PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Corinne Lamesch (Alfi)

«Il ne faut pas crier victoire trop tôt»



Corinne Lamesch, présidente de l’Alfi, estime que la période du confinement n’a pas trop affecté le secteur des fonds. Mais la volatilité reste importante, observe-t-elle. (Photo: Anthony Dehez/archives)

Corinne Lamesch, présidente de l’Alfi, estime que la période du confinement n’a pas trop affecté le secteur des fonds. Mais la volatilité reste importante, observe-t-elle. (Photo: Anthony Dehez/archives)

Comme le confirme la présidente de l’Alfi Corinne Lamesch, le secteur des fonds d’investissement n’a pas trop souffert de deux mois de confinement. Les investisseurs sont vite revenus aux affaires et, surtout, ils n’ont jamais cédé à la panique. «Mais la crise n’est pas finie», prévient-elle.

Quelles conclusions tirez-vous de la crise sanitaire pour le secteur des fonds d’investissement?

Corinne Lamesch. – «Notre industrie a raisonnablement bien résisté à la tempête. Le cadre réglementaire et l’expertise des acteurs sont des piliers très solides. La capacité de notre secteur de se placer en mode télétravail du jour au lendemain a aussi été primordiale. Ceci dit, notre secteur est lié à l’environnement macroéconomique global, il exporte ses fonds d’investissement dans le monde entier. Dans un contexte de crise économique globale, tout ceci aura une incidence sur le secteur des fonds luxembourgeois.

Le télétravail a bien fonctionné dans votre secteur?

«Il a connu un énorme succès. Je pense d’ailleurs que si nous ne pouvons pas offrir aux employés du secteur l’opportunité de pratiquer le télétravail au moins un jour par semaine après la crise, ce sera un désavantage compétitif à long terme pour notre place financière. D’autres places à l’étranger le proposeront, c’est désormais un outil pour attirer des talents.

On devrait donc assister à des opérations de consolidation entre gestionnaires.
Corinne Lamesch

Corinne Lamesch,  présidente,  Alfi

Quels seront les grands défis dans un avenir proche?

«Notre secteur opère dans un environnement de plus en plus concurrentiel. La compétition se joue entre les acteurs eux-mêmes, mais également entre les pays, qui deviennent plus protectionnistes. La crise devrait encore accentuer cette tendance. Elle continuera aussi à placer la pression sur les coûts des gestionnaires. On devrait donc assister à des opérations de consolidation entre gestionnaires et de rationalisation des gammes de fonds. Ce sera sans doute plutôt le cas en 2021, lorsque la crise sanitaire et la sécurité du personnel prendront moins d’importance que maintenant.

Comment la clientèle a-t-elle réagi face à cette crise?

«Nous avons entamé l’année avec un montant d’actifs nets record qui approchait les 5.000 milliards d’euros. Nous avons connu des chiffres en baisse en février et mars suite à la baisse des marchés. Fin mars, après une chute de 11,1% sur un mois, les actifs nets ne s’élevaient plus qu’à 4.100 milliards. Mais, depuis le mois d’avril, les chiffres remontent. La bonne nouvelle est que nous n’avons pas connu de vent de panique de la part des investisseurs. Les rachats nets subis en mars se montaient à peine à 2,7% du total. Nous avons donc limité les dégâts. En avril et mai, nous avons déjà observé des rentrées nettes d’argent frais . C’est rassurant.

Comment ont évolué les rentrées d’argent frais par rapport à l’an dernier?

«Si on fait la comparaison avec la période janvier-mai 2019, les volumes sont quasiment les mêmes sur les premiers cinq moins cette année. C’est très positif. Cela démontre que les investisseurs ne paniquent pas. Beaucoup ont aussi attendu une correction de marché pour pouvoir réinvestir. Mais la crise n’est pas terminée et les marchés restent très volatils. Il ne faut pas crier victoire trop tôt.

L’Alfi prévoit-elle de reprendre rapidement ses road-shows internationaux?

«Nos différents événements programmés ont bien entendu été impactés par les mesures de confinement. La plupart ont été reportés aux troisième et quatrième trimestres et nous avons converti certains de nos séminaires en webinars, notamment le road-show prévu en mai à New York. C’était une première, mais ça a bien fonctionné. Nous avons accueilli pratiquement autant de monde que les années précédentes, sans présence physique. Aujourd’hui, nous évaluons la possibilité de combiner le virtuel et le présentiel en fonction de l’évolution de la situation sanitaire au niveau international. Nous avons par exemple déjà prévu une série d’événements entre le 21 et le 25 septembre pour remplacer notre conférence annuelle sur la distribution. Mais j’espère aussi que nous pourrons recommencer à rendre visite à nos clients à l’étranger dès que les conditions pour les voyages se seront améliorées dans les autres pays.

Après l’expérience du confinement, vous ne remettez pas en cause l’idée de devoir voyager pour «vendre» le secteur?

«Non, nous voyagerons encore après la crise. Les réunions en face à face restent très utiles. Notre mission est de faire connaître la Place à de nouveaux acteurs potentiels et il est préférable de les voir en personne, surtout dans les pays où nos membres distribuent leurs produits. Par contre, les webinars fonctionnent très bien dans le cas de séminaires techniques liés à notre industrie.

Notre industrie est un secteur-clé pour collecter les avoirs des investisseurs et les injecter dans l’économie.
Corinne Lamesch

Corinne Lamesch,  présidente,  Alfi

Le secteur des fonds d’investissement doit-il jouer un rôle dans le redressement de l’économie?

«J’ai entendu le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP), dire qu’il fallait ‘investir, investir et investir’. Je suis tout à fait d’accord avec lui. Notre industrie est un secteur-clé pour collecter les avoirs des investisseurs et les injecter dans l’économie. Nous disposons des véhicules d’investissement nécessaires pour relancer les acteurs du secteur privé qui auront besoin de capital. Il faut éviter qu’ils s’endettent trop et nous pouvons les y aider.

Mais il faut aussi faire attention à ce que le Luxembourg reste compétitif pour que les investisseurs mondiaux choisissent des structures de fonds luxembourgeoises pour investir. Le cadre réglementaire et fiscal doit donc être calibré pour encourager les investissements via des véhicules luxembourgeois.

Vous attendez-vous à une forte montée en puissance des fonds durables?

«Oui, c’est très clair. La collecte était déjà en hausse l’an dernier et elle l’est toujours cette année. Et comme des études sont en train de montrer que les performances de ces fonds ont été meilleures pendant la crise que celle des fonds classiques, cette classe d’actifs va encore être plus dynamisée. Il est également devenu clair que, aujourd’hui, les investisseurs ne s’intéressent plus uniquement au rendement. Ils veulent avoir un impact environnemental ou social, ce dernier aspect étant réellement monté en puissance depuis la crise.»