PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Dossier: durabilité

Un nouvel univers d’investissement «vert» se dessine



 Décryptage du virage clé entrepris par l’industrie des fonds: celui de la finance durable. (Photo: Shutterstock)

 Décryptage du virage clé entrepris par l’industrie des fonds: celui de la finance durable. (Photo: Shutterstock)

La vague réglementaire durable, qui occupe actuellement les acteurs de l’industrie des fonds, devrait redéfinir en profondeur l’offre en produits d’investis­sement. Cette transition, avec la mise en application progressive d’un nouveau cadre, soulève cependant encore de nombreux défis et questionnements.

L’industrie des fonds opère un virage clé, celui de la finance durable. Actuellement, l’ensemble des acteurs s’adapte et se repositionne par rapport à un paquet de nouvelles réglementations, en cours d’implémentation ou annoncées. L’Union européenne, engagée dans la lutte contre le dérèglement climatique, a décidé de faire de la finance un vecteur de transformation de son économie, de transition vers des modèles durables et même vertueux.

Ce changement n’a rien d’anodin pour les acteurs de l’industrie des fonds, qu’il s’agisse des distributeurs, des asset managers ou encore des asset servicers. Tous sont appelés à prendre la mesure de ces nouvelles règles et exigences pour y répondre efficacement. «En la matière, on peut évoquer un ensemble de réglementations nouvelles et complémentaires qui concernent les divers acteurs en présence, explique Georg Joucken, head of private banking au sein de Banque Raiffeisen. Depuis le 10 mars 2021, la Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR), qui concerne uniquement le secteur financier, est entrée en vigueur. Depuis le début de cette année, le volet écologique de la taxonomie, qui concerne tous les secteurs d’activité, est entré à son tour en application. Enfin, à partir d’août 2022, les distributeurs de produits financiers, comme le requiert la nouvelle version de la Directive sur les marchés d’instruments financiers (Mifid), devront s’enquérir des préférences des investisseurs en matière de durabilité.»

Ces trois chantiers réglementaires, complétés par d’autres, doivent permettre de diriger les flux financiers vers des activités plus favorables à l’environnement, vertueuses sur le plan social ou qui intègrent des règles de bonne gouvernance. Mais comment fonctionnent-elles ensemble, et quel impact auront-elles sur l’activité de l’industrie des fonds?

Garantir la transparence

Le premier gros morceau concerne les promoteurs et gestionnaires de véhicules d’investissement. La SFDR, en effet, établit un ensemble de contraintes à leur égard. «Cette réglementation contraint les gestionnaires à positionner leurs fonds vis-à-vis des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG)», explique Marie Niemczyk, responsable des relations assureurs chez Candriam.

La réglementation établit trois grandes catégories de produits. On trouve les fonds dits «Article 8», qui font la promotion de caractéristiques ESG. Les fonds «Article 9» sont ceux qui poursuivent des objectifs explicites, mesurables. On parle de fonds à objectif d’impact durable. Les fonds «Article 6», quant à eux, ne font pas la promotion de critères ESG. «L’enjeu est, d’une part, d’intégrer les risques de durabilité et, d’autre part, de garantir une plus grande transparence en matière d’investissement durable. Pour les gestionnaires, cette réglementation a d’abord exigé de mener une réflexion sur les produits proposés, poursuit Marie Niemczyk. Quelle que soit la catégorie dans laquelle ils s’inscrivent, tous les fonds doivent désormais communiquer s’ils tiennent compte des risques de durabilité et des incidences négatives des investissements en matière de durabilité. Tout fonds d’investissement qui se dit durable doit donc analyser l’impact des risques ESG sur les entreprises dans lesquelles il investit et l’impact de ces dernières sur la société et l’environnement.»

Au-delà, si le fonds souhaite faire la promotion de caractéristiques ESG, il doit détailler sa stratégie en la matière au cœur de son prospectus et sur son site internet. Pour les fonds poursuivant un objectif de durabilité (Article 9), il est nécessaire de déterminer une méthodologie de mesure d’impact. Les acteurs, évidemment, seront contraints d’établir des rapports relatifs à ces enjeux de durabilité.

