam de décembre. (Photo: Shutterstock)

Découvrez le dossier consacré à la 5G dans le magazine Paperjam de décembre. (Photo: Shutterstock)

Deux mois après l’attribution des fréquences pour 41,3 millions d’euros, les opposants à la 5G au Luxembourg ont enfin pu faire entendre leur voix… Les opérateurs étaient déjà lancés dans le déploie­ment à coups de millions d’euros d’investissements pour rester dans le calendrier fixé par l’Union européenne. Avec des business models dans le flou.

La pétition est à la démocratie ce que la soupape est à la cocotte-minute: de quoi laisser évacuer la pression sans altérer le goût final. Histoire de montrer qu’il prend au sérieux le débat initié par le collectif Stop5G, le Premier ministre, ministre des Télécommunications et de la Digitalisation, Xavier Bettel (DP), s’est entouré de ses ministres de l’Environnement, Carole Dieschbourg (Déi Gréng), et de la Santé, Paulette Lenert (LSAP), pour aller écouter, le 6 octobre dernier, les objections de ­Concetta­ Valvason, devenue l’incarnation du collectif, entourée de deux experts. Il tique, Xavier Bettel, quand cette dernière évoque aussi fermement que poliment «une dictature digitale». Sur sa chaise, smartphone vissé à la main, le chef du gouvernement bout, et rappelle à voix haute que le débat se déroule, qu’il y participe, et avec sérieux.

À la sortie, le Service des médias et des communications expédie très vite un communiqué dans lequel il salue «l’échange constructif». La réalité est que 19 mois se sont écoulés entre le dépôt de la première pétition sur le sujet et le débat à la Chambre. Il y a même deux mois et demi que les opérateurs ont reçu à peu près les fréquences qu’ils voulaient pour 41,3 millions d’euros pour 15 ans et ont commencé à finaliser leurs plans d’équipement et de déploiement, débat public ou non.

«Nous n’avions pas le choix», assure le directeur de Post Telecom, Cliff Konsbruck , comme la CEO d’Orange, Corinne Lozé . «À l’horizon 2023, explique-t-il, la 4G atteindra ses limites, avec une saturation du réseau actuel. Chaque année, les connexions data augmentent de 40%, et à terme, le réseau 4G ne pourra plus absorber le nombre de connexions grandissantes. Jusqu’à ce que la 5G prenne la relève, notre réseau mobile reposera majoritairement sur le réseau mobile 4G.»

L’opérateur historique était prêt «pour commencer le déploiement du réseau 5G et pour lancer les services mobiles déjà fin 2019. Il y a eu des délais à cause du processus de vente aux enchères.»

Le réseau 4G reste un réseau stratégique. Nous continuerons à investir sur ce réseau, à le développer et à l’optimiser.
Gérard Hoffmann

Gérard Hoffmann,  CEO,  Proximus Luxembourg

Des autorisations sous contrôle

«Plus qu’une amélioration, la 5G représente une nécessité, renchérit le CEO de Proximus Luxembourg, Gérard Hoffmann . Il ne s’agit pas ici d’une simple augmentation des vitesses, même si ce premier point fait partie à part entière de l’équation. Le trafic sur les réseaux mobiles doublant tous les deux ans, sans cet investissement, la capacité des réseaux actuels sera prochainement atteinte, et c’est aujourd’hui que les évolutions doivent être mises en place. La 5G est donc inévitable si nous souhaitons continuer à pouvoir offrir les applications d’aujourd’hui avec la même qualité tout en suivant la croissance du trafic.»

Du débat, seuls deux éléments subsistent, promis par Mmes Dieschbourg et Lenert. D’un côté, l’Administration de l’environnement et l’Inspection du travail et des mines examinent à la loupe les demandes d’autorisation, pour un an, au nom du principe de précaution. Ce qui ralentit le déploiement, d’autant que les fonctionnaires sont dans l’incertitude: comment mesurer l’exposition aux ondes de ce nouveau standard de communication? Les antennes n’envoient des signaux que vers les smartphones et autres appareils, et l’exposition baisse très vite, considérations auxquelles il faut ajouter la position particulière du Luxembourg. Alors que la limitation internationale du champ électromagnétique est de 41 volts par mètre, elle est ici de 3 V/m par antenne dans les lieux d’habitation.

De l’autre, la ministre de la Santé a promis un monitoring des développements scientifiques dans le domaine de l’impact potentiel des champs électromagnétiques.

Dans un pragmatisme à la luxembourgeoise, sans attendre, les opérateurs avancent, pas après pas, et ont lancé «leur» 5G, le 13 octobre pour Post, le 23 pour Tango et Telindus, et «quand nous serons prêts à amener de la qualité, car on oublie que la 4G est une technologie qui a 15 ans», assure Corinne Lozé, la CEO d’Orange, encore davantage soucieuse d’améliorer le réseau pour la 4G que de se précipiter, Orange assumant le choix de laisser progressivement tomber la 3G pour des questions financières. Toutes les premières offres incluent la 5G «gratuitement», l’accès à la vitesse record et à un taux de latence très faible étant limité à 10 hotspots au maximum d’ici la fin de l’année.

