POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Entretien avec Jean Asselborn (1/2)

«L’UE pourrait devenir insignifiante»



Jean Asselborn défend le statut de capitale européenne de Luxembourg et une politique migratoire européenne plus respectueuse des demandeurs d’asile. (Photo: Jan Hanrion / Maison Moderne)

Jean Asselborn défend le statut de capitale européenne de Luxembourg et une politique migratoire européenne plus respectueuse des demandeurs d’asile. (Photo: Jan Hanrion / Maison Moderne)

Jean Asselborn conduit la politique étrangère du Grand-Duché depuis 15 ans. Une mission qui le passionne toujours autant, même si elle réduit sa présence au Luxembourg. Le ministre LSAP des Affaires étrangères et européennes a livré son point de vue sur l’actualité nationale et internationale à Paperjam.

Le statut de capitale européenne de Luxembourg est-il en danger, alors que l’application de laccord Asselborn-Georgieva semble semée d’embûches ?

Jean Asselborn . – «Je salue le fait qu’en décembre 2015, le Luxembourg et la Commission européenne aient pu s’aligner sur cet accord, qui consacre entre autres la pérennisation et le renforcement des services de la Commission européenne à Luxembourg, notamment pour ce qui est des pôles juridique, financier et numérique. De concert avec la Commission européenne, nous faisons un suivi régulier de la mise en œuvre de l’accord. Ainsi, j’ai rencontré le commissaire européen au Budget et aux Ressources humaines, Günther Oettinger, à deux reprises à ce sujet l’année dernière; sans parler des contacts réguliers au niveau des fonctionnaires.

Lors de ces entrevues, nous faisons le point et convenons des efforts continus à entreprendre (par la Commission) afin d’honorer les obligations prises dans le cadre de l’accord. Nous sommes au début d’une législature, il y a donc beaucoup d’idées et de projets actuellement en gestation et qui peuvent être pertinents pour les services et agences à Luxembourg. Je pense d’une part à la mise en œuvre des instruments financiers de l’Union, et d’autre part au numérique et télécommunications, voire au domaine de la santé.

Je ne vois pas de danger pour le statut de capitale européenne du Luxembourg.
Jean Asselborn

Jean Asselborn,  ministre des Affaires étrangères et européennes

De manière générale, le gouvernement attache une grande importance à la présence des institutions et agences européennes à Luxembourg et œuvre en vue de garantir les meilleures conditions d’accueil, d’hébergement et de travail à ces dernières et d’assurer, de manière générale, l’attractivité continue du site de Luxembourg. Une étroite concertation et coopération avec les institutions et agences européennes est en place, y compris pour la réalisation des projets immobiliers.

Les travaux d’envergure au Kirchberg témoignent d’ailleurs de l’engagement continu des institutions européennes à Luxembourg et parlent, si je puis dire ainsi, d’eux-mêmes. Je ne vois pas de danger pour le statut de capitale européenne de Luxembourg. Ce statut est garanti à la fois juridiquement et concrètement, et le gouvernement travaille activement afin de consolider et de développer le siège toujours davantage, par exemple en tirant profit des synergies potentielles entre pôles d’excellence et développements économiques au niveau national.

Le Brexit est consommé depuis le 31 janvier. Une «nouvelle ère» peut-elle commencer, comme l’écrivaient Charles Michel, président du Conseil de l’UE, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, et David Sassoli, président du Parlement européen?

«Le 1er février, nous avons perdu 66 millions d’habitants, 15% du PIB européen, une puissance nucléaire et un membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu. Bien que je regrette toujours que le Royaume-Uni ait quitté l’UE, le Brexit nous a peut-être rapprochés plus que jamais. Au fond, cette période a montré aux autres États membres les avantages concrets de l’adhésion à l’Europe. Les pourparlers entre les 27 nous ont aussi rappelé qu’il est possible pour tous les États membres de renforcer leur coopération au sein de l’UE. C’est un fait que chaque État membre ne pourra jamais être aussi fort seul que les 27 réunis. Nous devons utiliser cette force à notre avantage et être plus ambitieux quant aux objectifs que nous nous fixons.

L’UE s’était reprise après la chute du mur de Berlin avec l’euro. Après le Brexit, nous devons nous occuper de notre politique en matière climatique, nous pencher sur les grandes priorités du budget de l’Union pour les années 2021-27 et résoudre les débats autour de la migration et de l’État de droit. L’Union sera à l’écoute de ses citoyens lors de la Conférence sur l’avenir de l’Europe, qui commencera en mai prochain. Le 9 mai, nous célébrerons le 70e anniversaire de la déclaration de Robert Schuman, considérée comme le texte fondateur de la construction européenne. Il faudra désormais préparer le terrain européen pour les générations futures.

Si l’UE n’est pas capable de défendre les valeurs de l’État de droit et de trouver un consensus sur le Moyen-Orient, l’Iran ou la migration, alors elle pourrait devenir insignifiante.
Jean Asselborn

Jean Asselborn,  ministre des Affaires étrangères et européennes

Il faut aussi se rendre compte qu’une coalition entre les États-Unis et le Royaume-Uni ne se ferait pas nécessairement sur les valeurs que nous défendons. La dilution du multilatéralisme conduit à un nouveau patriotisme, et nous, Européens, savons ce que cela a donné dans les années 1930. Si l’UE n’est pas capable de défendre les valeurs de l’État de droit et de trouver un consensus sur le Moyen-Orient, l’Iran ou la migration, alors elle pourrait devenir insignifiante.

