POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Covid-19

Sans AstraZeneca, une campagne de vaccination qui patine



L’UE a précommandé 2,3 milliards de doses à six laboratoires différents pour des milliards d’euros afin d’assurer la couverture vaccinale de ses 450 millions d’habitants. (Photo: SIP / Emmanuel Claude)

L’UE a précommandé 2,3 milliards de doses à six laboratoires différents pour des milliards d’euros afin d’assurer la couverture vaccinale de ses 450 millions d’habitants. (Photo: SIP / Emmanuel Claude)

75 millions de personnes pourraient au mieux être vaccinées en Europe d’ici la fin mars avec les seuls vaccins de Pfizer et de Moderna. D’où la crispation de l’UE face aux retards de livraison annoncés par AstraZeneca, qui devait relancer la campagne européenne de vaccination, dont les débuts sont laborieux.

La tension continue de monter autour des vaccins entre l’Union européenne et les laboratoires. De fait, les déboires se sont accumulés ces derniers temps pour l’UE: le 15 janvier, Pfizer annonçait qu’il fournirait temporairement moins de doses de vaccin en raison d’adaptations dans son processus de production. Dans la foulée, le 17 janvier, AstraZeneca déclarait pouvoir ne fournir que 31 millions de doses d’ici la fin du mois de mars, contre 80 millions prévues initialement – voire jusqu’à 120 millions selon l’interprétation du contrat.

En plus d’un démarrage plus tardif de la campagne de vaccination qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, les conséquences de tels retards pourraient être lourdes: selon une étude de l’entreprise spécialisée dans l’analyse de données Airfinity, au rythme actuel, le Royaume-Uni atteindrait l’immunité collective le 14 juillet, les États-Unis le 9 août, mais ce seuil ne serait atteint que le 21 octobre dans l’UE…

Pourtant, l’UE a précommandé 2,3 milliards de doses à six laboratoires différents pour des milliards d’euros afin d’assurer la couverture vaccinale de ses 450 millions d’habitants.

En outre, la Commission a conclu en décembre des discussions préliminaires portant sur un stock de 100 millions de doses, plus 100 millions supplémentaires, avec le laboratoire américain Novavax (dont le vaccin, efficace à 90%, fonctionnerait contre les variants anglais et sud-africain, selon une étude britannique). Et des négociations sont en cours avec le laboratoire franco-autrichien Valneva, pour un stock de 30 millions de doses, plus 30 millions supplémentaires en option.

Premier vaccin de masse

Sur toutes ces précommandes, seuls trois vaccins ont pour l’instant reçu l’autorisation de mise sur le marché de l’Agence européenne des médicaments (AEE): Pfizer-BioNTech et Moderna dans un premier temps, puis AstraZeneca vendredi 29 janvier.

Excepté une réduction de 20% des livraisons à l’Italie, Moderna n’accuse pas de retard de livraison de manière générale vis-à-vis de l’UE. Quant à Pfizer, il a assuré mercredi pouvoir rattraper le sien d’ici la mi-février.

Malgré tout, ces deux vaccins sont issus de la technologie sophistiquée de l’ARN messager, ce qui pose davantage de difficultés en termes de logistique et d’administration. Et, selon le quotidien Le Monde, seulement 150 millions de doses pourraient au mieux être livrées par ces deux laboratoires d’ici fin mars, ce qui ne permettrait pas de vacciner plus de 75 millions de personnes…

AstraZeneca, moins cher, plus facile à stocker et transporter et ne nécessitant qu’une seule dose (mais moins efficace, à 70%, contre plus de 90% pour Pfizer et Moderna), présente l’avantage d’être le premier vaccin de masse. D’où la crispation de l’UE au regard des retards de livraison annoncés, d’autant que le Royaume-Uni n’a pas à se plaindre de tels délais…

Différence de traitement

Pour justifier une telle différence de traitement, la direction d’AstraZeneca explique que le Royaume-Uni a commandé des vaccins bien avant l’UE. Et que les problèmes de production des deux usines situées sur le territoire de l’UE ne se posent pas avec les deux situées au Royaume-Uni, puisque celles-ci ont eu trois mois de plus pour s’organiser et éviter de telles défaillances.

«Nous rejetons la logique du premier arrivé, premier servi. Cela fonctionne peut-être chez le boucher du quartier, mais pas dans les contrats. Et pas dans nos contrats d’achat anticipé. Il n’existe pas de clause de priorité dans le contrat d’achat anticipé. Il n’existe pas non plus de hiérarchie entre les quatre usines de production citées dans le contrat d’achat anticipé», a répliqué mercredi la commissaire européenne à la santé, Stella Kyriakides, qui dénonce «des explications insuffisantes de la part de l’entreprise» et assure que «les 27 États membres de l’UE affirment à l’unisson qu’AstraZeneca doit tenir ses engagements dans le cadre de notre accord».

Sous pression

Quitte à compenser les retards de livraison pour l’UE avec les doses produites au Royaume-Uni. Ce à quoi AstraZeneca a opposé une fin de non-recevoir: «Comme vous pouvez l’imaginer, le gouvernement britannique considère que les doses provenant des chaînes d’approvisionnement britanniques doivent être fournies au Royaume-Uni en premier», a déclaré le directeur d’AstraZeneca, Pascal Soriot, au quotidien italien La Repubblica, qui estime cette logique «juste».

Mais la Commission européenne, par la voix de sa présidente, Ursula von der Leyen, ne relâche pas la pression: le contrat, «clair comme du cristal», contient «des montants de livraison très précis pour décembre et les trois premiers trimestres de 2021», a-t-elle assuré vendredi matin sur la radio Deutschlandfunk, en insistant sur le fait qu’il s’agit de «commandes contraignantes».

Une pression qui ne se manifeste pas que par des paroles: le nouveau mécanisme de transparence des exportations adopté vendredi par l’UE pourrait permettre de bloquer des millions de doses de vaccin à l’entrée du Royaume-Uni. 

Publication du contrat

Comme réclamé par Bruxelles, AstraZeneca a publié vendredi le contrat négocié avec l’UE, a annoncé la Commission dans un communiqué. Selon le Guardian , le laboratoire, incapable de fournir ce qui était prévu dans le contrat, pourrait se voir dans l’obligation de le rompre et de le renégocier – que ce soit avec l’UE, avec le Royaume-Uni, ou même avec les deux, puisque décider de fournir l’un selon les exigences d’origine provoquerait en parallèle une défaillance avec l’autre.

AstraZeneca aurait d’ailleurs déjà promis de livrer 8 millions de doses supplémentaires d’ici fin mars à l’UE, ce qui porterait le total à 39 millions de doses. Un montant bien sûr insuffisant pour l’UE…

Seule bonne nouvelle pour l’Union ces derniers jours: le Français Sanofi, qui a pris beaucoup de retard dans la conception de son vaccin, a annoncé vouloir aider à la production de 125 millions de doses du vaccin Pfizer-BioNTech. Mais pas avant juillet. Pas sûr que cela suffise à rassurer les Européens…