POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

GRAND ENTRETIEN AVEC NICOLAS BUCK (1/2)

«Nous voulons jouer cartes sur table»



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Nicolas Buck: «L’UEL n’est pas une organisation politique, elle représente les intérêts des entreprises. Cette nuance est stratégique et fondamentale.» (Photo: Patricia Pitsch/Maison Moderne)

En remettant en cause les modalités du dialogue social tripartite à l’échelle nationale, Nicolas Buck a fait une rentrée fracassante sur le plan médiatique. Et a réalisé son premier véritable geste fort depuis sa prise de fon­ctions en mars dernier. Sans langue de bois, le président de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) assume son style, et surtout le fond d’un discours qui reflète l’état d’esprit des entreprises qu’il représente en tant que «syndicaliste». À sa manière.

La rentrée a été chaude sur le plan du climat social. Quel est votre «coup d’avance» lorsque vous proposez de transformer les modalités des réunions du Comité permanent du travail et de l’emploi (CPTE) en dialogue bilatéral, et donc de mettre fin à la tradition tripartite?

Nicolas Buck . – «Notre droit du travail n’est pas adapté au 21e siècle. Ce droit du travail qui, depuis que le jeune Jean-Claude Juncker , à l’époque, est devenu secrétaire d’État au début des années 80, n’a été modifié que dans le sens du renforcement du droit des salariés. Si la volonté est de continuer dans cette voie, ce qui serait légitime pour un gouvernement, alors nous proposons d’arrêter les discussions factices à trois parties au sein du CPTE, qui, selon la loi, n’est pas un organe de négociation, mais de dialogue.

La configuration tripartite actuelle nous fait perdre tout espoir de prise en compte de nos arguments, puisque nous avons en face de nous un ministre du Travail socialiste et des syndicats. Nous étions face à une discussion à deux contre un.

Les syndicats déclarent que vous mettez fin au dialogue social. Que leur répondez-vous?

«Je ne refuse pas le dialogue. Le dialogue social fonctionne plutôt bien au niveau de chaque entreprise. C’est là qu’il doit s’exercer en priorité. À l’échelle nationale, nous proposons en revanche de dialoguer à trois sur des questions de nature à être discutées de façon consensuelle, mais lorsque nous franchissons la ligne politique, à savoir le droit, c’est au gouvernement de prendre ses responsabilités. Ce nouveau modèle de fonctionnement représente un problème pour les syndicats.

Je ne viens pas de nulle part. J’ai exercé la vice-présidence de la Fedil pendant deux ans, et trois ans la présidence. J’ai appris ce métier.
Nicolas Buck

Nicolas Buck,  président,  Union des entreprises luxembourgeoises

L’essence même d’un syndicat est une organisation politique qui veut s’ériger en facilitateur du progrès social au profit de ses affiliés. Mais l’UEL n’est pas une organisation politique, elle représente les intérêts des entreprises. Cette nuance est stratégique et fondamentale. La politique vit de lois, comme un club de football vit de trophées. Avant ma prise de fonctions, j’avais commandé le livre des 100 ans de l’OGBL, qui reprend sur plusieurs pages ce qui est présenté comme des victoires, et qui sont en réalité des lois. Tout est dit.

Les syndicats parlent d’un aveu de faiblesse, d’une politique de la chaise vide…

«Loin de là… C’est justement le contraire. Nous voulons jouer cartes sur table. Ensuite, c’est au gouvernement dans son ensemble de porter ses réformes. La coalition à trois rend plus compliqué le respect d’une seule ligne politique, comparativement aux gouvernements antérieurs qui étaient formés d’un grand parti (le CSV, ndlr) et d’un partenaire ‘junior’ (LSAP ou DP). Il y avait un chef. Aujour­d’hui, chaque parti de la coalition (DP, LSAP, Déi Gréng) suit en quelque sorte son propre programme, au détriment d’une politique générale en faveur du pays.

Qu’espérez-vous récolter comme résultats au travers de cette méthode?

«C’est une méthode adaptée au 21e siècle et qui correspond à tout processus de consultation des autres projets de loi défendus par le gouvernement. Pour chacune des réformes, le ministre compétent consulte la société civile sans pour autant qu’elle soit incluse dans un processus de négociation.

Le modèle qui était en vigueur avec le CPTE était une négation de la démocratie. Il donnait des pouvoirs de négociation à des organisations qui n’ont pas cette légitimité. Notre mandat en tant qu’organisation patronale est de donner des arguments pour que les responsables politiques puissent créer des lois qui sont intelligentes et qui amènent une sécurité juridique.

Mais vous «coupez l’herbe sous le pied» des syndicats avec cette nouvelle méthode…

«Ce n’est pas comme si les syndicats n’avaient pas accès aux politiques. Ma proposition ne change rien de ce point de vue. Nous préférons opter pour un mode bilatéral pour gagner du temps et arrêter de nous disputer sur la place publique et, in fine, renvoyer une mauvaise image du pays à l’extérieur.

