PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

La chronique des chefs économistes

Nouveaux facteurs de déstabilisation du prix du pétrole



Manuel Maleki est économiste chez Edmond de Rothschild . (Photo:  Edmond de Rothschild )

Manuel Maleki est économiste chez Edmond de Rothschild . (Photo: Edmond de Rothschild )

Vendredi 26 novembre, le cours du pétrole a connu une baisse historique de son prix avec un recul de 13%, soit pour le WTI une chute de plus de 10 dollars. 

La volatilité des prix, définie ici comme une variation très importante du prix sur une courte période, a toujours fait partie du marché du pétrole. Toutefois, même depuis le début de la crise du Covid, on retrouve les moteurs classiques de la volatilité des prix. Aujourd’hui, cette dernière est aussi nourrie par de nouveaux moteurs qui perturbent la «taxonomie» des chocs et contre-chocs pétroliers classiquement établie.

Historiquement, la géopolitique comme moteur principal des chocs pétroliers

Historiquement, les brutales hausses de cours étaient surtout liées à des questions géopolitiques comme ce fut le cas en octobre 1973 lorsque les pays membres de l’OPEP, emmenés par l’Arabie saoudite dont les exportations représentaient alors 21% des exportations mondiales d’or noir, décidèrent d’augmenter le prix du baril de 70% et de réduire la production de 5%. 

La décennie 70 sera aussi marquée par le deuxième choc pétrolier qui, là encore, trouve ses racines dans la géopolitique et plus particulièrement dans la révolution iranienne, puis la guerre Iran-Irak. Cette période d’un peu plus de deux ans, de septembre 1978 à janvier 1981, va se traduire par une multiplication par 2,7 du prix du brut, doublée d’une très forte volatilité des cours qui vont connaître des périodes de baisses et de très fortes hausses au gré des tensions internationales.

Toujours dans les épisodes de volatilité haussière, on peut citer la première guerre du Golfe en 1990 qui a provoqué un doublement du prix du baril de brut.

Les contre-chocs pétroliers: une histoire d’offre, mais aussi de demande

 Même si les hausses des cours de l’or noir sont les épisodes historiques les plus connus puisque, bien souvent, ils se traduisent par des difficultés économiques pour les pays consommateurs et une hausse du prix de l’essence, l’histoire est aussi jalonnée de contre-chocs pétroliers. Par exemple, entre novembre 1985 et avril 1986, le prix du baril avait presque été divisé par 3 suite à la décision de l’Arabie saoudite d’augmenter sa production en accord avec les États-Unis qui souhaitaient un pétrole peu cher pour stimuler leur économie et affaiblir l’Union soviétique qui exportait des quantités importantes d’or noir. 

Ces derniers trouvent aussi leurs origines dans des choix de stratégie commerciale, comme en 2016 quand les pays de l’OPEP décidèrent d’augmenter leur production pour provoquer une baisse des prix dans le but d’affaiblir les producteurs américains et de les pousser à la faillite. Cette stratégie avait pour objectif de gagner des parts de marché, ainsi le prix du baril de Brent était passé de 65 dollars au mois de mai 2015 à 29 dollars en janvier 2016. 

Les considérations d’offre (géopolitiques, stratégies de marchés, etc.) ne sont pas les seuls éléments déclencheurs de baisse de cours. Un autre facteur qui a régulièrement fait plonger les prix est les chocs de demande. Ces derniers sont liés à des crises économiques qui vont provoquer une réduction de la consommation de pétrole en lien avec une baisse de l’activité. Contrairement à ce que l’on a pu observer dans les années 1970, le pétrole n’est pas la cause de la crise économique, mais plutôt «la victime» collatérale. Par exemple, la crise de 2008 a provoqué une forte baisse du prix du baril de 145 dollars le baril à 36 dollars entre juillet et décembre 2008. 

La crise sanitaire a fait apparaître de nouveaux canaux

Depuis le début de l’année 2020, les cours de l’or noir ont connu de forts épisodes de volatilité. Toutefois, ces épisodes ont des origines diverses. Par exemple, au début de l’année 2020, la mort du général iranien Qassem Suleimani a provoqué une forte hausse des cours, allant jusqu’à 10% en cours de séance devant les risques d’une escalade au Moyen-Orient. Il s’agissait donc ici d’une volatilité liée à des raisons géopolitiques. 

Trois mois plus tard, alors que débute la crise du Covid-19, la Russie et l’Arabie saoudite connaissent un désaccord sur la stratégie à suivre au sein de l’OPEP+ quant à la politique des quotas de production. L’Arabie saoudite décide alors d’augmenter unilatéralement sa production provoquant une chute de 15 dollars du prix du baril en deux jours. 

Un autre pic de volatilité va se produire le 20 avril 2020 sur le marché américain avec un prix du WTI qui va atteindre -40 dollars. Cette variation s’explique par le manque de capacité de stockage du pétrole. Les investisseurs ne voulant pas prendre physiquement livraison du pétrole et les réservoirs de stockage étant pleins, ils étaient prêts à payer pour ne pas avoir à gérer cette situation. Nous avons ici le résultat d’une déconnexion totale entre le pétrole physique et le pétrole papier traité sur les marchés financiers. Cette déconnexion s’explique en partie par le fait que le prix du WTI est déterminé à Cushing aux États-Unis pour des raisons historiques et aussi parce que l’on y trouve des réservoirs de stockage et un nœud d’oléoduc. Toutefois, cela ne représente qu’une partie des capacités de stockage du pays, et il est même inférieur à ce que l’on peut trouver au Texas. 

Enfin, le 26 novembre 2021, l’annonce de l’existence d’un variant du Covid-19 potentiellement plus agressif a provoqué une baisse de 13% du prix du baril. Ainsi, dans le cas présent, la volatilité n’est pas liée à un risque géopolitique, ni à des stratégies commerciales de la part des pays producteurs, ni à un ralentissement économique avéré, mais plus à une possible «refermeture» des économies en lien avec un scénario que l’on pourrait qualifier d’extrême. 

En conclusion, la volatilité sur le marché du pétrole a toujours été importante. Mais, jusqu’à présent, elle provenait le plus souvent d’élément géopolitique ou de stratégies de marché du côté de l’offre et de crises et récessions économiques du côté de la demande. Aujourd’hui viennent s’ajouter d’autres facteurs comme le risque sanitaire et ses potentiels impacts, la déconnexion entre le pétrole papier et le pétrole physique. Cette déconnexion devrait persister et donner un caractère structurel à la volatilité. Dès lors, les éléments à prendre en compte pour appréhender le marché du pétrole se multiplient et complexifient l’analyse. Toutefois, un élément certain est que la volatilité des prix devrait s’accroître dans le futur. En plus des éléments cités précédemment, les incertitudes entourant la transition énergétique pourraient ajouter de la volatilité comme on a pu l’observer sur le marché du gaz naturel, du charbon ou bien de l’électricité.