PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Yves Biewer (CEO de Raiffeisen)

«L’augmentation des prix de l’immobilier ne nous plaît pas»



Depuis le 1er novembre, Yves Biewer est le président du comité de direction de la banque Raiffeisen. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Depuis le 1er novembre, Yves Biewer est le président du comité de direction de la banque Raiffeisen. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Après avoir présenté les résultats 2020 de la banque coopérative Raiffeisen, en hausse de 8,1%, Yves Biewer s’attarde sur plusieurs sujets, allant de la crise sanitaire à la difficulté pour les jeunes d’obtenir un crédit immobilier au Luxembourg.

Avec la crise sanitaire, la fréquentation des agences a diminué. Comment avez-vous ressenti ce phénomène au sein de la banque Raiffeisen? 

Yves Biewer . – «La fréquentation des agences a effectivement diminué, car le comportement de la clientèle a changé du fait des mesures sanitaires. Cependant, on avait déjà observé une baisse de la fréquentation, car le ‘homebanking’ est de plus en plus utilisé. En parallèle, nous avons constaté une diminution de la fréquentation des clients venant en agence pour faire des opérations courantes. Une tendance qui s’est accélérée avec la crise.

Un constat qui se voit dans les chiffres puisque nous avons observé dans nos agences une baisse de 55% des opérations en ce qui concerne les prélèvements et les versements. Même chose à propos des retraits aux distributeurs, avec une baisse de 34% des prélèvements l’année passée. Par ailleurs, nous n’avons jamais autant conclu de contrats par le biais du homebanking pendant cette période. Ce qui montre que les clients ont très bien accepté la digitalisation.

Avez-vous pensé aux clients qui n’arrivent pas à utiliser le digital?

«On a travaillé sur rendez-vous. Nous n’avons pas voulu écarter les personnes dans cette situation. Donc nous avons réorienté les personnes moins à l’aise avec le digital vers des agences équipées pour recevoir les clients. D’ailleurs, nos clients ont très bien compris le fait qu’avec la séparation des équipes en raison des règles sanitaires, nous avons dû parfois adapter nos services et réorienter nos clients vers d’autres agences de notre réseau.

Mais personne n’a dû faire 50 kilomètres de plus pour aller dans une agence puisque nous avons un réseau de 36 agences. Par exemple, actuellement, nous avons 15 agences qui accueillent uniquement la clientèle pour du conseil et sur rendez-vous. Les 21 agences restantes fonctionnent normalement.

Pendant une crise, le réflexe est souvent d’aller au distributeur pour retirer de l’argent liquide par crainte d’en manquer. Mais cela n’a pas été le cas. Avez-vous été surpris?

«Au début de la crise, on ne savait pas trop comment les gens allaient réagir, notamment en ce qui concerne l’argent liquide. On s’attendait effectivement à des retraits en liquide par précaution de la part des clients. Mais cela n’a pas été le cas. J’en ai fait l’expérience, il était difficile de payer en liquide dans les magasins et c’est encore un phénomène qui est en train de se poursuivre. Mais c’est une crise différente de celle de 2008. Assez vite, on a vu que cette crise n’était pas un problème de «peur vis-à-vis des banques», comme ce fut le cas en 2008. D’autant plus que, très rapidement, l’État a également annoncé que les banques allaient faire partie de la solution.»

Aujourd’hui, nous ne voyons pratiquement plus de prêts sur 15 ans. La norme, c’est des prêts sur 25 ans.
Yves Biewer

Yves Biewer,  président du comité de direction,  Raiffeisen

Avec la crise sanitaire, les dépôts ont augmenté. Mais, dans un contexte de taux bas, avoir des dépôts importants, cela peut être pénalisant pour une banque. Donc est-ce finalement une mauvaise chose d’avoir cette augmentation des dépôts?

«Cela fait 30 ans que je suis dans le métier et je n’ai jamais refusé un client qui vient déposer de l’argent. Effectivement, avec l’évolution des taux d’intérêt historiquement bas, on a commencé à se poser des questions dont je n’avais jamais pensé un jour me poser. La plupart des banques universelles, dont la nôtre, ont vu augmenter les dépôts. Les gens ont beaucoup économisé, car ils ont peu dépensé.

