PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Secret stories: les histoires méconnues de la Place (9/10)

L’État au secours de la BGL et de la BIL



Pour sauver la BGL et la BIL, deux banques systémiques saines, mais qui risquaient d’être emportées par les débâcles de leurs maisons mères, l’État a dû retrousser ses manches et faire un grand saut dans l’inconnu. (Photo: Shutterstock)

Pour sauver la BGL et la BIL, deux banques systémiques saines, mais qui risquaient d’être emportées par les débâcles de leurs maisons mères, l’État a dû retrousser ses manches et faire un grand saut dans l’inconnu. (Photo: Shutterstock)

Cet été, Paperjam vous replonge dans les coulisses de sujets qui ont fait l’actualité de la Place en leur temps en mettant le projecteur sur des morceaux d’histoires passés, à l’époque, sous le radar. Aujourd’hui, le sauvetage de la BGL et de la BIL

Parmi les sept principales banques de guichet existant à Luxembourg – la BCEE, Post Luxembourg, la banque Raiffeisen, la BIL, la BGL, ING et Fortuna Banque –, l’État luxembourgeois est actionnaires de cinq d’entre elles, directement ou indirectement via le groupe Post pour le cas de la banque Raiffeisen. Seules ING Luxembourg et Fortuna Banque appartiennent entièrement à des actionnaires privés. Une situation en son temps dénoncée par Guy Hoffmann , président du conseil d’administration de la banque Raiffeisen. Avant que Post Luxembourg ne rentre au capital et que les réseaux financiers des deux entités s’interconnectent…

Si les participations de l’État dans la BCEE et dans Post sont des participations «historiques», celles dans la BIL et la BGL sont des «accidents de l’histoire». Des accidents dus à la crise des subprimes.

Accidents de l’histoire

En 2007, Fortis – qui détenait la BGL rebaptisée en 2005 FBL pour Fortis Banque Luxembourg – se lance à l’assaut d’ABN Amro avec la Royal Bank of Scotland et Banco Santander. Une opération de plus de 70 milliards d’euros qui va tourner au fiasco à cause de la crise bancaire et financière qui suit celle des subprimes. En grande difficulté, Fortis est démantelée entre octobre 2008 et mai 2009 et ses actifs partagés pour l’essentiel entre l’État néerlandais et BNP Paribas. 

«Quand survient la crise Fortis, nous n’avions en Europe que peu d’expérience sur ce que nous pouvions faire. Dès le premier week-end, j’avais la pleine conviction qu’il fallait que l’État intervienne, non pas pour sauver la banque comme les gens le disaient, mais parce que je me suis rendu compte très vite que si une banque de cette taille disparaissait, ce serait l’argent des clients qui en ferait de même. Et parmi les clients, beaucoup d’entreprises luxembourgeoises qui ne réussiraient plus à payer les salaires. C’est ça qui a été, pour moi, le fait déclencheur qui m’a fait écarter toutes les réflexions de certains de mes collaborateurs qui disaient ‘il faut faire attention à ceci où à cela’. J’étais convaincu, dès le début, que pour sauver le patrimoine des clients de la banque et donc éviter une grave crise économique et sociale, il fallait intervenir», se rappelle Luc Frieden , ministre en charge de la Place, à l’époque.

Les trois ministres concernés se concertent: Luc Frieden, Didier Reynders pour la Belgique et Jan Kees de Jager pour les Pays-Bas. Et sans qu’il soit encore question de démantèlement, il est décidé que chacun allait s’occuper de sa partie «nationale» de Fortis. «C’est à ce moment-là que nous avons pris la décision d’acheter la partie du capital qui correspondait à la BGL en insistant sur le retour de la marque BGL, un symbole fort pour dire au client luxembourgeois que ce sera de nouveau sa banque et que l’État est derrière.»

Il fallait donc engager une somme considérable sans autorisation législative.
Luc Frieden

Luc Frieden,  ministre des Finances au moment des faits

Une décision qui a suscité «pas mal de réticences, notamment parce que nous ne savions pas ce que nous achetions». Dans une telle opération, de nombreuses due diligence doivent être menées. Mais le temps manquait. «Il fallait donc engager une somme considérable sans autorisation législative.» Le gouvernement – «le Premier ministre, Jean-Claude Juncker , et le ministre de l’Économie, Jeannot Krecké, étaient impliqués de façon permanente» – était convaincu de la nécessité de l’opération et le chef de l’opposition au Parlement, Charles Goerens , était régulièrement informé et consulté. «Je suis, a posteriori, très satisfait et très impressionné par la rapidité avec laquelle nous avons pu agir en évitant ainsi la plus grave crise économique et sociale, sinon la plus grave crise que cela aurait pu générer pour notre pays.»

Si le gouvernement néerlandais a finalement décidé brutalement et unilatéralement de nationaliser sa partie de Fortis pour reconstituer le géant national ABN Amro, laissant ses partenaires se débrouiller pour leurs parts respectives, en Belgique comme au Grand-Duché, l’objectif était de faire appel au secteur privé pour prendre le relais. Le groupe BNP Paribas a très tôt montré son intérêt pour reprendre ces parties de Fortis. «Mais un groupe privé ne peut pas agir aussi rapidement que les États, ils ont d’autres contraintes. C’est pour ça que, dans Fortis BGL, nous sommes d’abord entrés au niveau de 49% pour descendre à 33% par la suite, quand BNP a pu finaliser la transaction.»

C’est la grande différence avec l’opération de sauvetage de la Dexia, où personne n’était officiellement intéressé et où l’État luxembourgeois a dû chercher un repreneur.