Intégrer les préférences durables de l’investisseur

Considérant ces enjeux, les acteurs ont dû se préparer, intégrer ces nouvelles contraintes et étudier les évolutions qu’elles peuvent induire au niveau du marché. À l’autre bout de la chaîne de valeur, en effet, l’investisseur semble développer un attrait grandissant pour les produits intégrant des caractéristiques ESG.

Cet impact pourrait encore être renforcé par l’intégration des préférences en matière de durabilité des clients dans la nouvelle directive Mifid. «À partir du 2 août prochain, pour apporter un conseil en investissement à nos clients, nous devrons préalablement nous enquérir de leurs préférences en matière de durabilité, explique Georg Joucken. Jusqu’à présent, les distributeurs et conseillers en investissement étaient contraints d’établir un profil ‘risque’ des clients. Déjà aujourd’hui, on constate un réel attrait pour les produits d’investissement intégrant une dimension durable. Cet engouement pourrait se renforcer à partir du moment où, de manière systématique, nous devrons demander à nos clients leur préférence en la matière. Ces réglementations, in fine, sont de nature à changer le paysage des fonds, contraignant chacun à se positionner vis-à-vis de ces enjeux.» Pour Banque Raiffeisen, qui ne gère pas activement de véhicules d’investissement, mais distribue ceux proposés par d’autres, l’application de ces réglementations a principalement exigé de revoir le modèle de sélection des produits proposés à ses clients.

Pour les gestionnaires de fonds, l’impact est plus conséquent. «Aujourd’hui, lorsqu’on interroge les investisseurs sur les critères de choix de leur produit d’investissement, l’idée qu’ils puissent générer un impact positif sur la société s’inscrit en haut du classement, confirme Marie Niemczyk. Les millennials, principalement, ont ce souci de responsabilité. Et on voit que les générations plus âgées leur emboîtent le pas. La transition menée au niveau de l’industrie des fonds, si elle est induite par la réglementation, est aussi soutenue par des considérations commerciales et, nous concernant, par de réelles convictions.» Candriam, en effet, inscrit ses produits dans une approche durable depuis de nombreuses années. Le gestionnaire de fonds, à l’instar d’autres, est convaincu que l’intégration des critères ESG contribue à une meilleure gestion des risques et à des performances plus durables.

L’investissement durable à l’épreuve de la performance

La mise en œuvre de la réglementation SFDR associée à Mifid ne sera toutefois pas sans conséquences. L’une d’elles, notamment, réside dans une réduction de l’univers d’investissement, celui-ci étant amené à se concentrer davantage sur des acteurs s’inscrivant dans une démarche de durabilité et étant capables de le démontrer. Or, à l’heure actuelle, c’est loin d’être le cas de la plupart des acteurs. «Si l’on s’en tient aux grandes théories de gestion de porte­feuille, plus l’univers est ouvert, plus les chances d’engranger de bonnes performances sont élevées, commente Mario Mantrisi, spécialiste de la finance durable au sein de la société Kneip. Si, indéniablement, le marché s’oriente vers les investissements durables, des questions demeurent. Une des clés du succès implique de démontrer que les fonds ESG permettent d’atteindre des performances financières au moins équivalentes à celles d’un fonds classique. Or, ces contraintes ESG vont inévitablement entraîner des coûts supplémentaires qui pourraient peser sur les performances du fonds.»

L’investissement durable, ce n’est pas un phénomène de mode, mais un réel choix de conviction. Aujourd’hui, un nombre croissant d’investisseurs souhaitent agir pour changer le monde.
Georg Joucken

Georg Joucken,  head of private banking,  Banque Raiffeisen

Si l’on s’en tient à cette question des performances, des dilemmes ne manqueront pas de se poser. «Plusieurs études tendent à démontrer que l’on peut obtenir des performances aussi bonnes à travers des investissements ESG, notamment parce que les ressources dans ce contexte sont souvent mieux utilisées, parce que les dirigeants de ces structures sont souvent plus créatifs, plus attentifs au bien-être du personnel et plus rigoureux en matière de gestion des risques», explique Georg Joucken. Cependant, il ne s’agit pas d’une vérité immuable. «Par exemple, l’investissement durable dans ce contexte de crise ne profite pas de l’envolée des prix des produits pétroliers dans la période mouvementée que nous traversons actuellement, pointe le dirigeant de Banque Raiffeisen. Il sera particulièrement intéressant de voir comment les investisseurs se positionnent en termes d’objectifs dans la situation actuelle.»

