PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Nicolas Mackel, CEO de Luxembourg for Finance

«Notre succès est l’aboutissement d’un long travail»



Nicolas Mackel: «Je ne vous surprendrai certainement pas en vous disant que notre principal axe de développement pour les prochaines années sera l’investissement durable.» (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Nicolas Mackel: «Je ne vous surprendrai certainement pas en vous disant que notre principal axe de développement pour les prochaines années sera l’investissement durable.» (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Deuxième Place au monde derrière les États-Unis pour les fonds d’investissement, le Luxembourg peut se féliciter du chemin accompli depuis quatre décennies. Selon Nicolas Mackel, CEO de Luxembourg for Finance, cette industrie devra toutefois relever de nombreux défis au cours des prochains mois.

Quel rôle a joué l’État dans la success story luxembourgeoise dans les fonds d’investissement?

Nicolas Mackel. – «Les 4.500 milliards d’euros d’actifs sous gestion que nous nous targuons aujourd’hui d’avoir constituent l’aboutissement de très nombreuses démarches entreprises au fil des années. Celles-ci sont notamment le fait de l’État luxembourgeois. Ce dont dispose aujourd’hui le Grand-Duché, c’est un écosystème complet dédié à l’industrie des fonds d’investissement cross-border.

Nous pouvons compter sur les différents éléments nécessaires pour assurer cette activité dans les règles de l’art: un cadre réglementaire adapté, un organe de supervision – la CSSF – qui a continuellement grandi au fil des années pour atteindre un haut niveau de professionnalisme et d’expertise, ainsi qu’une série d’activités connexes qui servent l’industrie.

Ce n’est pas un hasard si, après l’officialisation du Brexit en 2016, le Luxembourg est devenu une destination évidente pour les gestionnaires d’actifs installés au Royaume-Uni . Et le développement de cet écosystème se poursuit, notamment en instaurant de nouveaux outils comme, dernièrement, le RAIF – reserved alternative investment fund.

Comment continuer à se démarquer par rapport à d’autres Places concurrentes?

«C’est sans conteste notre capacité à gérer les investissements par-delà les frontières qui constitue notre marque de fabrique – une expertise multijuridictionnelle qui est certainement le principal élément expliquant le succès de l’industrie des fonds au Luxembourg. Grâce à elle, nous nous sommes fait une place au sein de ce secteur, au niveau européen. Et cette expertise s’applique tant aux fonds d’investissement qu’à la gestion de patrimoine ou aux assurances.

L’incertitude n’est jamais bonne pour le business. Nous allons devoir attendre que les perturbations causées par le Covid-19 s’effacent avant de savoir quels sont les marchés à explorer en priorité.
Nicolas Mackel

Nicolas Mackel,  CEO de Luxembourg for Finance

Si une institution française souhaite investir sur le marché français, elle n’a pas besoin de nous. Il en va de même pour un acteur allemand sur son propre marché intérieur. Par contre, si l’une ou l’autre de ces institutions souhaite investir en Suède, en Italie ou ailleurs en Europe, elle fera à coup sûr appel à des acteurs implantés au Luxembourg, et ceci pour une raison simple: nous avons ici toute l’expertise nécessaire pour gérer ces investissements dans les règles de l’art.

Quelle est l’ambition pour les prochaines années?

«Je ne vous surprendrai certainement pas en vous disant que notre principal axe de développement pour les prochaines années sera l ’investissement durable . Et par là, je ne parle pas seulement d’investissements dans l’environnement, mais aussi de structures qui financent des projets à finalité sociale, par exemple. L’investissement à long terme, notamment dans les fonds de pension ou les fonds d’infrastructure, constitue un autre axe de développement important.

Pour le reste, nous devons composer avec la grande incertitude, qui résulte notamment de la crise que nous traversons depuis plusieurs mois. Or, l’incertitude n’est jamais bonne pour le business. Nous allons devoir attendre que les perturbations causées par le Covid-19 s’effacent avant de savoir quels sont les marchés à explorer en priorité, et quelles sont les institutions qui seraient prêtes à faire du Luxembourg un hub pour leurs investissements. Nous nous trouvons aussi dans un contexte de frictions entre la Chine et les États-Unis, deux marchés très importants pour nous. Cela n’est pas non plus très positif. Comme le dit le proverbe africain, ‘quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe à leurs pieds qui en pâtit’.

Suite à la crise du Covid-19, on a d’ailleurs constaté, au cours des premiers mois de l’année, une baisse du volume total des actifs sous gestion à Luxembourg. Selon les derniers chiffres, le montant des actifs sous gestion est toutefois reparti à la hausse. Plus de peur que de mal?

