PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Entretien avec Vincent Juvyns

«La voie royale pour réduire la dette, c’est la croissance durable»



Pour Vincent Juvyns, les politiques de lutte contre le changement climatique devraient soutenir la croissance économique. (Photo: Maison Moderne/Archives)

Pour Vincent Juvyns, les politiques de lutte contre le changement climatique devraient soutenir la croissance économique. (Photo: Maison Moderne/Archives)

Le stratégiste et global market strategist de J.P. Morgan Asset Management partage son point de vue sur deux thèmes qui, selon lui, «vont façonner nos économies et l’univers d’investissement ces prochains mois»: l’inflation et, à plus long terme, le développement durable.

Faut-il avoir peur de l’inflation?

Vincent Juvyns . – «Objectivement, non. Cela fait 10 ans que l’on se plaint de ne pas en avoir, ne commençons pas maintenant. La vraie question est de savoir si on aura trop d’inflation. Nous, à ce stade, nous ne le croyons pas. Aujourd’hui, il est clair que l’on veut tous être au même endroit au même moment pour consommer les mêmes biens et services alors qu’à cause de la pandémie, il y a une disruption sur les chaînes logistiques. D’où la poussée d’inflation.

D’un autre côté, s’il y a eu beaucoup d’efforts budgétaires faits, c’était plus pour gérer l’urgence que pour investir dans le monde de demain. Cela va peut-être venir avec le plan de relance des infrastructures aux États-Unis ou le Green Deal européen, mais à l’heure actuelle, les conditions ne sont pas remplies pour que l’on crée cette croissance et cette inflation plus forte dans les années à venir.

Je pense très objectivement que l’on verra des hausses de salaires et de prix temporaires, mais j’ai du mal à y voir quelque chose de pérenne actuellement.

D’après les résultats de nos recherches, on augmente d’un fifrelin les perspectives d’inflation au niveau mondial à 10-15 ans pour la plupart des pays, de l’ordre de 0,1% dans la plupart des cas. Et cela a moins à voir avec le Covid qu’avec ce qui touche aux politiques climatiques qui vont faire que le coût pour fabriquer des biens et des services, notamment le coût du carbone, va augmenter significativement dans les années qui viennent.

Réjouissons-nous en tout cas que nous ayons un peu plus d’inflation actuellement que ce que l’on avait avant.

Le spectre inflationniste

N’y a-t-il pas un risque que les banques centrales soient débordées par l’inflation et doivent mettre le pied sur le frein concernant leurs politiques accommodantes?

«C’est difficile d’avoir des certitudes parce que nous vivons une période inédite. Tout au plus des suppositions. Moi, je ne pense pas qu’il y ait un risque d’hyperinflation prochainement.

Certes, on constate que dans le secteur de l’horeca, partout en Europe comme aux États-Unis, on peine à réengager du personnel. Maintenant, tous ces gens ne sont pas devenus des informaticiens, des plombiers ou je ne sais quoi d’autre. Il n’y a pas eu de fortes créations d’emplois dans d’autres secteurs. À un moment donné, les choses vont se normaliser.

Si on regarde le commerce mondial, il fonctionnait plutôt bien avant la crise. Il a été d’ailleurs fort résilient. Certes, on a eu des containers qui n’étaient pas tous au bon endroit au bon moment, mais les choses s’améliorent. Deux à trois trimestres suffiront à remettre en place cette logistique bien huilée.

On va, certes, assister également à un ‘reonshoring’ de certaines activités. Par exemple, dans le domaine des semi-conducteurs, priorité américaine et européenne. Mais enfin, ce n’est pas en Europe que l’on va fabriquer l’iPhone 13! Il faut être réaliste. Parler de déglobalisation est un peu vain, ce n’est pas un mouvement qui va soutenir l’inflation.

Au final, tous les éléments qui pesaient sur l’inflation avant le Covid existent toujours: le vieillissement de la population, l’impact des technologies, la faible affiliation aux syndicats, etc.

J’ai donc du mal à voir tous les éléments qui soutiennent actuellement l’inflation comme étant pérenne.

N’y a-t-il pas cependant comme une envie d’inflation de la part des politiques, ne serait-ce que pour absorber les déficits qui se sont creusés?

«Plus que l’inflation, je pense que la voie royale pour réduire la dette, c’est la croissance. Dont l’inflation est une composante.

