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GRAND ENTRETIEN AVEC ÉTIENNE SCHNEIDER (2/2)

«On va se limiter à vendre le cannabis aux résidents»



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Étienne Schneider: «Avec le new space, nous avons un secteur qui a un besoin de recherche énorme pour les années à venir.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

La rentrée s’annonce bien occupée pour Étienne Schneider. Le ministre de l’Économie, qui est aussi en charge de la Santé, revient sur les gros dossiers qui l’attendent: croissance économique, légalisation du cannabis et Semaine des ressources spatiales.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien  ici .

Et la légalisation du cannabis, c’était vraiment une urgence?

Étienne Schneider . – «Ce n’était pas une urgence. C’était un projet qui figurait dans notre programme électoral, et il y a eu une demande énorme. On a été pressés pour avancer plus vite que c’était prévu. L’urgence que je vois, c’est plutôt la prévention dans laquelle on va investir beaucoup d’argent dans les années à venir. Mais le cannabis est un sujet qui intéresse beaucoup, même au-delà du continent.

Vous avez déclaré que vous ne vouliez pas que le Luxembourg devienne un nouvel Amsterdam. Comment allez-vous faire?

«En fait, dans la théorie, c’est facile. Dans la pratique, ce sera un peu plus difficile. On va se limiter à vendre le cannabis aux résidents.

C’est-à-dire, concrètement? Il faudra montrer une carte?

«Le problème, c’est qu’on n’en a pas. L’adresse ne figure ni sur notre carte d’identité ni sur le passeport. Il faut donc trouver une solution pour prouver sa résidence. C’est pour cela que je dis qu’en pratique, ce sera compliqué. Tout est possible. Mais avec la confidentialité des données personnelles, il faut voir comment on va gérer tout ça. Nous voulons éviter que le Luxembourg devienne Amsterdam et que tout le monde vienne ici pour s’approvisionner en cannabis.

Je rappelle qu’il sera interdit d’en consommer sur la place publique, dans les bars ou dans la rue. L’autre risque que nous voulons éviter est la multiplication des contrôles aux frontières par nos voisins français, allemands ou belges. En tant que ministre de l’Économie, freiner l’accès au pays me poserait un vrai souci...

Nous nous sommes dit qu’en retirant le cannabis du secteur illégal, on en contrôlerait non seulement la qualité et donc la nocivité, mais en plus, on sortirait les con­sommateurs de ce milieu...
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de l’Économie et de la Santé

Cette loi pose quand même beaucoup de problèmes... Quels effets positifs en attendez-vous?

«Nous menons, depuis des dizaines d’années, une politique antidrogue qui n’a pas de résultat. Les gens, notamment les jeunes, s’approvisionnent en cannabis au marché noir et ce qu’on leur vend, c’est de la merde. Et puis, il y a toujours le risque, quand vous commencez avec le cannabis, de passer à d’autres produits plus dangereux.

Comme vous êtes toujours en contact avec vos dealers, ceux-ci finissent toujours par essayer de vous vendre des choses qui ont une marge bénéficiaire plus importante pour eux. Voilà pourquoi nous nous sommes dit qu’en retirant le cannabis du secteur illégal, on en contrôlerait non seulement la qualité et donc la nocivité, mais en plus, on sortirait les con­sommateurs de ce milieu...

Les études internationales montrent que cela ne fait pas baisser la consommation…

«Ce n’est pas le but. Encore une fois, l’objectif est vraiment de lutter contre le trafic et les mauvais produits.

Vous-même, vous fumez du cannabis?

«Non, je ne fume pas du tout.

Et demain, quand ce sera légal?

«Non plus. Même lorsque j’ai été au Canada pour un voyage d’étude sur le sujet, je n’ai pas essayé!

Quel est l’objectif de la Semaine des ressources spatiales qui se déroulera du 7 au 11 octobre prochains?

«L’idée est de rassembler des experts et des sociétés du monde entier autour du thème des ressources spatiales. C’est important pour notre pays qui a le lead sur le secteur du new space. Ça nous permet de développer cette image de marque, c’est une belle fenêtre vers l’international. Et puis, cela doit nous aider aussi à trouver des partenariats aux sociétés qui sont déjà à Luxembourg.

Est-ce que le fonds d’investissement sera prêt pour cette Semaine?