«Nous avons déjà été rassurés par les chiffres du mois de mars, celui qui pouvait potentiellement être le plus difficile à vivre pour l’industrie, puisque nous étions en pleine panique de début de crise. Or, ces chiffres faisaient état d’une baisse moins dramatique qu’escompté: -11,11%, si ma mémoire est bonne. Ce chiffre, bien que très important, n’est rien en comparaison des variations boursières, avec des cours qui ont parfois plongé de 25 à 33%.

Surtout, les retraits de fonds, c’est-à-dire les personnes qui ont retiré leur argent du marché luxembourgeois, ne sont que de l’ordre de 3%. Ce chiffre aurait été considéré comme catastrophique durant une période normale, mais vu l’ampleur de la pandémie et de ses conséquences sur l’économie mondiale, cela reste correct. Il faut se féliciter du fait que notre système ait été suffisamment solide pour faire face à la crise.

Qu’est-ce qui explique cette bonne résistance de l’industrie des fonds?

«Cela est lié tant aux dispositions réglementaires prises après la dernière crise économique qu’à l’important soutien apporté par les États membres de l’Union européenne et les différentes banques centrales. On a tendance à se focaliser sur les désaccords de l’Eurogroupe, mais il ne faut pas oublier les bonnes décisions qui ont été prises. L’accord sur un recovery fund de 2.700 milliards d’euros, intervenu à la fin du mois de juillet, en fait incontestablement partie.

Je suis aussi très régulièrement en contact avec des journalistes en Europe. Mon rôle est de placer le Luxembourg dans l’histoire qu’ils s’apprêtent à raconter.
Nicolas Mackel

Nicolas Mackel,  CEO de Luxembourg for Finance

Allons-nous vers une sortie de crise d’un point de vue économique?

«Il faut rester extrêmement prudent. J’ai lu dans la presse dernièrement que Wall Street avait effacé l’entièreté des pertes subies durant la crise du Covid-19. Mais on ne parle ici que de la bourse. Or, l’économie repose sur bien d’autres aspects. Quand je vois qu’on parle d’une récession de 10% dans de grandes économies solides comme celle de l’Allemagne – et même de 20% dans certains autres pays – ou quand j’entends que 40 millions de chômeurs vont être comptabilisés aux États-Unis, je ne peux que penser que cette situation aura aussi des conséquences sur les marchés financiers. Il faudra vraiment attendre de voir comment l’économie reprend, s’il y a une deuxième vague ou non, avant de tirer des conclusions.

L’activité de Luxembourg for Finance a-t-elle été perturbée durant la crise? Comment avez-vous procédé pour assurer vos missions qui, pour partie, se déroulent à l’étranger?

«Il est clair que les voyages d’affaires ne sont pour l’instant plus à l’ordre du jour. Mon dernier voyage professionnel à l’étranger remonte au mois de mars. Pendant la crise, nous avons développé d’autres moyens pour faire connaître la place financière luxembourgeoise, notamment au niveau digital. Nous avons concocté un programme de promotion qui sera dévoilé très prochainement. Pour le reste, j’ai, comme beaucoup de gens, utilisé la vidéoconférence pour maintenir le contact avec mes relations à travers le monde. Mais, s’il est éminemment pratique au vu des circonstances, ce canal ne permet que très difficilement de créer de nouvelles relations.

Vous êtes également personnellement très présent dans les médias, notamment depuis le Brexit…

«En effet, je suis aussi très régulièrement en contact avec des journalistes en Europe. Mon rôle est de placer le Luxembourg dans l’histoire qu’ils s’apprêtent à raconter. Ce n’est en effet pas leur première priorité en général et ils connaissent parfois mal le pays. La plupart des organes de presse européens ne disposent pas de correspondant sur place, alors que des journaux comme le Financial Times, par exemple, ont des journalistes en poste à Zurich, Londres, Paris ou Francfort.

J’ai encore eu un journaliste finlandais au téléphone dernièrement qui ne parvenait pas à comprendre pourquoi le Luxembourg avait cette importance dans l’industrie des fonds au niveau mondial. Pour lui, cela ne pouvait s’expliquer que par des magouilles… J’ai dû lui expliquer nos particularités, lui parler de notre expertise transnationale et du concept de marché intérieur européen. Cela montre qu’il y a du travail à faire à ce niveau!

