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Consommation

Le Nutri-Score ne séduit pas les enseignes luxembourgeoises



Seule la Commission européenne a le pouvoir de rendre le Nutri-Score obligatoire. Mais des voix s’élèvent parmi certains pays membres pour contester le dispositif. (Photo: EU)

Seule la Commission européenne a le pouvoir de rendre le Nutri-Score obligatoire. Mais des voix s’élèvent parmi certains pays membres pour contester le dispositif. (Photo: EU)

Si cet étiquetage nutritionnel était déjà présent chez certains détaillants étrangers basés au Luxembourg, les enseignes locales semblent – pour l’instant, du moins – bouder cette nouveauté.

A, B, C, D ou E? Ces lettres correspondent au Nutri-Score, ce système d’étiquetage nutritionnel visible depuis quelques mois déjà sur les emballages de produits alimentaires dans les rayons des supermarchés.

Autorisé depuis cette semaine au Luxembourg , ce dispositif était déjà visible depuis des mois sur de nombreux emballages, puisqu’il était déjà en vigueur en Belgique, en Allemagne et en France, des pays d’où le Luxembourg importe une grande partie de ses produits, et d’où sont originaires pas mal d’acteurs de la grande distribution.

Mais qu’en est-il des enseignes luxembourgeoises? «Actuellement, et également à court terme, les emballages de nos produits ‘Hausgemaacht’ (faits maison) n’appliqueront pas le Nutri-Score», répond Cactus. Le leader du marché, avec 61 points de vente, ne détaille pas les raisons qui le poussent à ne pas adopter le système.

Le Nutri-Score peut facilement induire les consommateurs en erreur.

Groupe Oikopolis – Naturata/Biog/Biogros

De son côté, Naturata se montre plus loquace: «Le Nutri-Score peut facilement induire les consommateurs en erreur en raison de son caractère unidimensionnel», souligne sa maison mère, le groupe Oikopolis, présent à travers 11 points de vente. Voilà pourquoi sa marque Biog n’utilise pas ce système de classification, qui ne prend pas compte de la présence d’additifs ni de de toxines (via les pesticides, insecticides et les engrais artificiels). «Les critères du Nutri-Score impliquent que, par exemple, une boisson gazeuse avec des édulcorants, une pizza surgelée, une crème glacée ou un pain blanc peuvent obtenir un A, tandis qu’un fromage artisanal, un jus direct ou une huile d’olive vierge obtiennent un D.»

Ouni doute également du système de classification. Le réseau d’épiceries bio sans emballage présent dans la capitale et à Dudelange nous indique que «ce n’est pas la priorité chez Ouni, mais peut-être y regarderons-nous plus tard», dixit sa chargée de communication Anne-Claire Delval.

De nombreuses exceptions

Lancé en France en 2017, le Nutri-Score est un indice – qui varie de A, pour le plus favorable sur le plan nutritionnel, à E, pour le moins favorable – calculé sur base de la teneur, par 100 grammes de produit, en nutriments et aliments à favoriser, tels que les fibres, les protéines, les fruits et légumes, ainsi que les nutriments à limiter, comme les acides gras saturés, les sucres et le sel.

Le Nutri-Score s’applique à tous les produits transformés et les boissons, à l’exception des herbes aromatiques, les thés, cafés, levures, etc. La présence d’additifs et de pesticides n’est pas prise en compte dans l’outil, tandis que sa méthode de calcul a été adaptée pour les beurres, huiles, fromages et boissons, des produits transformés souvent réputés pour leur taux de calories. À noter que les produits non transformés (fruits, légumes, poisson frais) ne sont pas concernés, tout comme les boissons alcoolisées.

Celles-ci sont toutefois connues pour leur taux de sucre parfois prononcé, ce qui pose quelques questions. À ce propos, le ministère de la Protection des consommateurs prévoit une campagne d’information dédiée au Nutri-Score. Son planning est en cours de finalisation, selon sa porte-parole.