«C’est une bonne question. On est dans la dernière ligne droite, mais je ne sais pas si on sera prêts. Il reste à finaliser la question des montants que doit investir chaque acteur. On connaît les sommes sur lesquelles ils se sont engagés, mais il faut encore que leur board respectif les accepte avant qu’on puisse lancer le fonds.

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Étienne Schneider: «Le Luxembourg s’est engagé auprès de l’Union européenne à investir 2,3 à 2,6% de son PIB dans la recherche. Or, nous en sommes toujours à 1,6%.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Combien le gouvernement mettra-t-il sur la table?

«Cela dépend ce que les autres mettront. Nous souhaiterions avoir entre 70 et 75 millions d’euros pour démarrer et pouvoir monter rapidement à une centaine de millions d’euros. Mais il faut voir combien le secteur privé veut mettre, sachant que nous ne souhaitons pas que l’État soit majoritaire dans ce fonds.

Le new space sera-t-il intéressant pour le Luxembourg en termes de projets? D’image de marque? De revenus?

«En tout! Même si les revenus viendront plus tard... C’est une affaire de développement d’activité, de recherches. Le Luxembourg s’est engagé auprès de l’Union européenne à investir 2,3 à 2,6% de son PIB dans la recherche. Or, nous en sommes toujours à 1,6%. Mais nous n’allons pas dépenser pour dépenser... Nous avons besoin de trouver de nouveaux projets dans lesquels investir. Or, avec le new space, nous avons un secteur qui a un besoin de recherche énorme pour les années à venir.

L’intérêt direct est d’attirer les entreprises au Luxembourg, de créer ce hub d’experts dans cette matière, d’où les chaires et formations à l’Université de Luxembourg. Je suis convaincu que le secteur du new space va être révolutionné dans les années à venir, et le Luxembourg joue déjà un rôle dans ces changements. Je suis invité à parler partout, à expliquer ce qu’on a mis en place.

Je signerai par ailleurs, en octobre, un accord avec la Nasa.
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de l’Économie et de la Santé

Un pays peut-il exister dans ce secteur sans partir dans l’espace?

«Oui, bien sûr, on peut exister sans avoir de base de lancement! Je vous rassure, je n’ai pas l’intention d’en créer une. Le bilan en matière de CO2 serait une catastrophe [rires]. Mais j’espère bien qu’un jour on aura un astronaute luxembourgeois!

Où en est-on avec GovSat? Le premier satellite continue à gagner des clients. L’idée d’un deuxième satellite plane-t-elle?

«Ce n’est plus de mon ressort. J’étais d’avis qu’une fois les capacités du premier vendues, ce serait intéressant d’en lancer un deuxième. Mais je ne suis plus le ministre en charge de ce dossier, c’est le ministre de la Défense. Je l’avais lancé à l’époque pour augmenter l’effort de défense à l’Otan sans acheter d’armes ni de blindés, mais en faisant quelque chose qui aurait des retombées directes sur Luxembourg.

Un nouveau marché s’est ouvert pour une société luxembourgeoise, SES, dans le capital de laquelle l’État se retrouve. C’est un triple win: l’effort de défense a augmenté, l’Otan a les capacités de communication dont elle a besoin, et on gagne de l’argent avec cet investissement, de l’ordre de 12 à 13%, une fois que le satellite est commercialisé, en plus des retombées de notre investissement dans SES.

Comment se passe la relation avec l’Agence spatiale européenne (ESA)?

«J’ai une relation excellente avec le directeur général de l’ESA, le docteur Johann-Dietrich Wörner, qui est convaincu de ce que nous sommes en train de faire et qui lance même des programmes à l’intérieur de l’ESA, pour développer ce secteur. Il considère vraiment le Luxembourg comme un pays pionnier. Je signerai par ailleurs, en octobre, un accord avec la Nasa.

J’ai rencontré son directeur général, Jim Bridenstine, il y a trois mois. J’étais invité comme un des principaux speakers à une conférence organisée par les Américains sur le new space. M. Bridenstine était présent, et il me disait qu’il y a plein de choses que nous pourrions faire ensemble.

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Étienne Schneider: «Quand Wilbur Ross est venu signer le memorandum of understanding, il est venu spécialement des États-Unis au Luxembourg et est reparti ensuite. C’était exceptionnel.» (Photo: Jan Hanrion /Maison Moderne)

Qu’est-ce que le Luxembourg peut bien apporter à la Nasa?