Pour faire grandir une industrie, il faut aussi pouvoir saisir les opportunités qui se présentent. Le Brexit en fait définitivement partie. Jusqu’ici, c’est l’Irlande qui en a le plus profité en devenant le nouveau domicile d’un nombre important d’institutions financières britanniques. Pourquoi?

«Le Luxembourg a également tiré son épingle du jeu suite au Brexit, mais il est vrai que l’Irlande est le premier pays en termes d’institutions ‘récupérées’ aux Britanniques. C’est assez simple à expliquer. Il faut savoir que la plupart des institutions financières installées dans la City étaient soit britanniques, soit américaines. Elles utilisaient Londres comme un hub pour atteindre le marché européen.

La stabilité fiscale et économique du Luxembourg est incomparablement meilleure que celle de l’Irlande.
Nicolas Mackel

Nicolas Mackel,  CEO de Luxembourg for Finance

En ralliant Dublin, elles retrouvent un pays qui présente une grande proximité culturelle et linguistique. En matière logistique aussi, l’Irlande a ses avantages: 63 vols relient Londres à Dublin chaque jour. Pour un Américain, il est possible de prendre un vol de Boston à Dublin le matin, et d’être de retour le soir même. Et n’oublions pas que le taux d’imposition n’y est aussi que de 12,5%, soit deux fois moindre que chez nous. L’Irlande, aux yeux de ces structures, présentait donc de nombreux avantages.

Ceci étant dit, le Luxembourg en offre d’autres. Quand une institution souhaite se rapprocher de l’Europe, elle ne le fait pas vraiment en se dirigeant plus vers l’Atlantique, en Irlande. Au Luxembourg, nous sommes situés en plein centre de l’Europe. En outre, la stabilité fiscale et économique du Luxembourg est incomparablement meilleure que celle de l’Irlande.

Comment s’organise le processus de sélection d’un nouveau domicile pour ces acteurs?

«Les sociétés comparent les avantages de l’un et l’autre pays et font leur choix. Parfois, le Luxembourg gagne, parfois c’est l’Irlande ou un autre pays. Plus de 50 critères peuvent être pris en compte pour départager les pays ou les villes, et cela va jusqu’à la présence d’écoles internationales sur place. Ce qui est sûr, c’est que plus aucune institution présente à Londres n’est dans l’incertitude par rapport à son futur domicile. Par contre, on peut encore envisager d’attirer des structures qui pensaient s’installer à Londres avant le Brexit, mais qui doivent adapter leurs plans. Le travail que nous menons pour parvenir à séduire ces acteurs est partagé avec d’autres organisations comme l’Alfi, qui fait un travail remarquable pour ouvrir de nouveaux marchés aux Ucits luxembourgeois.

Le fait qu’un acteur comme State Street gère un quart des actifs financiers placés au Luxembourg – 1.100 milliards selon les derniers chiffres – peut-il constituer un problème?

«Je ne le crois pas. D’ailleurs, une grosse partie des actifs restants est sans doute gérée par un autre grand acteur comme J.P. Morgan. Ce type de concentration est moins important à Luxembourg qu’à Dublin, par exemple, où on compte encore moins d’acteurs. En outre, cette situation ne présente pas un risque structurel: ces sociétés ne possèdent pas les actifs qu’elles gèrent, elles se contentent d’en faire l’administration, elles en sont les dépositaires. Par ailleurs, le cadre réglementaire est suffisamment strict aujourd’hui pour éviter tout problème à ce niveau.

Les États-Unis sont loin devant le Luxembourg au classement des principales places financières en termes de volume d’actifs. Pensez-vous qu’il soit possible de les rejoindre ou de les dépasser un jour?

«Je ne souhaite pas baser notre éventuel succès sur des scénarios catastrophes, comme des conséquences économiques plus importantes encore d’une pandémie. Si les États-Unis devaient connaître une catastrophe économique, l’Europe n’en serait probablement pas épargnée. Mais on peut concevoir des scénarios où l’Europe dépasse positivement les États-Unis, notamment avec les investissements durables.

En attendant, il faut reconnaître que les États-Unis sont particulièrement bien installés, et ce pour de bonnes raisons. Le pays compte par exemple un fonds d’investissement dans lequel la grande majorité des Américains investit en prévision de leur retraite, le plan 401k. Un tel instrument permet évidemment de gonfler considérablement le volume d’actifs sous gestion dans le pays. S’il existait à l’échelle européenne, nous pourrions peut-être commencer à rivaliser.»

Cet article a été rédigé pour le supplément Fonds d’investissements de l’édition datée « octobre » parue le 24 septembre 2020.

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