Le Nutri-Score figure déjà sur de nombreux emballages d’aliments distribués au Grand-Duché. (Photo: Paperjam)

Le Nutri-Score figure déjà sur de nombreux emballages d’aliments distribués au Grand-Duché. (Photo: Paperjam)

Une chose est certaine: une formation a été organisée récemment avec la House of Entrepreneurship, à destination des entreprises agroalimentaires, et une vingtaine de participants y ont pris part. «On a vu qu’il y a de l’intérêt», souligne Christina Schürr, tout en précisant que nul ne sait si cette marque d’intérêt se transformera en un engagement.

Car, si le Nutri-Score a tendance à se développer, ce n’est pas sans contraintes pour les sociétés agroalimentaires. «Si le Nutri-Score est apposé sur un produit d’une marque, l’entreprise est obligée de l’afficher sur tous les produits de cette marque», écrit le ministère, dans un communiqué de presse.

5.000 références en France

Les enseignes de grande distribution écoulent généralement deux types de produits: les marques de groupes agroalimentaires et les marques de distributeurs. Pour les premières, certaines multinationales ont franchi le cap, comme Danone, Bonduelle, Findus, Nestlé, Kellogg’s, ou encore Panzani, pour ne citer que les plus connues. Pour les secondes, les enseignes Auchan et Carrefour – toutes deux présentes au Luxembourg – figurent parmi les adeptes du Nutri-Score. «Le Nutri-Score figure sur 75% des produits Auchan», précise sa chargée de communication au Luxembourg, Sophie Morlé.

Au total, en France, plus de 240 industriels et distributeurs sont engagés dans la démarche, qui représente plus de 5.000 références en magasin, selon les données du Programme national nutrition santé «Manger Bouger».

Du côté belge, Delhaize – présent à travers 56 points de vente dans le pays – a même construit son nouveau système de carte de fidélité sur base du Nutri-Score. Quant à son compatriote Colruyt, ses produits commencent progressivement à arborer ce système de classification, visible également via son application MyColruyt. Le groupe actif au Grand-Duché à travers quatre points de vente a annoncé, début mai, le rachat des salles de fitness Jims  pour «offrir aux consommateurs une solution pour atteindre un style de vie équilibré et sain».

Un match européen

Mais le Nutri-Score reste une démarche volontaire pour les industriels, présentée comme une manière de permettre aux consommateurs de faire leur choix entre plusieurs produits d’un même rayon en fonction de leur score, mais aussi de comparer la qualité nutritionnelle pour un même produit de différentes marques. Compte tenu de l’obligation pour les marques qui l’adoptent de le faire pour l’ensemble des produits de leur gamme, mieux vaut pour elles réfléchir à deux fois avant de s’engager dans le système. Celui-ci est donc loin de fédérer l’ensemble des acteurs de l’agroalimentaire, de même que les pays membres de l’Union européenne.

Actuellement, seuls la France, la Belgique, l’Espagne, l’Allemagne, le Luxembourg et les Pays-Bas l’ont adopté, ainsi que la Suisse. Mais pour rendre pareil dispositif obligatoire, un passage par Bruxelles s’impose. C’est là que ça coince: la Commission européenne envisage bien d’adopter un système d’étiquetage nutritionnel harmonisé, mais elle n’a pas encore décidé lequel.

Si le Nutri-Score a aussi des détracteurs, l’Italie fédère un groupement d’États membres opposés au dispositif avec la République tchèque, Chypre, la Grèce, la Lettonie, la Roumanie et la Hongrie. Rome dénonce ce système de comptabilisation qui classerait de nombreux ingrédients du régime méditerranéen parmi les mauvais élèves de la classe. Voilà pourquoi elle plaide pour une prise en compte des spécificités de certains régimes, ainsi que pour une approche fondée sur les portions et quantités effectivement consommées, plutôt que sur les 100 grammes qui font référence.

Plébiscité par les uns, indigeste pour les autres, le Nutri-Score devrait en tout cas rester au menu des discussions ces prochains mois, puisque la Commission européenne envisage de trancher la question d’ici la fin 2022. Le match devrait donc se poursuivre encore quelque temps.