Maintenant, il y a un volet rentabilité et relationnel. Nous sommes une banque coopérative, donc nous avons une approche différente des banques cotées en bourse, qui visent un retour sur investissement maximal. Nous nous refinançons, c’est-à-dire que nous nous procurons les fonds pour financer les crédits et nos investissements quasiment exclusivement auprès de nos épargnants.

Effectivement, si une banque, c’est notre cas, dispose d’excédents en ce qui concerne les dépôts, elle doit les déposer auprès de la BCE et cela coûte de l’argent. C’est même pénalisant pour les banques. Mais, à tout moment, nous devons nous assurer d’avoir assez de liquide pour financer les investissements et les crédits que nous faisons. On ne peut pas uniquement se contenter de regarder le volet rentabilité. Je ne peux pas dire à un client que je n’ai pas besoin de son argent, puis lui dire plus tard que j’ai besoin de son argent.

Une banque a besoin d’être rentable, mais l’aspect relationnel avec le client est plus important. Je crois que c’est spécifique à une banque coopérative. Nous ne sommes pas cotés en bourse, nous sommes indépendants, nous avons des membres et nous n’avons pas d’actionnaires de référence.

Face à la flambée des prix immobiliers dans le pays , constatez-vous des difficultés à obtenir un crédit pour vos clients les plus jeunes?  

«Il y a de tout. L’augmentation des prix de l’immobilier ne nous plaît pas. Et c’est même inquiétant. Nous voyons effectivement chez les jeunes des difficultés à s’offrir un bien immobilier, sans pour autant être dans une situation où les jeunes ne peuvent plus acheter. De notre point de vue, peu importe qui vient dans notre banque, il doit avoir la capacité de remboursement pour un crédit immobilier. C’est le premier critère à remplir. Si le jeune avec son salaire n’a pas la capacité de remboursement pour un crédit immobilier, on essaie de lui demander de regarder pour un bien immobilier à sa portée.

Certaines personnes viennent en prenant en compte l’augmentation future de leur rémunération sur 10 ans. Mais c’est une démarche spéculative et nous sommes relativement prudents. Il y a alors les parents ou les grands-parents qui peuvent aider en étant codébiteurs, ou en cautionnant le crédit sur un certain nombre d’années, ou en participant à la mise de départ. On peut aussi travailler sur la durée du crédit pour diminuer la charge mensuelle, d’autant plus que les taux d’intérêt ne risquent pas d’augmenter dans les cinq années à venir. On rallonge alors le crédit à 30 ans, et même 35 ans parfois, pour avoir une charge mensuelle acceptable. Mais 35 ans, c’est quand même toute une carrière. Je me souviens avoir emprunté à l’époque sur 15 ans.

Aujourd’hui, nous ne voyons pratiquement plus de prêts sur 15 ans. La norme, c’est des prêts sur 25 ans. Les jeunes ont de plus en plus difficile à trouver à se loger. Ils ont alors l’option de louer, mais, dans ce cas, ils aident à financer les immeubles des propriétaires. Ils sont alors parfois obligés d’aller de l’autre côté de la frontière luxembourgeoise pour acheter, même si, dans la Grande Région, les prix ont déjà augmenté considérablement, car il y a beaucoup de gens qui travaillent au Luxembourg et qui ne peuvent plus se loger ici au Grand-Duché.

Je dirais qu’un célibataire doit disposer d’un revenu minimum disponible de 1.700 euros à la fin du mois, une fois qu’il a remboursé l’ensemble de ses crédits.
Yves Biewer

Yves Biewer,  président du comité de direction,  Raiffeisen

Pouvez-vous rappeler les critères standard pour obtenir un crédit immobilier?

«Le plus important est de garder un revenu minimum disponible pour pouvoir mener une vie décente. Le logement est extrêmement important, mais après quelques années, vous voulez acheter une voiture ou partir en vacances. Mais si le banquier vous a passé les menottes, alors les problèmes vont commencer. Je dirais qu’un célibataire doit disposer d’un revenu minimum disponible de 1.700 euros à la fin du mois, une fois qu’il a remboursé l’ensemble de ses crédits. Pour un couple, il doit rester 2.400 euros à la fin du mois. Un montant qui peut augmenter en fonction des enfants qui composent le ménage.