«On a récemment signé un accord avec la Chine. J’ai demandé au ministre chinois pourquoi ils avaient conclu cette coopération avec nous, alors qu’ils ont déjà tous les moyens qu’il leur faut. Il m’a répondu: ‘Le volet que vous êtes en train de développer nous intéresse beaucoup, mais si nous le faisons nous-mêmes en tant que Chine, on va être pointés du doigt. Nous préférons montrer que nous essayons de faire quelque chose avec un pays neutre comme le vôtre’. 

Quand Wilbur Ross est venu signer le memorandum of understanding, il est venu spécialement des États-Unis au Luxembourg et est reparti ensuite. C’était exceptionnel. Normalement, quand nous signons un accord avec les États-Unis, c’est nous qui nous déplaçons là-bas, et on ne signe même pas avec un ministre, mais avec un sou­­­s-sous -sous­­-fonctionnaire.

Que vous a-t-il dit?

«Il m’a dit, entre quatre yeux: ‘Le Luxem­bourg est le seul pays qui a compris l’intérêt économique majeur qui se trouve derrière ce secteur. Vous bougez, et tous les autres dorment’. Et quand une administration américaine a voulu travailler avec une entreprise canadienne dans le ­do­maine de l’espace, Wilbur Ross a insisté pour qu’ils aient une filiale au Luxembourg. Nous sommes aujourd’hui en train de négocier cette implantation.

Concrètement, quels types de projets peuvent se développer?

«Je vais vous donner deux exemples. Au­­jourd’hui, un des coûts majeurs des satellites est d’éviter les collisions. Tous les objets sont observés et, à chaque fois qu’il y a un risque de collision, un message part au propriétaire du satellite pour lui demander de bouger son satellite. Mais cela coûte du carburant et donc, in fine, cela réduit la durée de vie du satellite. Or, dans 99,99% des cas, ce n’est pas la peine... La précision n’est pas assez bonne, parce que le risque est évalué à 70 ou 100 km près.

Je préfère quand même prendre le risque d’investir dans quelque chose qui pourrait vraiment profiter à l’État plutôt que de devoir payer des astreintes parce que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû faire.
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de l’Économie et de la Santé

Une société a développé un système qui offre une précision de 2 à 3 kilomètres. Le nombre d’alertes va donc diminuer de 600.000 à 10.000 par an. C’est un gain énorme pour les opérateurs dans l’espace! Autre exemple: le refueling. Comment transformer en carburant l’hydrogène ou les produits qu’on peut trouver sur la Lune? Une des sociétés qui développent ces technologies a déjà signé des contrats, y compris avec des sociétés luxembourgeoises comme SES. Avec ce pré­contrat, maintenant, elle va voir les in­­ves­­­­­tisseurs en leur disant ‘ voilà notre idée et voilà notre client’. Toute cette économie se met en place comme ça.

Planetary Resources, vous disiez que c’était un peu inévitable que cela ne fonctionne pas toujours. Mais est-ce qu’à la SNCI ou ailleurs, on en a tiré une leçon?

«On espérait que les autres actionnaires iraient plus loin dans l’aventure, car certains étaient absolument convaincus. Mais cela n’a pas été le cas. Ça a foiré... Le CSV me critique aujourd’hui pour un projet d’investissement futuriste qui n’a pas marché. Mais je préfère quand même prendre le risque d’investir dans quelque chose qui pourrait vraiment profiter à l’État plutôt que de devoir payer des astreintes parce que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû faire. Regardez, par exemple, les millions d’euros qu’on paie aujourd’hui parce qu’on n’a pas réalisé en temps voulu les stations d’épuration du temps de M. Halsdorf...

La SNCI est-elle toujours l’outil qui convient pour préparer les arrivées de ces sociétés au Luxembourg?

«La SNCI joue à la fois le rôle de banque et d’investisseur. Si on trouvait un accord pour la réorganiser en un volet banque au service des PME et un volet investissement, nous n’aurions pas les mêmes problèmes. Aujourd’hui, vous êtes obligé de ne pas avoir une exposition trop élevée. La SNCI ne peut pas investir trop dans une société sous peine de ne pas respecter la législation.

Vous rêviez d’être Premier ministre. N’être que vice-Premier ministre, ce n’est pas trop frustrant?

«J’ai rencontré récemment le Premier ministre de Malaisie qui a pris ses fonctions à l’âge de... 93 ans! Je me dis que j’ai encore le temps. Largement le temps!»