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Carte Blanche

Sauver la planète par le plus grand transfert de patrimoine?



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Jerome Bricart, fund manager chez CapitalatWork Foyer Group. (Photo: CapitalatWork Foyer Group )

Comment le plus grand transfert de patrimoine de tous les temps peut-il sauver la planète? À l’échelle mondiale, il est estimé que plus de 60 billions, ou 60.000 milliards, de dollars vont changer de mains au cours des 30 prochaines années. Cela représente plus de 1.000 fois le produit intérieur brut généré en 2018 au Luxembourg. Un transfert de patrimoine démesuré aux implications variées qui pourrait bien changer la finance traditionnelle.

Suite à la deuxième édition du Sustainable Finance Forum et de l’adoption des quatre «principles for sustainable insurance» par l’Aca, le Luxembourg atteste une fois de plus de son implication considérable au sein de la finance durable.

Ces manifestations désormais courantes découlent d’un engouement collectif qui vise à promouvoir une prise de conscience par rapport tant à l’environnement qu’à la société et ses inégalités.

Cette sensibilisation s’est ensuite diffusée dans différents secteurs d’activité et a eu pour effet d’harmoniser les grands axes de développement économique. La puissante industrie des fonds de la Place n’y a évidemment pas échappé et entame même depuis quelques années une métamorphose dans des nuances de vert.

ESG, ISR, RSE, etc. Ce type d’acronymes fait désormais partie du langage quotidien des banques et autres gestionnaires d’actifs les plus traditionnels. Cependant, certains d’entre eux expriment toujours une réticence prononcée par rapport à leur valeur ajoutée.

Innovants au premier abord, ces nouveaux concepts ont-ils pour autant leur place dans le monde financier? Les fondations de ces investissements socialement responsables sont-elles suffisamment solides pour leur assurer un avenir, ou est-ce juste un effet de mode qui s’estompera rapidement?

Une demande grandissante des clients

Afin d’envisager le futur de manière cohérente, il est d’abord important de comprendre les origines de ce phénomène, qui ne se limite évidemment pas au Luxembourg. En effet, il est de nos jours difficile d’ignorer ces alternatives intégrant des critères extra-financiers, désormais si présentes dans l’offre de produits d’investissement.

Il serait pourtant bien trop simple d’attribuer leur émergence au seul bon vouloir de quelques banquiers bienveillants et à l’intérêt commercial que ces produits ont ensuite véhiculé. Ceux-ci ont en réalité répondu à une demande grandissante de clients considérant le côté éthique d’un investissement comme essentiel lors de prises de décision.

Cette même demande vient puiser ses sources au sein de la transition générationnelle actuelle, qui se caractérise par une évolution du genre et des désirs de la clientèle moyenne. Plus précisément, la génération constituée des baby-boomers, âgés de 55 à 75 ans, et actuellement la plus fortunée, va faire place aux millennials, âgés de 22 à 37 ans, et leur transmettre un capital estimé à 60 billions1 , ou 60.000 milliards, de dollars au cours des 30 prochaines années. Ce phénomène est appelé le «grand transfert de patrimoine» et constitue à l’échelle mondiale une transformation démographique sans précédent.

L’écologie et l’éthique

Les millennials, qui disposeront bientôt d’un pouvoir financier considérable, ont grandi pendant l’émergence de l’interconnectivité et présentent une exigence de transparence beaucoup plus affirmée. Leur sens moral est également plus orienté que celui de leurs aînés.

On y retrouve davantage de valeurs déontologiquement correctes. Si nous considérons qu’une grande tendance peut être associée à chaque génération, alors, celle des millennials est assurément l’écologie et l’éthique. La génération précédente, par exemple, s’était démarquée par un intérêt accru pour les nouvelles technologies, et avant celle-ci, ses prédécesseurs aspiraient à faire carrière en tant que banquiers ou avocats. Sans pour autant oublier les enseignements du passé, les millennials seront prochainement aux commandes, et leur plan de vol se dessine progressivement.

En prenant en compte un transfert de capital important et des mentalités dirigées, il est rationnel d’anticiper un changement graduel, mais inévitable, de la demande de produits d’investissement, et, par conséquent, de l’offre qui y correspond.

Sur le long terme, il se pourrait donc que ce soient les entreprises elles-mêmes, et non les gouvernements, qui apportent les solutions aux problèmes environnementaux et sociaux que l’on connaît aujourd’hui.
Jerome Bricart

Jerome Bricart,  fund manager ,  CapitalatWork Foyer Group

Ce processus se matérialise déjà dans le fait que 85% des millennials, contre 33% des baby-boomers, se disent plus enclins à investir et à rester investis à long terme dans une solution financière si celle-ci intègre des critères liés à l’environnement, la société et la gouvernance d’entreprise (ESG). Il est dès lors fort probable que les performances financières ne seront plus les seuls critères décisifs lors des processus de sélection d’actifs.

De ce fait, les entreprises n’auront plus d’autre choix que de se différencier via une éthique irréprochable ou innovante afin de conserver une certaine attractivité aux yeux des investisseurs. Une conséquence potentielle de cette demande serait l’émergence d’une compétitivité éthique qui engendrerait de nombreux cercles vertueux. Sur le long terme, il se pourrait donc que ce soient les entreprises elles-mêmes, et non les gouvernements, qui apportent les solutions aux problèmes environnementaux et sociaux que l’on connaît aujourd’hui.

Durant les années à venir, il est évident que les enjeux seront de taille pour les gestionnaires d’actifs et les entreprises, étant donné que leur capacité à comprendre les investisseurs et satisfaire leurs futurs besoins sera déterminante pour leur prospérité.

Jusqu’à aujourd’hui, les dommages collatéraux de l’expansion économique mondiale, l’environnement et les inégalités sociales pourraient très bien bénéficier de cette prochaine transition démographique, si elle venait à se confirmer.

En tant que Place forte de la finance, le Luxembourg va être aux premières loges de son évolution et aura l’occasion de confirmer son implication fondamentale.

Cette carte blanche a été rédigée par Jerome Bricart, fund manager chez CapitalatWork Foyer Group.

1 Accenture 2015, Statista 2019