Ce changement coïncide aussi avec votre arrivée à la présidence de l’UEL…

«La décision est le fruit d’un constat et d’une longue réflexion. Mais je ne viens pas de nulle part. J’ai exercé la vice-présidence de la Fedil pendant deux ans, et trois ans la présidence. J’ai appris ce métier. Nous ne faisons qu’arriver au bout de notre raisonnement.

Les entreprises font partie de la société et ne sont ni opposées à l’État, ni aux syndicats.
Nicolas Buck

Nicolas Buck,  président,  Union des entreprises luxembourgeoises

Vous sentez que vous n’avez pas suffisamment l’oreille des décideurs politiques?

«Nous avons toujours l’oreille des politiques. La politique est un métier très compliqué et qui est souvent sous-estimé. Les chefs d’entreprise sont des gens libres, et c’est notre droit de mettre le doigt sur les questions cruciales pour le pays. Car les entreprises font partie de la société et ne sont ni opposées à l’État, ni aux syndicats.

Ne craignez-vous pas que le gouvernement prenne des décisions qui aillent complètement à l’encontre de ce que vous réclamez?

«Au niveau du droit du travail, le gouvernement prend déjà depuis 20 ans des décisions qui vont à l’encontre des intérêts des entreprises. La contrepartie à ce droit du travail contraignant a toujours été un État particulièrement généreux au niveau des investissements, des systèmes de sécurité sociale…

Mais en se projetant d’ici 20 à 30 ans, l’argent risque de manquer. Les charges sociales vont devoir évoluer, l’État devra faire des choix. Il y a une limite à la croissance. Elle est presque physique. C’est dans cette optique que nous avons besoin d’un droit du travail qui permette aux entreprises de s’adapter aux défis de demain. L’économie doit pouvoir respirer.

Comment le droit du travail doit-il évoluer?

«Nous ne pouvons pas avoir la prétention de créer des cadres légaux, des conventions collectives, qui puissent correspondre aux attentes de tous les salariés. Il y a autant d’attentes que de salariés, qui sont d’ailleurs plutôt bien formés. Les salariés veulent des espaces de liberté.

Aujourd’hui, par exemple, vous ne pouvez pas travailler plus de 10 heures par jour ou 48 heures par semaine, sauf convention collective spécifique. Imaginons un père divorcé qui souhaiterait, une semaine sur deux, travailler 12 heures par jour pour pouvoir bénéficier de plus de temps avec ses enfants la semaine suivante, lorsqu’il en a la garde alternée, par exemple. Il ne pourrait pas le faire! C’est une aberration. Il faut que le droit du travail soit adapté aux évolutions de la société.

On dit qu’il faut protéger les salariés des plates-formes digitales… Or, il n’y a pas de plate-forme digitale ici. Uber n’existe pas. Il nous reste les taxis les plus chers d’Europe!

Ce concept de travail 4.0 lancé par les syndicats n’est donc pas recevable à vos yeux?

«C’est de la fumisterie. C’est un sujet qui n’existe pas et qui est utilisé pour légitimer des changements dans le droit du travail. La digitalisation aura bien entendu un impact, mais ce n’est pas avec des lois que nous apporterons les réponses adéquates.

Le vrai sujet aujourd’hui pour un pays comme le Luxembourg, qui est une grande place financière, est la remise en question complète des business models de l’industrie financière.
Nicolas Buck

Nicolas Buck,  président,  Union des entreprises luxembourgeoises

C’est au niveau de l’offre de formation, d’une stratégie nationale concernant les compétences, que nous réussirons à tirer profit des opportunités du digital. Chaque fois qu’un problème survient ou est perçu, les syndicats – et parfois des membres du gouvernement – estiment qu’il faut légiférer. C’est la maladie des lois, corollaire d’un État protecteur et qui contrôle, contre laquelle je m’érige.

Un «État-syndicat»?

«Par rapport au Luxembourg et à la structure de l’électorat, oui.

Quels retours avez-vous reçus de la part du gouvernement suite à votre proposition?

«Je note tout d’abord que nous avons été catégorisés par les syndicats comme ceux qui  ‘refusent le dialogue social’ . Or, ils ont compris dès le début ce que nous proposons. La véhémence de leur réaction me conforte dans nos choix. Quant au gouvernement, il a compris que le CPTE n’est pas un espace de négociation du programme gouvernemental. Il faudra trouver une sortie à la situation, il y en a toujours une. Mais nous ne reviendrons jamais à un mode de négociation tel que nous l’avons connu.

Cette nouvelle méthode permettrait d’établir des rapports professionnels avec le gouvernement, comme vous l’appeliez de vos vœux à votre prise de fonctions?

« Je cherche du professionnalisme , je ne cherche pas une forme de théâtre shakespearien. Je crois que les salariés et les entreprises méritent mieux.

