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Carte blanche

Fumer en terrasse, pas qu’une question de respect!



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Pour Béatrice Martin: «Je fais désormais partie des mort(e)s potentiel(le)s par passivité. Comme ce n’est pas assez d’être fumeuse passive, je suis aussi contribuable active!» (Photo: Maison Moderne/Archives)

Si demander à un fumeur de suspendre sa tabagie le temps de finir sa salade est possible, la synchronisation devient beaucoup plus difficile lorsqu’on est entouré de tables où l’on fume.

Retour en arrière de quelques semaines.

Début mai, François Bausch, ministre de la Mobilité et donc en charge de la sécurité routière, déplorait l’augmentation des accidents de la route en 2018 : 36 morts et 273 blessés graves!

Encouragé par les recommandations européennes, le ministre décide alors d’une batterie de mesures pour tenter de réduire ce lourd bilan. Parmi ces mesures, l’installation de nouveaux radars arrive en bonne place.

28 fois plus de victimes du tabac au Luxembourg que de morts sur la route et pas de mesures ‘innovantes’ en vue?

Béatrice Martin,  fondatrice,  KidsCare

3 semaines plus tard, le 31 mai, journée mondiale antitabac.

Chaque année, la cigarette serait responsable de la mort de 1.000 personnes au Grand-Duché de Luxembourg, dont 80 soumises au tabagisme passif. 28 fois plus de victimes du tabac au Luxembourg que de morts sur la route et pas de mesures «innovantes» en vue? Si! Auchan refuse de vendre des cigarettes à la Cloche d’or!

Je me suis alors demandé pourquoi s’agiter autant à propos de la sécurité routière et rester aussi timoré à l’égard du tabac qui cause bien plus de dommages. Parce que les accises et les radars rapportent à l’État! Hélas, si nous pouvons lever le pied à l’approche d’un radar, il est plus difficile de circuler longtemps en apnée.

J’aime les terrasses. J’ai commencé à pratiquer très jeune. À une époque où j’aimais me dorer le museau et savourer mon café en terrasse, hiver comme été. Aujourd’hui, j’ai activement arrêté (et le soleil et le tabac, l’un et l’autre donnent des rides).

J’ai quitté la catégorie des 1.000 pour rejoindre celle des 80. Je fais désormais partie des mort(e)s potentiel(le)s par passivité. Comme ce n’est pas assez d’être fumeuse passive, je suis aussi contribuable active! Très active même! Assez riche pour payer plein pot mais trop pauvre pour profiter «d’aménagements» fiscaux.

Pourvue de quelques belles valeurs, dont le partage, je pourrais me réjouir d’être à ce point solidaire si je ne devais subir la double peine: payer les soins de santé des fumeurs lorsque se déclarent leur cancer du poumon, de la langue ou leur crise cardiaque et profiter de la tabagie galopante en rue, en terrasse et à la sortie des immeubles.

Compte tenu du niveau de vie au Grand-Duché de Luxembourg, le prix du paquet de cigarettes est ridiculement bas.

Béatrice Martin,  fondatrice,  KidsCare

Le 14 juillet 2016, le ministère de la Santé publiait un rapport très complet intitulé «Plan national de lutte contre le tabagisme» (PNLT 2016-2020). Il ressort de ce rapport que la mesure de lutte la plus efficace serait l’augmentation drastique du prix du paquet.

Or, le paquet de 20 Camel ne coûte que 4,90€ au Luxembourg, alors qu’il s’élève à 6,20€ en Belgique et à 7€ en Allemagne. En France, le paquet de 20 culmine à 8,50€ (en moyenne) depuis le 1er mars 2019. Macron l’a promis à 10€ l’année prochaine. Compte tenu du niveau de vie au Grand-Duché de Luxembourg, le prix du paquet de cigarettes est ridiculement bas.

Avec honnêteté, le PNLT 2016-2020 mentionne que le maintien d’un prix bas permet une attractivité transfrontalière et constitue un intérêt économique pour le Luxembourg. Ce que nous appelons ici le «tourisme à la pompe» autorise de nombreux adultes à traverser les frontières avec un certain nombre de cartouches sous le bras, histoire d’enfumer leurs concitoyens en même temps que le fisc de leur pays.