Si ces nouvelles réglementations entraînent des coûts supplémentaires, il y a un réel enjeu, pour les gestionnaires et pour l’industrie européenne, à en tirer un avantage concurrentiel. «On ne peut pas ignorer le coût supplémentaire inhérent à la mise en place des nouvelles obligations, d’une gestion plus responsable, plus transparente, qui vient répondre aux engagements pris par nos pays en faveur d’une société plus durable, commente Marie Niemczyk. Au-delà, il y a une opportunité commerciale liée à ces enjeux de transition. L’Union européenne, pour le coup, a pris une longueur d’avance en la matière, pour rendre tangible auprès des investisseurs la transition nécessaire à l’échelle de nos sociétés. Les acteurs qui appréhendent ce tournant sérieusement pourraient, à long terme, tirer un avantage concurrentiel de ces efforts.»

Répondre à ces nouvelles contraintes, inévitablement, exige un effort financier des acteurs, qui doivent s’adapter, revoir leurs modèles opérationnels et leur approche commerciale. «Toutefois, il faut développer des perspectives à long terme, assure Mario Mantrisi. C’est un nouveau marché qui se dessine, une industrie différente de celle qui prévalait jusqu’alors. À ce titre, elle est encore jeune. Avec le temps, elle va gagner en performance, et les coûts vont diminuer.»

Le défi de la donnée

Au cœur de cette transition, de nombreux défis doivent encore être relevés. La réglementation, comme évoqué, entre progres­sivement en application. Et, dans beaucoup de cas, au-delà de la direction générale qui a été déterminée, les spécifications techniques peinent à suivre. «Un des challenges, pour les gestionnaires de fonds, est de parvenir à une interprétation la plus juste des nouvelles réglementations actuelles et à venir. Il faut aborder ce changement en développant une vision à long terme, adapter les processus d’investissement en ayant conscience que le cadre de la réglementation évolue, explique Marie Niemczyk. Au-delà, il faut acquérir la capacité de porter un regard analytique, intégrant ces éléments ESG, sur l’ensemble de ses investissements.»

Au niveau de la SFDR, notamment, la réglementation sera complètement effective à partir de 2023. «Jusqu’à présent, les acteurs ont surtout dû adapter les informations précontractuelles, assure Mario Mantrisi. Le prochain défi, pour les fonds qui font la promotion de critères ESG ou d’objectifs durables, sera de récupérer l’information et les données relatives aux enjeux de durabilité au niveau des sociétés investies. Le problème est qu’à l’heure actuelle, on compte seulement 200 sociétés pour lesquelles ce type de données est facilement accessible. Dans beaucoup de cas, il faut trouver les moyens de récupérer l’information, pouvoir la traiter afin de rendre compte ensuite des éléments. Aller récupérer de la donnée relative aux émissions de CO2 pour chaque position prise au niveau du fonds, notamment si l’on parle de private equity, n’est en rien évident. L’exercice, si l’on parle de fonds de fonds, peut s’avérer encore plus complexe.»

Face à cette problématique, de nouveaux acteurs, fournisseurs de données, émergent. Les gestionnaires de fonds, au-delà de l’information qu’ils peuvent récupérer, se dotent d’équipes d’analystes spécialisés. La qualité de la donnée disponible est variable. Il faut pouvoir la vérifier, la questionner, ne fût-ce que pour éviter de se voir incriminé pour du greenwashing. C’est un enjeu réglementaire, mais avant tout réputationnel.

Une même grille de lecture

Toutefois, ce qui relève du durable ou non est encore souvent sujet à interprétation. Ce qui nous amène à l’autre grand chantier réglementaire mis en œuvre au niveau de l’Union européenne: l’établissement d’une taxonomie dont l’objet est de classifier les activités ayant un impact favorable sur l’environnement, sur le social ou en matière de gouvernance. «L’appréciation de ce qui est durable laisse place à une grande subjectivité, commente Mario Mantrisi. Si la SFDR contribue à la transparence nécessaire, la taxonomie va poser un cadre, permettant à tout le monde de s’aligner sur des critères communs de durabilité.» Pour chaque activité, dans chaque secteur, la taxonomie va établir des critères et des seuils déterminant ce qui relève ou non du développement durable. L’établissement de cette classification est toutefois titanesque et prête à de nombreux débats.

