POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Le lanceur du satellite luxembourgeois

Pourquoi le lancement de Vega est important pour l’Europe



Le satellite de LuxSpace est certes le plus gros construit au Luxembourg… mais la mission de Vega est surtout d’emmener 53 satellites d’un coup. Une première en Europe, là où les lanceurs américains ou indiens y sont déjà habitués. (Photo: LuxSpace / ESA)

Le satellite de LuxSpace est certes le plus gros construit au Luxembourg… mais la mission de Vega est surtout d’emmener 53 satellites d’un coup. Une première en Europe, là où les lanceurs américains ou indiens y sont déjà habitués. (Photo: LuxSpace / ESA)

Le plus gros satellite «made in Luxembourg» a été lancé mercredi soir. Mais ce n’est pas le sujet: le lancement de Vega est surtout la première réponse européenne aux Américains, Indiens, et bientôt Chinois, sur un marché du lancement de microsatellites estimé à 15 milliards de dollars.

Mercredi soir, à 22h51, à Kourou, sur les installations d’Arianespace, le petit lanceur italien a effacé son échec de l’an dernier.

Le «Vettore Europeo di Generazione Avanzata», c’est-à-dire le Vecteur européen de génération avancée (ou un clin d’œil à l’étoile la plus brillante de la constellation de la Lyre), a mis sur orbite une grappe de 53 satellites, 7 qui pèsent entre 15 et 150 kilos – dont le Triton-X luxembourgeois (110 kilos) – et 46 cubesats, pour le compte de 21 clients.

Il y a déjà plus de huit ans, en octobre 2011, que le lanceur indien s’est occupé du premier satellite fabriqué à 100% au Luxembourg, déjà par LuxSpace, qui ne pesait qu’une petite trentaine de kilos. Le VesselSat-1 , comme les numéros 2 et 3, avait été mis en leasing chez Orbcomm, qui avait quelques petits soucis avec un autre satellite.

Depuis des semaines, SpaceX accélère le lancement des satellites de Starlink, la constellation qu’Elon Musk se dépêche de mettre en musique pour avoir une chance, lui aussi, de délivrer de la 5G quand le marché américain s’ouvrira vraiment. Un petit millier des 12.000 satellites prévus avant la fin de la décennie sont déjà en orbite.

Il y a ceux qui s’en félicitent, les yeux bordés d’amour pour l’incroyable entrepreneur américain. Et il y a ceux qui, comme le régulateur américain des télécoms, la FCC, doutent que Starlink puisse atteindre une latence inférieure à 100 millisecondes, alors qu’Elon Musk promet moins de 20 millisecondes . La latence est le temps que le signal met pour atteindre la Terre depuis son orbite. Si elle est n’est pas assez faible, pas de 5G. C’est un des éléments différenciateurs avec la technologie de SES, O3b mPower, qui en est parfaitement capable, alors que son satellite est beaucoup plus haut en orbite.

7.000 satellites à lancer en six ans

Mais revenons sur le plancher des vaches et à nos moutons: le lancement de Vega est le premier envoi de grappes de satellites dans l’espace et à faible coût  par les Européens. Dans l’économie spatiale, un opérateur qui veut lancer un satellite doit supporter les coûts de lancement, qui représentent 80%, le prix de la technologie qu’il faut pour arracher le satellite et la fusée au sol. Soit il réduit le poids de la fusée et du satellite, soit il mutualise le lancement en acceptant d’être lancé avec d’autres satellites.

Vega est en théorie capable d’emporter 81 satellites sur ses deux étages, 9 pour les 15-150kg et 72 cubes (comme les VesselSat qui faisaient 30 centimètres d’arête). D’ici 2020, 7.000 satellites de ce type, petits ou très petits, seront lancés, dont 80% pour une des 50 constellations en construction, et pour un montant de 15 milliards de dollars.

L’Europe n’a pas le droit de laisser passer ce marché sans bouger, d’où le projet à plusieurs entrées du lanceur Vega, qu’Arianespace est obligée de regarder avec bienveillance: le lanceur-roi en Europe est certes très fiable, mais beaucoup plus cher, et a intégré cette nouvelle offre SSMS, du nom de la plateforme de lancement de plusieurs satellites, à son catalogue commercial.

Le plus gros satellite «made in Luxembourg»

D’un point de vue luxembourgeois, tant le ministre de l’Économie, Franz Fayot (LSAP), que l’Agence spatiale luxembourgeoise ont préféré communiquer sur le satellite luxembourgeois, et c’est normal.

Au-delà du fait que l’ambition du projet est bien plus élevée que cela, le satellite, qui a nécessité l’intervention d’une vingtaine de personnes en cinq ans, a été réalisé par une succursale de l’allemande OHB, lancée au Luxembourg surtout pour profiter des fonds de la recherche et du développement de l’initiative de l’ex-ministre de l’Économie, Étienne Schneider (LSAP).

OHB Luxembourg, basée à Betzdorf à côté de SES, est une des 18 filiales du groupe allemand, qui vient d’obtenir une rallonge de sa facilité de crédit à 300 millions d’euros, contre 225 millions auparavant. Tout comme Blue Horizon, filiale de OHB Venture, dont le but est de travailler contre la désertification et pour la vie sur les terres arides de l’espace, et qui a été répliquée en Allemagne récemment. Aucune des deux Blue Horizon n’est consolidée dans les comptes de la première société de l’espace cotée en Allemagne.

Le satellite, qui servira à la surveillance des bateaux de l’Agence européenne de sécurité maritime, est équipé de technologie… américaine. Même toujours coté à Toronto, au Canada, ExactEarth appartient depuis 2015 à l’américaine Honeywell, qui est dans le Fortune 100. La société créée en 1906 à Charlotte, en Caroline du Nord, a certes une antenne à Windhof, mais elle est américaine.

Les Européens n’avaient-ils pas de technologie pour cette tache spécifique? Aujourd’hui, si, avec des sociétés comme la luxembourgeoise Kleos Space, mais pas au moment où le projet a démarré, en 2007. Ce secteur du new space pesait 3,25 milliards de dollars, en 2018, sur 350 milliards au total, selon une étude de PwC. Sur la rampe de lancement, l’Europe doit jouer des coudes. Le Luxembourg aussi.