POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Grand entretien avec Étienne Schneider (1/2)

«Nous devons rester vigilants»



Étienne Schneider: «Le Luxembourg a une économie et un tissu industriel extrêmement ‘propres’. Si on se compare à bien d’autres pays, on est vraiment top.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Étienne Schneider: «Le Luxembourg a une économie et un tissu industriel extrêmement ‘propres’. Si on se compare à bien d’autres pays, on est vraiment top.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

La rentrée s’annonce bien occupée pour Étienne Schneider. Le ministre de l’Économie, qui est aussi en charge de la Santé, revient sur les gros dossiers qui l’attendent: croissance économique, légalisation du cannabis et Semaine des ressources spatiales.

La croissance se contracte dans la zone euro, certains pays tournent aujourd’hui au ralenti. Êtes-vous préoccupé en cette rentrée?

Étienne Schneider . – «Je suis préoccupé par la situation en Europe, mais aussi par la situation du commerce mondial. La guerre commerciale que se livrent la Chine et les États-Unis ou les différends qui existent entre les États-Unis et l’Union européenne ont des effets négatifs sur l’économie en général. Le Luxembourg n’est pas trop touché pour l’instant, heureusement.

Notre économie tourne toujours assez bien. Les résultats des finances publiques sont excellents. Le pays a conservé son triple A, ce qui est extrêmement important compte tenu du poids de la place financière dans notre économie. Mais nous devons rester vigilants. Mon autre préoccupation concerne tous ces débats qui remettent en cause la croissance pour des raisons climatiques ou environnementales...

C’est-à-dire?

«Le Luxembourg a une économie et un tissu industriel extrêmement ‘propres’. Si on se compare à bien d’autres pays, on est vraiment top. Mais je vois bien qu’il y a des réticences dans l’opinion publique. J’ai un peu le sentiment que les gens ne veulent plus d’entreprises industrielles dans notre pays car ils voient l’industrie comme quelque chose de nuisible, de polluant.

Or, ce n’est plus le cas! Tous les projets en cours embrassent les meilleures technologies disponibles pour impacter le moins possible l’environnement. Aujourd’hui, l’industrie est high-tech. Certaines n’ont même plus de cheminée sur leur toit!

L’idée était de diversifier vraiment l’économie. Et pas seulement dans les services, mais aussi dans l’industrie.
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de l’Économie et de la Santé

L’affaire Knauf a-t-elle laissé des traces?

«Tout a commencé avec ce dossier, oui. Ce qui m’a le plus gêné dans cette affaire, c’est qu’on importe ces produits, on les subventionne pour isoler nos maisons, mais on ne veut pas qu’ils soient produits au Luxem­bourg. C’est un raisonnement que je ne peux pas accepter d’un point de vue intellectuel. Depuis cette affaire, les nouveaux développements industriels ne sont plus accueillis de la même façon. Ils sont régulièrement mis en cause.

En tant que ministre de l’Économie, je ne comprends pas. On s’est donné une stratégie, il y a une quinzaine d’années, pour devenir moins dépendant de la place financière. On a vu, en 2008, que cette monoculture économique présentait un danger énorme. L’idée était de diversifier vraiment l’économie. Et pas seulement dans les services, mais aussi dans l’industrie.

Le ministre de l’Économie attend beaucoup de la nouvelle Commission européenne pour relancer la croissance. (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Le ministre de l’Économie attend beaucoup de la nouvelle Commission européenne pour relancer la croissance. (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Vos collègues écologistes au gouvernement en font-ils trop?

«Il y a des divergences de vues. C’est politique. C’est connu. M. Bausch ou Mme Dieschbourg sont d’un autre parti, ils ont une autre philosophie. Nous partageons le même objectif: une économie propre. Mais moi, je préconise plutôt de développer les technologies pour faire en sorte qu’on puisse marier le secteur industriel avec une économie propre, alors que de l’autre côté, on préfère plutôt éviter l’industrie tout court.

Les Luxembourgeois seraient-ils devenus frileux?

«Il ne s’agit pas seulement des Luxem­bourgeois. C’est une tendance générale, du moins en Europe. On le voit bien avec le succès des Fridays for Future ou la popularité de Greta Thunberg. Ça a créé une ambiance qui est plutôt opposée à tout ce qui a une cheminée! Les bureaux, ça va, la cheminée, ça ne va pas...