Mais je pense que la vision des politiques, c’est que maintenant qu’on se rend compte qu’on a accumulé beaucoup de dettes avec le Covid sans planter les graines de la croissance du futur, il ne faut pas s’arrêter trop tôt. Quand aux États-Unis, on fait un plan de relance des infrastructures, et en Europe, un Green Deal, c’est pour créer les conditions de la croissance future qui remboursera la dette. Et ça, c’est aujourd’hui le pari des autorités publiques. C’est un risque politique, mais compte tenu de l’éventail des possibilités, c’est la moins mauvaise ou la meilleure des solutions.

Le rôle du développement durable

Dans ce contexte, les politiques de développement durable sont-elles à voir comme des accélérateurs de croissance ou des freins?

«Pour moi, c’est un accélérateur. J’avais un peu l’impression que l’on manquait de projets fédérateurs au niveau international pour canaliser ces forces d’investissement que j’évoque. Aujourd’hui, l’humanité est confrontée à un défi collectif sans précédent qui suscite de grands besoins d’investissements et de réformes. Ce grand défi commun doit a priori tous nous rassembler et mobiliser les capitaux publics et privés.

C’est plutôt positif d’un point de vue de la croissance pour le futur. Pour les investisseurs, il y a toujours des risques, des opportunités et des incertitudes, mais pour moi, je vois dans ce mouvement plus d’opportunités que de risques. Le risque, il est connu: c’est la fin de la vie telle qu’on la connaît pour l’instant. Il n’y a pas d’alternative: toutes les solutions pour contrer le changement climatique seront génératrices de croissance.

A-t-on aujourd’hui les moyens financiers et technologiques pour relever ce défi?

«Je pense que tous les éléments sont sur la table. L’élément central pour arriver à une politique climatique censée, c’est le prix du carbone. C’est le bâton. La carotte, c’est la combinaison de la relance budgétaire et des incitations fiscales. Pour isoler les logements, par exemple. Mais pour être sûr d’induire les bons comportements, il faut aussi le bâton: rendre l’émission de carbone plus chère. Mettre le prix du carbone à son niveau nécessaire – les spécialistes évoquent une fourchette de 40 à 80 dollars la tonne – pourrait créer un choc inflationniste, mais très temporaire. D’autant que ces politiques seront génératrices d’une croissance peu inflationniste. Quant aux technologies, elles existent. Avec un bémol sur le stockage de l’énergie renouvelable.

L’éventail de possibilités est énorme pour tous les métiers et filières. Accompagner ce mouvement est pour moi très enthousiasmant.

Comment doivent se positionner les investisseurs dans ce contexte?

«Les politiques pour contrer le changement climatique sont une certitude, une réalité. L’investisseur doit se rendre compte qu’il a intérêt à être en phase avec ces grands objectifs. Des objectifs déjà pris en compte par les gestionnaires d’actifs via l’adoption des critères ESG. Mais aujourd’hui, on se focalise plus sur le volet environnement.

Il y a différentes manières de se positionner.

Il y a une approche maximaliste qui consiste à ne sélectionner que des entreprises faisant partie de la solution – ce qui n’est pas simple, comme dans le cas des entreprises d’énergie classique qui font partie du problème, mais qui offrent aussi des solutions en se réorientant. Ou encore des entreprises qui fabriquent des panneaux solaires tout en ayant un très mauvais bilan carbone. Et il y a une approche minimaliste et transversale qui consiste à prendre conscience que le prix du carbone va augmenter partout et que tous ceux qui produisent des biens et des services auront intérêt à réduire ce coût.

Ce qui nous intéresse, c’est l’entreprise qui utilisera le moins de carbone pour ses produits et services.

Nous observons déjà sur nos indices quantitatifs que réduire l’empreinte carbone de son portefeuille est synonyme de meilleur rendement et d’une moindre volatilité. Je pense que c’est déjà l’objectif premier des investisseurs. Et dans les fact sheets des fonds, on commence à voir les émissions de CO2. Je pense que c’est une bonne chose.

Pour les investisseurs, un point d’attention sera de suivre l’évolution carbone de leurs investissements et, au-delà des paramètres financiers, de porter une attention soutenue aux paramètres extrafinanciers.»

Cet article est issu de la newsletter Paperjam Finance, le rendez-vous mensuel pour suivre l’actualité financière au Luxembourg. Vous pouvez vous abonner en suivant ce lien.