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Professions de santé

Un système de santé trop «vulnérable»



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Étienne Schneider soutient les recommandations de Marie-Lise Lair pour assurer la pérennité du système de santé luxembourgeois. (Photo: Paperjam)

La pénurie de médecins et des autres professions de santé fait peser un risque à moyen terme sur le système de santé luxembourgeois, selon un rapport indépendant.

Dans le sillage de son prédécesseur  Lydia Mutsch , qui avait lancé un audit des urgences fin 2017 – dont les recommandations sont en cours d’exécution –, le ministre de la Santé Étienne Schneider avait commandité fin 2018 un état des lieux de la démographie des personnels soignants, médecins et autres professions de santé confondus.

Confié, comme l’audit sur les urgences, à la consultante Marie-Lise Lair, cet état des lieux dresse un constat sans fard de la réalité médicale au Luxembourg. Un indice de l’objectivité du rapport: «aucune phrase n’a été modifiée par le ministère», assure M. Schneider.

Qui ne bronche pas quand Mme Lair assène qu’«il y a certes un accord de coalition, mais il n’existe aucune loi de santé publique, et il n’est écrit nulle part la vision de ce qu’on veut comme organisation du système de soins dans 15 ans». Et par conséquent, les maigres outils de gouvernance en place n’assurent pas du tout la planification des besoins en ressources humaines.

Avec l’évolution de la population et son vieillissement à venir, nous devons prendre des initiatives si nous ne voulons pas subir de pénurie.
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de la Santé

Mme Lair a rencontré 647 personnes de 129 organisations entre mars et juillet 2019 afin de dresser un «état des lieux qualitatif et quantitatif des professions de santé», souligne M. Schneider. Un exercice «inédit» qui a abouti à une première conclusion: «Il n’y a pas de pénurie pour le moment qui conduirait à fermer des services comme cela a pu se passer à l’étranger, mais les difficultés de recrutement actuelles ne sont pas un problème ponctuel. Avec l’évolution de la population et son vieillissement à venir, nous devons prendre des initiatives si nous ne voulons pas subir de pénurie.»

Si l’état de santé de la population est «bon», les premiers effets de cette pénurie latente se font déjà sentir, souligne M. Schneider. «Les médecins assurent de moins en moins de visites à domicile et refusent de plus en plus de patients, sans compter les délais de rendez-vous de plus en plus longs auprès des spécialistes.»

En termes de démographie pure, le Grand-Duché compte 17.000 actifs dans le secteur de la santé, dont 2.481 médecins. Toutefois, seuls 2.000 d’entre eux s’avèrent réellement disponibles au quotidien pour les patients.

D’ici 2031, nous aurons perdu 59 à 71% des médecins.
Marie-Lise Lair

Marie-Lise Lair,  consultante

Surtout, le Luxembourg est hautement dépendant de l’étranger, puisque 51% des médecins sont Luxembourgeois – un taux en constante diminution depuis 10 ans. Le constat est plus flagrant encore côté professions de santé, puisque les Luxembourgeois représentent moins de la moitié des actifs (42%).

Et la part de non-résidents – 26% des médecins et 53% des professionnels de santé – constitue un risque, puisqu’«ils ont traditionnellement moins d’attaches avec le système luxembourgeois. Donc, si les États limitrophes font un effort salarial pour garder ces professionnels, le système luxembourgeois pourrait ne plus fonctionner.»

Une autre faiblesse du système réside dans la pyramide des âges, dont la base (les actifs les plus jeunes) est dangereusement étroite. L’âge médian des médecins est de 53 ans, c’est-à-dire que la moitié d’entre eux est plus âgée, et l’autre plus jeune. «D’ici 2031, nous aurons perdu entre 59 et 71% des médecins», selon qu’ils feront valoir leur droit à la retraite à 60 ou 65 ans.

Des infirmiers privés de spécialisation universitaire

Des départs qu’il s’agit de remplacer à raison de 1,2 ou 1,3 médecin arrivant pour un partant, selon le ratio de l’Organisation mondiale de la santé. Sauf que la formation actuelle s’avère insuffisante. Faute de cursus complet au Luxembourg, les étudiants partent à l’étranger au gré des conventions avec d’autres universités – mais leur suivi n’est pas assuré pour les faire revenir une fois leur diplôme obtenu, d’autant que le Grand-Duché n’abrite aucun centre hospitalier universitaire. Là encore, le système est «vulnérable», souligne Mme Lair.

L’attractivité des professions médicales laisse également à désirer entre une médecine hospitalière à majorité libérale, qui ne garantit donc pas de revenu au médecin, et des revenus moyens amputés d’un coût du logement exorbitant vu de l’étranger.

Côté professions de santé, le cursus actuel ne permet pas de nourrir le secteur de personnels suffisamment qualifiés. «Le Luxembourg est l’un des très rares pays européens à ne pas exiger le bac pour la formation d’infirmier. Or, avec un BTS, un infirmier ne peut pas passer de diplômes universitaires complémentaires», pourtant nécessaires pour renforcer les compétences du personnel soignant, note Mme Lair. Les missions des professions de santé ne sont pas non plus valorisées.

Nous espérons pouvoir livrer dans quelques mois la trame d’un plan d’action national à moyen et long terme.
Étienne Schneider

Étienne Schneider,  ministre de la Santé

Autant de constats édifiants et pour certains accablants, qui conduisent Mme Lair à définir huit recommandations phares, allant de la définition d’une vision du système de santé à un effort substantiel de formation des médecins comme des professionnels de santé, en passant par une meilleure articulation des ressources actuelles, notamment à travers des centres de santé multidisciplinaires qui permettraient un meilleur accès aux soins dans les cantons les moins bien lotis actuellement (Vianden, Clervaux et Mersch), ou encore par diverses mesures destinées à maintenir l’attractivité du Luxembourg pour les professionnels de santé.

Le ministre de la Santé reprend ces recommandations comme une feuille de route à discuter avec les diverses organisations du secteur. «Nous espérons pouvoir livrer dans quelques mois la trame d’un plan d’action national qui fixe à moyen et long terme la manière dont nous devons agir pour veiller à ce que le système de santé soit le meilleur possible et contrer les problèmes annoncés», indique-t-il.