En septembre 2017, vous citiez, lors d’une interview livrée à Paperjam, la confiance et l’ambition comme deux clés pour garantir la pérennité du pays. Deux ans plus tard, avez-vous toujours confiance? Quelle doit être l’ambition pour le pays?

« Je suis moins optimiste que je ne l’étais en 2017 . Nous ne parlons pas du tout d’un aspect technique, mais qui a d’importantes répercussions pour nos grandes entreprises, en particulier dans la finance: l’environnement de taux bas et même négatifs à une échéance plus longue que 2023. C’est l’effet Draghi (Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne de 2011 à 2019) qui, d’un côté, a sauvé le projet européen, mais qui, d’un autre, a remis fortement en question la rentabilité des banques.

Le vrai sujet aujourd’hui pour un pays comme le Luxembourg, qui est une grande place financière, est la remise en question complète des business models de l’industrie financière. Notre vision ne se limite pas au droit du travail. L’industrie des fonds d’investissement est aussi en grande évolution. Or, ce sont deux piliers qui ont porté ce pays depuis 1970. On peut parler de diversification économique et discuter du choix de développer, par exemple, un pôle logistique – qui a peu d’intérêt dans un pays à forte valeur ajoutée comme le Luxembourg –, mais il faut prendre conscience du fait que nous sommes face à des défis qui concernent les plus grands contributeurs de recettes au niveau des personnes morales et, indirectement, des personnes physiques.

Nous ne sommes pas encore dans un scénario catastrophe, mais nous avons des défis majeurs devant nous, surtout par rapport à nos grands concurrents, comme l’Irlande, qui semble avoir une approche encore plus souple que la nôtre.

S’ajoute le débat sur le modèle de croissance du pays…

«C’est un vaste problème qui recouvre un ensemble d’autres problématiques. Nous devons le saucissonner. On ne peut pas parler du problème de croissance sans s’attaquer au régime de pensions. Si on ne change pas les conditions qui nous forcent à croître, nous n’aurons pas d’autre choix que de continuer à croître exponentiellement.

J’ajoute, sur un autre plan, que nous n’avons, en 2019, en tant qu’un des pays les plus riches d’Europe, que 4,5 km d’in­fra­structures de transport public mo­derne: le tram. Nous avons un énorme déficit d’infrastructures adaptées. La politique doit continuer à investir fortement à ce niveau-là. Lorsque je pense au métro du centre de Londres, qui date des an­nées 30, et dont la longueur nous permettrait de relier Arlon, Mersch ou Grevenmacher, je ne peux que questionner le choix qui a été fait d’allouer l’argent pour une fonction publique qui coûte cher et des régimes de sécurité sociale deux fois plus généreux par dépense par habitant que nos voisins directs. Or, l’infrastructure ne se construit pas en un an. Les politiques devraient proposer un plan sur 20 ans en faisant preuve de pédagogie.

Quant à l’ambition que nous devons tous partager pour le Luxembourg, les entreprises prendront leurs responsabilités, mais le rôle de l’État est d’assurer un cadre adéquat et de mettre en place des infrastructures de qualité. C’est pour cela qu’on paie des impôts. Infrastructures et logements sont des priorités politiques. Pas le droit du travail.

Ces infrastructures pourraient aller au-delà des frontières pour résoudre les problèmes de mobilité vécus au quotidien par les frontaliers?

«Nous devons procéder par étape. Les défis sont tellement énormes que nous n’avons pas les moyens d’aborder tous les sujets en même temps. Il faut accepter que le centre du développement économique du pays reste la ville de Luxembourg. Il faut donc poursuivre la construction d’infrastructures du centre vers la périphérie.

Quelles seraient les réformes à mener en priorité?

«La réforme du système de pension est incontournable. Nous ne souffrons pas d’une urgence à court terme, mais nous devrons entreprendre une réforme qui impliquera une véritable discussion avec les syndicats et le gouvernement. Si Emma­nuel­ Macron a sa grande réforme des pensions, croyez-moi que la réforme des pensions à Luxembourg sera la réforme de toutes les réformes. D’ici 10 ans, nous devrons avoir un plan et une visibilité sur le long terme. On ne peut pas avoir en 2050 le régime de pensions actuel et le triple A de la part des agences de notation, ça ne fonctionnera pas.

Nous devrons aussi aborder la question de l’effet structurant de la rémunération du secteur public dans le privé. On parle du statut unique, mais les pensions de toutes les personnes qui travaillent dans le secteur public sont supportées entièrement par le budget de l’État. Quant aux infra­structures, elles représentent des problèmes à court terme. Cela nous prendra deux générations pour avoir, en 2060, une infrastructure moderne comme dans d’autres métropoles.

Le logement sera réglé dans le même temps, sans pour autant devoir être l’enjeu d’investissement de tout un écosystème. Quand je vois 1.000 agences immobilières, je préfère avoir 1.000 start-up!»

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