L’Allemagne voit son économie ralentir alors même que ses finances publiques sont excédentaires. Doit-elle dépenser pour relancer la machine?

«Oui, absolument. Je pense que l’Allemagne fait aujourd’hui une erreur. Après autant d’années de déficit à cause de la réunification, je comprends très bien qu’ils veuillent avoir un budget équilibré. Mais là, on ne parle plus d’équilibre, ce sont des surplus énormes. Il est temps que les Allemands réinvestissent cet argent. Il est clair que si l’Allemagne ne tourne plus à la même cadence que ces dernières années, cela aura des répercussions sur la croissance au Luxembourg.

Il n’y a pas d’autre choix. Il faut lancer un grand plan d’investissement qui marie développement économique avec protection du climat.
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de l’Économie et de la Santé

Une nouvelle Commission européenne s’installe. Qu’en attendez-vous?

«Beaucoup! D’abord, qu’elle agisse dans le cadre d’une relance économique. La croissance recule dans l’Union européenne. Or, nous connaissons tous très bien les effets néfastes d’une croissance proche de zéro ou très modérée sur l’emploi ou sur nos systèmes sociaux.

Cette Commission a la possibilité d’agir pour la croissance, de lancer de nouveaux projets d’investissement qui seront neutres du point de vue du bilan carbone. J’observe que pendant ce temps-là, la concurrence chinoise ne dort pas. Ils sont en train de développer des technologies qu’ils vont ensuite vendre ici en Europe.

Faut-il un plan von der Leyen, comme il y a eu un plan Juncker?

«Il n’y a pas d’autre choix. Il faut lancer un grand plan d’investissement qui marie développement économique avec protection du climat. C’est le grand enjeu économique de cette Commission.

Qu’avez-vous trouvé comme dossiers chauds sur votre bureau, pour cette rentrée?

«Je ne suis pas seulement ministre de l’Économie, mais aussi en charge de la Santé. Et une de mes priorités est de délivrer prochainement la stratégie sur la légalisation du cannabis. J’avais prévu de le faire avec Félix Braz cet automne, mais je le ferai seul en raison de ses problèmes de santé. L’autre sujet important concerne la démographie médicale. Un rapport me sera remis prochainement. Des décisions stratégiques suivront pour faire en sorte qu’on ait assez de médecins et d’infirmiers à l’avenir.

Étienne Schneider: «Nous devons d’abord développer la formation médicale ici, au Luxembourg. Aujourd’hui, les jeunes partent faire leurs études à l’étranger et il y a toujours le risque qu’ils ne reviennent pas.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Étienne Schneider: «Nous devons d’abord développer la formation médicale ici, au Luxembourg. Aujourd’hui, les jeunes partent faire leurs études à l’étranger et il y a toujours le risque qu’ils ne reviennent pas.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Vous irez en chercher à l’étranger?

«Il y a plusieurs axes. Nous devons d’abord développer la formation médicale ici, au Luxembourg. Aujourd’hui, les jeunes partent faire leurs études à l’étranger et il y a toujours le risque qu’ils ne reviennent pas. Le manque de personnel médical est un problème qui va devenir crucial au regard de la démographie. Les gens deviennent de plus en plus vieux, donc la population qui a besoin de soins augmente continuellement.

Et c’est le cas un peu partout en Europe. On ne peut donc pas se contenter de dire qu’on ira recruter des médecins en Allemagne, en France ou en Belgique, car ils sont confrontés au même problème. Par ailleurs, il y a aussi une question relative à l’attractivité des métiers de médecin ou de soignant. Aujourd’hui, le Luxembourg ne fait plus vraiment la différence.

Faut-il les payer mieux?

«Il faut peut-être les payer mieux, mais surtout et aussi rendre leur activité plus attractive, leur permettre de mieux se développer. On parle des cabinets de groupe que l’on souhaite mettre en place ou des appareillages qu’ils pourront utiliser. La réponse sera certainement un mix de ces mesures.»

Retrouvez la suite de ce grand entretien  ici .