COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Ressources humaines

La chasse aux talents (4/5)

Infirmières et médecins manquent dans les hôpitaux



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Les différents hôpitaux du pays recrutent en permanence des médecins spécialistes, dans tous les domaines. (Photo: Shutterstock)

Suite de notre série consacrée aux enjeux de la chasse aux talents et au manque de profils sur le marché de l’emploi. Ce jeudi, le focus se porte sur le secteur des soins de santé, où le recrutement constitue une grande partie de l’activité RH.

La recherche perpétuelle de professionnels soignants ou médecins dans les hôpitaux luxembourgeois a un mérite: cela crée de l’emploi. «Au Centre hospitalier Emile Mayrisch, cette activité de recrutement représente en effet plus de 50% du volume du travail du service RH. Soit quatre personnes qui sont sur ce sujet à temps plein», indique Patrizia Ascani, la directrice des ressources humaines.

La situation est identique au Centre hospitalier de Luxembourg (CHL). «Le service comprend cinq personnes au niveau des salaires, tous traités en interne, deux qui font de la statistique et du reporting, et... sept en charge du recrutement, de la formation et de l’intégration», note Damien George, directeur adjoint et responsable RH.

Des postes ouverts en permanence

De longue date, la pénurie de personnel est une réalité dans les hôpitaux. «Il faut nuancer quelque peu. La pénurie signifierait qu’il n’y a personne sur le marché. En réalité, il y a des gens. Mais, si je peux m’exprimer ainsi, la denrée est rare», note Damien George. Le recrutement est donc perpétuel. «Nous avons en effet des postes ouverts en permanence», souligne Patrizia Ascani.

Premièrement, les médecins spécialistes sont très recherchés. Leur nombre est en croissance dans le pays, selon les chiffres du Statec.

«Le recrutement est clairement difficile», développe Patrizia Ascani. «Nous sommes à la recherche de cardiologues, pneumologues, pédiatres... qui doivent évidemment avoir une autorisation d’exercer au Luxembourg.»

«La difficulté de recrutement se pose pour toutes les spécialités», confirme Damien George. «L’offre est toujours inférieure ou égale à la demande.» Et l’horizon ne se dégagera pas au cours des prochaines années. «La Belgique vient de mettre en place un examen d’entrée pour l’accès aux études de médecine, ce qui va réduire le nombre de diplômés.»

A contrario, la France supprimera son numerus clausus en 2020. «Mais les effets ne se feront sentir que dans 12 ans, la durée des études de médecine générale, puis de la spécialisation», poursuit Damien George. Qui, au CHL, tente de mettre à profit les stages des médecins pour les convaincre d’ensuite rester dans son institution. «Chaque année, nous avons environ 80 médecins en cours de spécialisation. Cela constitue un réservoir potentiel, en effet», dit-il.

Impossible d’entrer en concurrence avec des établissements où ils peuvent avoir un statut libéral.

Damien George,  directeur adjoint et responsable RH au CHL

Le salaire est évidemment un facteur qui entre en ligne de compte. Et chaque hôpital avise au cas par cas selon la spécialisation, l’âge du médecin, son statut et sa reconnaissance... «Mais cela reste compliqué, particulièrement chez nous, où les médecins sont salariés. Impossible d’entrer en concurrence avec des établissements où ils peuvent avoir un statut libéral», avance encore Damien George.

Dès lors, les recrutements se font dans toute l’Europe. Les contacts sont établis en tous lieux: salons, congrès, réseaux auprès des universités... «Nos médecins sont aussi sensibilisés au recrutement de confrères», soulignent les responsables RH.

Les prix du logement sont un vrai handicap

Au CHL, on fait aussi appel à des «chasseurs de tête». Et on anticipe tout ce qui pourrait contribuer à renforcer les équipes à Luxembourg. Un exemple? Le Brexit. «Nous sommes très attentifs à cela et faisons depuis un an et demi pas mal de démarches au Royaume-Uni, via des recruteurs, où des médecins européens pourraient devoir quitter le Royaume-Uni. Nous sommes par exemple sur le point d’engager un médecin allemand qui exerçait près de Londres», indique Damien George.

Mais l’étranger ne peut être la solution miracle. Notamment parce que se loger à Luxembourg coûte très cher. Trop cher pour nombre de praticiens «obligés de ne pas vivre trop loin de l’hôpital. On a un vrai problème avec cela.» Dès lors, des incitants «logement» font de plus en plus partie des «packages salariaux» proposés. Sans, là non plus, une garantie absolue de succès.

Car les médecins, parmi lesquels les femmes sont de plus en plus nombreuses, souhaitent aussi une certaine qualité de vie. «Changer les enfants d’école, imposer à son mari de trouver un autre job... Cela ne convient pas à tout le monde. Récemment, une médecin française, de la région de Nancy, a décliné une offre que j’ose qualifier de vraiment très intéressante à cause de cela», conclut Damien George.