L’enjeu n’est pas des moindres puisque ce cadre devrait avoir pour conséquence de fortement limiter l’accès à des possibilités de financement pour des activités catégorisées comme «non durables». L’un des débats les plus médiatisés, ces dernières semaines, avait trait à l’inclusion du nucléaire et du gaz au sein de cette taxonomie verte en vertu du rôle que ces énergies ont à jouer «pour faciliter le passage aux énergies renouvelables» et à la neutralité climatique. «La taxonomie se place au service de la transition et va apporter une même grille de lecture sur toutes les activités économiques. Elle va permettre un même niveau d’interprétation, explique Marie Niemczyk. Jusqu’à présent, l’application de la taxonomie ne concerne que les aspects environnementaux, sur un nombre limité de secteurs et sur deux critères uniquement. Elle est appelée à s’enrichir progressivement, en couvrant toutes les activités économiques, au départ de critères plus nombreux. À plus long terme, elle est aussi appelée à considérer, au-delà des enjeux environnementaux, des aspects sociétaux.»

Le défi, pour les acteurs de l’industrie des fonds, est dès à présent de s’approprier ce nouveau langage et d’envisager leurs politiques d’investissement à l’aune des seuils définis. 

Regarder vers l’avenir

«Avec la SFDR et la taxonomie, on devrait progressivement voir les données s’enrichir. Des standards vont émerger. L’industrie va aussi gagner en maturité. C’est une bonne chose pour la transition à mener comme pour l’industrie financière européenne qui est à la pointe sur ces sujets. Luxembourg, premier domicile de fonds en Europe, n’est pas en reste, commente Mario Mantrisi. La Place est très active sur ces sujets. L’enjeu, dès lors, est de permettre à de nouveaux acteurs d’émerger localement, de soutenir le développement de technologies qui faciliteront l’intégration de ces aspects au service d’une société plus durable.»

Ces nouveaux outils sont les leviers d’une transition nécessaire et voulue par les dirigeants. L’industrie des fonds, dans ce contexte, est appelée à se placer au service de cette transition, en soutenant son financement. «C’est une période très intense, exaltante pour la finance de marché, commente Marie Niemczyk. Elle est riche en opportunités pour les acteurs qui se posent les bonnes questions sur les produits qu’ils souhaitent proposer, sur les politiques d’investissement qu’ils veulent mener. Au cœur de cette transition, de nouvelles entreprises, de nouvelles activités, de nouvelles technologies vont se développer et se placer au service d’une économie et d’une société plus durables. L’enjeu, aujourd’hui, est d’investir dans l’avenir, en proposant des approches rendement-risque intéressantes, qui tiennent compte surtout du monde de demain.»

Pour Georg Joucken, on est au début d’une transition majeure. «L’investissement durable, ce n’est pas un phénomène de mode, mais un réel choix de conviction. Aujourd’hui, un nombre croissant d’investisseurs souhaitent agir pour changer le monde, explique-t-il. Je m’attends à voir se développer une offre avec beaucoup de sous-catégories et de fonds thématiques, s’inscrivant tous dans une approche durable. On peut imaginer des véhicules dédiés à la mobilité douce, à la gestion de l’eau ou à la lutte contre la pauvreté. On le voit déjà aujourd’hui, l’investisseur est de mieux en mieux informé sur les possibilités qui s’offrent à lui. La transparence qui découle des nouvelles réglementations est aussi un vecteur de confiance pour l’investisseur, qui peut dès lors opérer des choix plus éclairés.»

L’industrie des fonds, à n’en pas douter, va être profondément transformée par cette vague réglementaire durable. Toutefois, en saisissant les opportunités liées aux changements qui s’opèrent, elle peut jouer un rôle de catalyseur essentiel de la transition environnementale et sociale.

Cet article a été rédigé pour  le supplément Paperjam Fonds d’investissement  paru le 27 avril 2022 avec  l’édition magazine de Paperjam du mois de mai 2022 . Le contenu du supplément est produit en exclusivité pour le magazine. Il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam. 

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