«Avec l’attribution des fréquences 5G de la bande des 700 MHz et de la bande des 3,6 GHz, détaille le directeur de Post Telecom, les opérateurs ont l’obligation de procéder à l’installation d’au moins 10 sites radiotechniques 5G-3,6 GHz sur le territoire de la ville de Luxembourg jusqu’à la fin de l’année 2020, de garantir une couverture d’au moins 50 % sur le territoire luxembourgeois jusqu’à la fin de l’année 2022, et un minimum de 90 % fin 2024. Cependant, notre calendrier pour le déploiement du réseau 5G de Post est plus serré et plus ambitieux que les exigences minimales prescrites, et nous ciblons de couvrir le territoire fin 2022.» Les deux marques de Proximus visent plutôt 2024, après un déploiement d’abord dans la capitale, puis dans les villes les plus importantes du sud du pays.

Ericsson et Nokia ont raflé tous les contrats d’équipements pour la 5G déjà signés auprès d’opérateurs qui n’ont pas eu envie de s’attirer les foudres de l’Administration américaine avec de la technologie du chinois Huawei, mis au ban aux États-Unis

De nouveaux usages en B2B espérés

Et comment rentabiliser ces centaines de milliers – ou de millions – d’euros d’investissement, en payant les licences pour 15 ans et sans augmenter les forfaits? En cherchant les futurs débouchés, probablement davantage en B2B qu’en B2C.

«La 5G permettra le développement de nouvelles applications, notamment dans le domaine du B2B, combinées avec l’internet des objets, le machine to machine et l’intelligence artificielle. En tant qu’opérateur de télécommunications, opérateur cloud et intégrateur de solutions ICT, Post vise à étendre sa gamme de produits et de services en saisissant les opportunités de cette évolution technologique, promet Cliff Konsbruck. Pour rappel, nous sommes partenaires du projet européen ‘5GCroCo’, qui vise à améliorer la sécurité des voitures autonomes en utilisant la 5G. Nous sommes également actifs dans 14 des 29 projets 5G présentés dans le cadre de l’appel à candidatures du gouvernement luxembourgeois.» Orange est aussi engagé dans le consortium d’une trentaine de partenaires autour de la voiture autonome dans le triangle franco-luxembourgo-allemand, mais au niveau de sa maison mère française.

Et sur la partie B2B, Post se retrouvera face à Proximus, chez qui Gérard Hoffmann ne cache pas que «la 5G est très attendue par les clients comme facteur d’innovation. Les valeurs ajoutées de la 5G sont primordiales pour de nombreuses entreprises, notamment dans les domaines de l’industrie, de l’intelligence artificielle, du médical, du transport, des médias audiovisuels, ou pour le développement des smart cities. Les besoins des entreprises sont aussi divers que les stratégies business, mais la 5G va leur apporter l’augmentation de débit, la très faible latence, la densité de connexion et le network slicing, nécessaires pour supporter et transformer leurs activités et les faire entrer dans une nouvelle ère. Telindus, en tant que partenaire des entreprises dans l’innovation digitale, reste présent à leurs côtés pour les accompagner dans cette aventure.»

Le CEO de Proximus Luxembourg laisse aussi la porte ouverte au «développement de solutions qui, grâce aux possibilités offertes par la 5G, s’inscrivent dans la chaîne de valeur des entreprises et du secteur public (hôpitaux…)».

Orange, lui, s’est allié à Orange Belgique dans une poignée de projets encore en discussion, avec des bourgmestres et des industriels, et «dont il est encore trop tôt pour parler, dit Mme Lozé, en souriant. Qui aurait imaginé, il y a seulement quelques années, que nous consommerions des films via Netflix, comme nous le faisons?» C’est tout le paradoxe de la société, où l’utilisation grandit au même rythme que les inquiétudes. Et déjà, l’Institut luxembourgeois de régulation a lancé une consultation publique pour avoir une idée des besoins des fréquences en 26 GHz, probablement utilisées en milieu urbain et dense pour des événements ou pour l’industrie à forts besoins en bande passante. Comme filmer un concert avec 25 caméras et le diffuser en live sur internet pour ceux qui n’auraient pas de ticket ou qui auraient peur du Covid-19.

L’autre enjeu pour Post

Pour l’opérateur historique, le déploiement de la 5G s’inscrit dans son «réseau du futur»… amplement basé sur la fibre optique. Parce que, si les clients «entreprises» trouvent des usages à la 5G dans l’industrie 4.0, dans la santé, ou même autour de la voiture autonome et connectée, la connectivité des particuliers sera probablement davantage issue de la fibre que de la 5G. Lors d’une visite de chantier, fin juillet, à Dudelange, avec le ministre de l’Économie Franz Fayot (LSAP), le directeur général de Post, Claude Strasser, avait indiqué que le groupe investirait 50 millions d’euros en plus des 250 millions d’euros déjà investis dans son plan pluriannuel pour atteindre 75% de couverture du pays. Aujourd’hui, selon le directeur de Post Telecom, Cliff Konsbruck, l’opé­ra­teur vise plutôt les 80 à 90% à plus court terme, avec une contrainte: fini d’ouvrir des trottoirs pour tirer la fibre jusqu’aux habitations, l’opérateur profite des travaux d’électricité ou de gaz, par exemple, pour mutualiser les coûts.

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  Paperjam datée de décembre qui est parue le 25 novembre 2020.

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