La langue n’est plus une barrière à l’embauche

Deuxièmement, recruter du personnel soignant en suffisance est aussi devenu une gageure. «Les profils spécialisés sont tous très recherchés», confirme Patrizia Ascani. «On recrute à l’échelle de toute la Grande Région: infirmiers-anesthésistes, sages-femmes, infirmiers-techniciens...» Même son de cloche au CHL: «Le problème est qu’il n’y a pas assez d’élèves en formation au Lycée technique. On a certes modifié les études, rehaussé les salaires de manière conséquente, ce n’est pas suffisant... On doit donc se tourner vers l’étranger, surtout la Belgique.»

Tant au CHL qu’au sein du Centre hospitalier Emile Mayrisch, les stages servent donc à la formation... et au recrutement. «Ils représentent environ 60.000 heures par an chez nous», commente Patrizia Ascani. «C’est évidemment une piste privilégiée pour fidéliser de futures recrues.» Au CHL, ce sont 1.000 stagiaires qui passent chaque année dans les couloirs.

Pour le Luxembourg, résoudre le problème de la mobilité sera une question de survie.

Damien George,  directeur adjoint et responsable RH au CHL

Conséquence de ce besoin en personnel et de ce marché tendu: la langue ne constitue plus une barrière au recrutement. «La compétence est prioritaire», confirme Patrizia Ascani. «Mais depuis 10 ans, notre politique est qu’au bout d’un an, notre recrue ait une connaissance minimale d’une des trois langues nationales, soit un niveau B2.» Des cours sont donc proposés en interne.

Au CHL aussi, où le personnel est composé d’une trentaine de nationalités différentes, «on peut accueillir un patient en autant de langues différentes. Maîtriser la langue luxembourgeoise n’est pas prioritaire, mais il faut tout de même une volonté d’apprendre un minimum.»

Plus que la langue, c’est la mobilité qui rend le recrutement difficile. «Les générations changent. Maintenant, quand on fait une proposition, on a souvent un ‘je vais réfléchir et je reviens vers vous’ comme réponse, même de la part de stagiaires bien intégrés dans les équipes. Ce n’était jamais le cas avant. Puis, ils déclinent l’offre, car faire 1h ou 1h30 de voiture ce n’est pas pour eux... C’est très difficile de faire face à cela. Pour le Luxembourg, résoudre le problème de mobilité sera une question de survie», conclut Damien George.

L’attractivité du salaire luxembourgeois

Cette mobilité à la peine au Luxembourg suffira-t-elle à freiner l’exode des infirmiers depuis les hôpitaux de Belgique et de France? Sans doute que non. «Si, ces dernières années, nous avions constaté que moins d’infirmières nous quittaient pour le Luxembourg, nous avons beaucoup de départs cette année», constate Bénédicte Leroy, directrice du département infirmier au sein de Vivalia, l’intercommunale des soins de santé en province de Luxembourg. «Cela se remarque à Arlon, mais aussi à Bastogne et Marche.» De plus, la réforme de la durée des études en soins de santé en Belgique a fait que très peu d’étudiants ont été diplômés cette année.

Pour compenser, Vivalia peut compter sur le personnel français qui ne souhaite pas aller plus loin qu’Arlon et profite du régime fiscal intéressant pour les Français qui travaillent en Belgique. En outre, «nos hôpitaux proposent un matériel technologique de pointe, nous sommes très actifs au niveau de la formation permanente, et en ce qui concerne la dynamique de projet ou le leadership, nous veillons au bien-être psychosocial de notre personnel, et un conseiller vient d’être engagé spécialement pour cela, on implique le personnel dans les projets...», poursuit Bénédicte Leroy.

Le niveau de rémunération du Luxembourg a un fort pouvoir d’attraction.

Bénédicte Leroy,  directrice du département infirmier au sein de Vivalia

Bien entendu, tout est fait aussi pour fidéliser les stagiaires, «notamment en permettant aux meilleurs d’intégrer les équipes en tant que travailleurs-étudiants de week-end, en vacances... Nous avons deux écoles de soins infirmiers en province de Luxembourg.»  

Le nouvel hôpital qui verra le jour sous peu à Habay devrait aussi servir à conserver les nouveaux talents. «Mais il est clair, et on ne peut blâmer personne à ce niveau, que le niveau de rémunération du Luxembourg a un fort pouvoir d’attraction. C’est ainsi. La chose la plus dérangeante est que les jeunes infirmiers intéressent peu le Luxembourg. Ils attendent quelques années qu’ils se forment chez nous, puis leur font une proposition d’emploi, évidemment plus intéressante. C’est là que cela nous fait le plus mal.»

Retrouvez, vendredi 6 septembre, la suite de cette série autour de cette question: Le Brexit, accélérateur de la chasse aux talents ou aubaine pour la place financière?