Privilégiant les mesures tièdes ciblées sur l’individu plutôt qu’une politique énergique de santé publique, notre État luxembourgeois ne détourne cependant pas le regard. Il perçoit sans pudeur les recettes des accises tandis que les victimes du tabac se comptent par centaines chaque année!

Le ministre de la Santé reste muet sur le sujet et celui des classes moyennes prône le ‘vivre ensemble’ pour ne pas fâcher les restaurateurs et les bistrotiers.

Béatrice Martin,  fondatrice,  KidsCare

Fumer ou non en terrasse va donc bien au-delà du respect, valeur molle, rarement déclinée concrètement, souvent brandie par celles et ceux qui aimeraient bien continuer à cultiver gentiment leur cancer aux frais de la communauté.

En 2017, une nouvelle mouture de la loi antitabac a été votée afin de mieux protéger les enfants et surtout, de transposer en droit national la directive européenne 2014/40/UE au sujet de laquelle le Luxembourg s’était fait rappeler à l’ordre.

En 2018, à l’initiative de deux pétitions, l’une « pour l’interdiction de fumer en terrasse », l’autre contre, la Chambre des députés a mené de nouveaux débats. Match nul! Les «pour» et les «contre» ont été renvoyés dos à dos, le gouvernement a compté les points et rien n’a changé! Le ministre de la Santé reste muet sur le sujet et celui des classes moyennes prône le «vivre ensemble» pour ne pas fâcher les restaurateurs et les bistrotiers .

Fumer ne fait pas partie des besoins fondamentaux de l’être humain: on ne naît pas fumeur, on le devient.

Béatrice Martin,  fondatrice,  KidsCare

L’Australie s’est attaquée avec détermination au problème de la mortalité liée au tabac. Le paquet de Marlboro y coûte aux alentours de 18€ . Il est question de l’augmenter à 30AUD d’ici l’année prochaine. Melbourne (4 millions d’habitants) deviendrait même «ville sans tabac» en 2020, avec interdiction de fumer dans tous les lieux publics, y compris dans la rue.

Il semblerait donc que ce soit possible, fumer ne fait pas partie des besoins fondamentaux de l’être humain: on ne naît pas fumeur, on le devient. J’ai croisé des milliers de bébés dans ma vie, je peux témoigner qu’aucun d’entre eux n’est jamais arrivé à la crèche avec une cigarette dans la bouche! Je verrais donc très bien qu’à l’instar de Melbourne, le Grand-Duché de Luxembourg adopte une politique de santé publique cohérente et qu’il augmente le prix du paquet au-delà de l’envisageable.

Le Grand-Duché pourrait au moins rejoindre le peloton des pays européens où fumer coûte cher, très cher.

Béatrice Martin,  fondatrice,  KidsCare

Contrairement à l’Australie, le Luxembourg n’est pas une île. Seul, il ne peut rien, et s’il y a bien un domaine dans lequel les pays de l’Union européenne ont du mal à trouver des accords, c’est la fiscalité. À quels marchandages sordides faudra-t-il encore se livrer pour obtenir un règlement européen sur le prix du tabac? Cela étant, comme la Commission européenne fixe bien des recommandations macabres sur les objectifs à atteindre en nombre d’accidentés de la route, il n’y a pas de raisons que l’UE ne s’attaque pas au tarif de la clope! D’ici là, le Grand-Duché pourrait au moins rejoindre le peloton des pays européens où fumer coûte cher, très cher.

Car fumer devrait rester un luxe rare et discret, auquel il serait loisible de se livrer, en solitaire ou en groupe, mais dans des endroits distincts, clos ou éloignés, qui peuvent être facilement évités par celles et ceux que l’odeur du tabac ne réjouit pas.

Quant à celles et ceux qui ont mis dans la cigarette leur ultime aspiration à la liberté, je les invite à méditer sur la servitude que représente cette dépendance.

Cette carte blanche a été rédigée par Béatrice Martin, entrepreneuse et fondatrice de société dans le domaine de la petite enfance, notamment KidsCare.