Au tour de la BIL

Dexia est, en soi, un autre cas de figure. D’abord, le précédent Fortis a permis d’accumuler de l’expérience. Dès que le problème surgit, quelques semaines après Fortis, d’autres choix ont été faits. «Nous avons opté, dans les discussions avec les ministres belge et français, respectivement Didier Reynders et Christine Lagarde, pour donner des garanties étatiques à Dexia. Nous avons veillé à n’engager l’argent de l’État luxembourgeois que pour la partie luxembourgeoise. Mais ce furent tout de même des sommes assez considérables.» Si les moyens ont changé, la motivation était la même que pour Fortis: «La BIL est un acteur extrêmement important dans l’économie luxembourgeoise et donc c’était, pour moi, le même cas de figure et la même motivation qui m’a inspiré durant ces discussions.» «Les garanties que nous avons données n’ont pas été utilisées, mais nous ne le savions pas à l’époque. C’était des opérations à la fois financières et politiques qui comportaient un énorme risque d’échec», poursuit Luc Frieden, qui admet aujourd’hui que si les choses s’étaient mal passées, il aurait dû démissionner.

L’engagement des États n’évitera pas le démantèlement qui se produira 4 ans plus tard, en 2012. «Dexia a, dès le début, été un groupe extrêmement compliqué parce que c’était une banque qui, dans les trois pays, France, Belgique et Luxembourg, exerçait des métiers tout à fait différents. Mais, outre un certain nombre de problèmes, notamment aux États-Unis, c’est la mésentente entre les actionnaires français et belges qui a précisé la chute. Des actionnaires étatiques à l’implication extrêmement forte. Lors des négociations, le Premier ministre, Yves Leterme, avait à côté de lui, dans une salle séparée, tous les ministres présidents des régions belges, et à Paris, alors que nous avions Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy suivait de très près le dossier.»

«Lorsqu’il a fallu trouver une solution pour démanteler Dexia, je voulais absolument sauver la BIL parce qu’elle était saine, mais risquait d’être entraînée par les opérations immobilières qu’il y avait, notamment aux États-Unis. Toute la difficulté dans cette deuxième crise était de trouver un acheteur. Et vu le contexte, peu étaient intéressés.» D’autant plus qu’il fallait mettre sur la table au moins 800 millions «dans un laps de temps extrêmement court et durant une crise financière».

Nous n’avons pas, au Luxembourg, de groupes ou d’investisseurs privés d’une telle taille.
Luc Frieden

Luc Frieden,  ministre des Finances au moment des faits

Des projets locaux, il y en a eu quelques-uns qui n’ont pas franchi la phase de l’intention. «Nous n’avons pas, au Luxembourg, de groupes ou d’investisseurs privés d’une telle taille.» Parmi les noms qui circulaient, on retrouvait Alain Georges et l’ombre de la BGL, Lucien Thiel, Foyer et La Luxembourgeoise. Impliqués à des degrés divers, tour à tour seuls ou dans des consortiums ad hoc. Sans résultat concret. «Et du côté de l’étranger, les groupes bancaires secoués par la crise étaient réticents.» 

C’est à ce moment qu’entre en jeu le Qatar. «J’ai contacté le Premier ministre du Qatar, dont je savais par des entrevues que j’avais eues avec lui par le passé qu’ils étaient à la recherche d’investissements, notamment dans le monde bancaire. Il m’a dit qu’il était d’accord à regarder le dossier. Donc j’ai mis les responsables de Dexia et de la BIL en contact avec les Qataris pour qu’ils négocient. Et si l’État luxembourgeois n’a pas participé à ces négociations, je les ai suivies de très près. Et c’est pour avoir un droit de regard sur ce qui allait se faire comme pour rassurer les clients que l’État a pris une participation de 10% et que j’ai fait signer aux Qataris un accord d’actionnaires selon lequel toutes les décisions stratégiques devaient recueillir l’accord de l’État luxembourgeois.»

L’intérêt de l’opération pour les Qataris? «Je crois que l’investissement dans la BIL constitue des investissements typiques pour des fortunes faites dans le pétrole et le gaz et qui cherchent des débouchés en Europe», estime Luc Frieden, qui rappelle que les Qataris ciblaient la banque KBL avant même qu’il les contacte pour la BIL. Compte tenu de la confusion des patrimoines privés et publics dans ces latitudes, la dimension «soft power» est sûrement également entrée en ligne de compte. Toujours est-il que rien que sur le plan comptable, l’affaire a été bonne pour les Qataris qui ont acquis une BIL a un très bon prix, malgré le fait qu’elle était sous-capitalisée, pour la revendre six ans plus tard au groupe chinois Legend Holdings pour 1,484 milliard d’euros.

Du temporaire qui dure

Reste la question des participations affirmées comme temporaires tant pour la BGL que pour la BIL «jusqu’à ce que la situation redevienne meilleure». Il y a du temporaire qui dure… L’État est encore au capital de BGL BNP Fortis et vient d’encaisser un joli dividende de 110 millions pour les deux derniers exercices. Ce qui compense un peu la chute des actions BNP qu’avait récupérées l’État lors de la vente de ses actions de la BGL au groupe bancaire français. Idem pour la BIL. Lors de la vente à Legend Holdings, le gouvernement avait négocié une option pour pouvoir revendre ses 10% pour un prix garanti fixé par rapport au prix encaissé par les Qataris. Cette option n’a pas été levée. Et pour la BIL, cela fait deux ans que l’État n’a pas touché de dividende. Pire, il a dû participer à la recapitalisation de l’établissement financier. Et vu le contexte sanitaire, une nouvelle recapitalisation n’est pas à exclure.