Comment voyez-vous les relations à venir avec le Royaume-Uni?

«Durant 47 ans, nos économies, mais aussi nos sociétés, se sont développées ensemble. Ces liens qui nous unissent ne peuvent pas être défaits du jour au lendemain. Après le retrait effectif, la tâche la plus difficile est encore devant nous, qui consiste à négocier un accord sur les relations futures dans les 11 mois à venir – un calendrier très ambitieux. Il est clair que le Royaume-Uni ne pourra pas avoir le même accès au marché intérieur qu’en tant que membre de l’UE.

J’espère que le futur partenariat entre l’UE et le Royaume-Uni sera en mesure de refléter nos liens étroits issus de notre proximité géographique, de la culture, d’une histoire partagée, de l’engagement en faveur de valeurs communes, ou encore de la promotion d’un multilatéralisme efficace.

Au niveau bilatéral, le Luxembourg et le Royaume-Uni entretiennent des liens étroits et anciens. Nous célébrons d’ailleurs en 2020 le 140e anniversaire de l’établissement de nos relations diplomatiques, qui sera donc l’occasion de développer encore davantage cette relation bilatérale.

En ce moment, certains gagnent des élections en Europe parce qu’ils se positionnent contre la migration et les réfugiés.
Jean Asselborn

Jean Asselborn,  ministre des Affaires étrangères et européennes

La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, avait promis un paquet asile plus humain, que présentera Ylva Johansson d’ici fin mars. Qu’en attendez-vous?

«Il ne faut pas se faire d’illusion: nous sommes dans une situation où beaucoup de pays, et pas seulement d’Europe de l’Est, font une équation entre migration et insécurité. Évidemment, cela nourrit le populisme. En ce moment, certains gagnent des élections en Europe parce qu’ils se positionnent contre la migration et les réfugiés.

Une faute capitale a été faite en juin 2018, lorsque le Conseil européen a décidé de miser sur le volontariat pour accueillir les migrants arrivant en bateau sur les côtes européennes. Nous sommes seulement six États membres à vouloir accepter des réfugiés sauvés en Méditerranée par des bateaux!

Cela ne fonctionnera pas par le volontariat. Je pense qu’il faut aller un peu plus loin et dire à ceux qui regardent ailleurs que cela aura des conséquences financières pour eux. Il faut arriver à un système qui protège de manière efficace les personnes qui ont besoin d’une protection internationale. Or, en même temps, beaucoup de personnes qui introduisent une demande de protection internationale sont venues sur le territoire de l’UE en quête de meilleures perspectives économiques. Ces personnes, qui n’ont pas le droit de rester dans l’UE, doivent retourner dans leur pays d’origine, en plein respect du principe de non-refoulement et de la dignité humaine. Un système de retour efficace fait partie intégrante d’une politique d’immigration et d’asile crédible.

Il est indispensable de mettre en place un système de solidarité intra-européenne. Prenons l’exemple des mineurs non accompagnés dans les camps sur les îles grecques: il s’agit, d’après des estimations, de, tout au plus, 4.000 personnes à relocaliser, ce qui équivaut à neuf personnes par million d’habitants. La relocalisation de ces personnes requiert donc un effort minimal des États membres. Le volontariat touche à ses limites, il ne reste plus qu’une poignée d’États membres qui participent à la relocalisation dans le cadre de la déclaration de Malte. Et ce sont toujours les mêmes.

Le système de Dublin actuel fait des demandeurs d’asile des objets d’une politique, au lieu d’acteurs émancipés et responsables.
Jean Asselborn

Jean Asselborn,  ministre des Affaires étrangères et européennes

Nous tournons en rond actuellement: d’un côté, les États membres de destination qui sont touchés par les mouvements secondaires ne sont pas disposés à se montrer solidaires envers les États membres de première ligne tant qu’il n’y a pas de contrôles systématiques. D’un autre côté, les États membres de première ligne, s’ils veulent échapper à la pression migratoire induite par le déséquilibre du système, n’ont pas d’autre choix que de ne pas s’enregistrer dans Eurodac (base de données rassemblant les empreintes digitales des demandeurs d’asile, ndlr) et de soutenir une approche de laissez-passer. Il faut arriver à un équilibre entre solidarité et contrôle.

Comment réformer le processus de Dublin?

«Une réforme du système d’asile doit respecter les besoins de tous les États membres. Il faudra corriger les injustices du système de Dublin et mettre fin aux mouvements secondaires. Le système de Dublin actuel fait des demandeurs d’asile des objets d’une politique, au lieu d’acteurs émancipés et responsables. Pour rééquilibrer le dispositif, une nouvelle tentative de réforme pourrait s’inscrire davantage dans une logique de récompense pour les demandeurs qui coopèrent avec les États membres. Cela permettrait d’étendre les exceptions au régime de Dublin, d’en améliorer son fonctionnement, et donc de diminuer les mouvements secondaires. Enfin, un aspect insuffisamment évalué au niveau de l’UE est la différenciation entre les États membres en ce qui concerne les mesures d’intégration prévues pour les personnes éligibles pour une forme de protection. En cas d’intégration réussie, tous gagnent, d’un côté les personnes concernées, mais de l’autre côté aussi, l’État qui souffre d’une courbe démographique négative. En temps de crise, il est essentiel d’avoir une boîte à outils complète, incluant la relocalisation obligatoire.»