Il faut également prendre en compte les nouvelles règles imposées par la CSSF. Un primo-acquéreur a la possibilité de demander un crédit immobilier équivalent à 100% du prix d’acquisition du bien. Mais si c’est pour louer, le client doit avoir 20% de fonds propres. Mais, pour nous, les nouvelles règles de la CSSF ne changent pas grand-chose, car nous avons toujours été une banque prudente et nous avons déjà appliqué ce type de règles.

L’ABBL s’est récemment alarmée de la chute de rentabilité du secteur bancaire . Pourtant, en regardant vos résultats, on peut constater un bel exercice 2020. L’ABBL est-elle trop pessimiste?

«Je ne pense pas que l’ABBL soit particulièrement pessimiste. Le président de l’ABBL a souligné que les banques étaient des institutions solides au Luxembourg avec 3 milliards de bénéfices. Plus que le montant, c’est la tendance qui, je pense, inquiète le président de l’ABBL. Il y a eu un recul de 18,1% du résultat net, car les banques ont été amenées à faire des provisions. Nous aussi, nous avons fait des provisions à hauteur de 14 millions d’euros .

Dans notre cas, c’est plutôt rassurant dans la mesure où nous avons une progression cohérente. Sur les dernières années, vous ne trouverez pas une année avec des résultats spectaculaires. À nouveau, c’est notre particularité en tant que banque coopérative, nous ne sommes pas hantés par la maximalisation du bénéfice. Nous essayons d’avoir une croissance continue avec une certaine stabilité. Nous sommes une banque prudente avec un portefeuille de crédit sain.

Quand une banque fait des provisions, c’est qu’il y a une certaine inquiétude. Raiffeisen a provisionné 14 millions d’euros, alors que le résultat net a été de 18,8 millions d’euros l’année dernière…

«Encore une fois, nous sommes une banque prudente. Nos résultats ont permis de provisionner 14 millions d’euros. Ce n’est pas de l’argent que nous avons mis de côté en raison de prêts en défaut. Nous disons simplement qu’aujourd’hui, nous ne savons pas comment va évoluer la situation cette année et même au-delà. Donc utilisons notre capacité bénéficiaire pour faire des provisions. Nous aurions pu ne pas le faire et afficher un meilleur résultat. Mais ce n’est pas notre stratégie. D’ailleurs, nous avons sans doute moins provisionné que d’autres puisque nous prenons moins de risques.»

Pour ceux qui ne maîtrisent pas le vocabulaire bancaire, les provisions sont en quelque sorte l’épargne de la banque?

«Si effectivement le risque que nous avons identifié ne se confirme pas, nous pouvons reprendre cet argent, qui rentrera par la suite dans notre bénéfice. Une provision est une réserve que l’on fait pour les mauvais jours, pour faire simple.

Nous prêtons de l’argent aux entreprises avec l’argent de nos épargnants, qui eux veulent récupérer cet argent.
Yves Biewer

Yves Biewer,  président du comité de direction,  Raiffeisen

Plusieurs personnes ont exprimé des craintes sur la solidité des entreprises au moment de la relance avec la fin des aides étatiques. Partagez-vous les mêmes craintes et allez-vous continuer à soutenir les entreprises? 

«Je pense que les entreprises qui avaient une bonne situation avant la crise vont retrouver une vie normale. Par contre, pour les entreprises qui avaient déjà des difficultés avant la crise, ce sera malheureusement difficile à la reprise. Quand les aides étatiques vont disparaître, je m’attends donc à des faillites. En tant que banque, vous avez l’obligation de prêter à des sociétés qui peuvent rembourser. Nous avons une gestion en bon père de famille. Nous prêtons de l’argent aux entreprises avec l’argent de nos épargnants, qui eux veulent récupérer cet argent.

Donc nous pouvons prêter de l’argent à des entreprises dont nous croyons dans le modèle d’affaires. Mais il y a des risques et ce n’est pas pour rien que nous avons provisionné 14 millions d’euros. Nous continuerons à soutenir les entreprises autant que possible et cela fait partie de nos objectifs à venir, continuer d’augmenter notre part de marché auprès des entreprises. Généralement, on travaille avec des entreprises qui croient dans un projet, et elles doivent convaincre le banquier de leur prêter de l’argent. Mais nous devons également, de notre côté, prendre un peu plus de risques que dans le passé. Car nous n’avons aucun intérêt à voir des entreprises qui restent sur le carreau.»