POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Interview

«Notre objectif est de réaliser 7.000 logements d’ici 2030»



Félicie Weycker et Christian Reding. (Photo: Patricia Pitsch)

Félicie Weycker et Christian Reding. (Photo: Patricia Pitsch)

Depuis l’été dernier, Félicie Weycker est la nouvelle présidente du Fonds Kirchberg. Elle répond aux questions de Paperjam Architecture + Real Estate sur le devenir du plateau, en compagnie de Christian Reding, secrétaire général.

Votre prédécesseur au poste de président du conseil d’administration du Fuak, Patrick Gillen, est parti à la retraite en juin dernier. Quelles sont vos ambitions pour lui succéder?

Félicie Weycker. – «Les établissements publics comme le Fonds Kirchberg ne sont pas des satellites libres, mais des créations d’entités juridiques de l’État. C’est donc à notre ministre de tutelle que revient la charge de définir la politique des établissements publics qui en dépendent. Pour le Fonds Kirchberg, il s’agit du ministre de la Mobilité et des Travaux publics, François Bausch. Il se trouve que je suis par ailleurs présidente du Fonds Belval et de la Communauté des transports. Même si les objets et les missions sont différents de ceux du Fonds Kirchberg, la discussion pour ces trois organes doit se faire de manière très étroite avec le ministre compétent.

Actuellement, l’ambition principale du ministre pour le Fonds Kirchberg est le logement, qui est devenu une priorité nationale. Ces dernières années, beaucoup a été investi dans les institutions européennes, dans la construction de bureaux pour assurer la politique du siège à Luxembourg. Aujourd’hui, il s’agit de rétablir la balance et de créer plus de logements.

Et comme actuellement les logements sont très chers, il faut essayer de réaliser une politique de logements à coût modéré. C’est le grand défi, à l’heure actuelle, du plateau du Kirchberg. L’État, qui est propriétaire de terrains par l’intermédiaire du Fonds, a la possibilité de réaliser une telle politique, en collaboration avec les acteurs compétents dans ce domaine, à savoir le Fonds du logement et la Société nationale des habitations à bon marché (SNHBM).

Enfin, j’ai une autre casquette, celle de premier conseiller de gouvernement au département de la Mobilité et des transports, et je suis tout à fait consciente que nous avons beaucoup de problèmes de congestion et de trafic à Luxembourg. Notre objectif est donc de réaliser plus de logements proches des lieux de travail afin de diminuer les temps de trajet.

Nous avons confié une étude à l’urbaniste Jan Gehl, qui a élaboré une analyse du plateau pour trouver des aménagements qui permettent d’humaniser cette petite ville qu’est le Kirchberg, améliorer la connexion entre les différents quartiers et mieux les faire vivre.
Félicie Weycker

Félicie Weycker,  présidente,  Fonds Kirchberg

On savait monsieur Gillen très investi dans sa mission, ce qui sera peut-être plus délicat pour vous étant donné toutes vos responsabilités. Le Fonds Kirchberg recherche actuellement un directeur, qui pourra certainement vous aider dans cette mission. Pouvez-vous nous en dire plus sur ses futures missions et l’avancée du recrutement?

F. W. «La nouvelle loi nécessaire à la création de ce poste devrait prochainement être adoptée. La procédure de recrutement pourra être lancée par la suite. Ses missions seront comparables à celles du directeur du Fonds Belval, c’est-à-dire prendre en charge le quotidien de cet établissement public aussi bien au niveau administratif que des ressources humaines. Le conseil d’administration reste responsable de la stratégie, sous la vision du ministre.

Le Kirchberg est passé d’un urbanisme de zonage à un urbanisme mixte incluant le cradle to cradle. Pouvez-vous nous expliquer les grandes lignes suivies actuellement par le Fonds Kirchberg pour développer le plateau?

F. W. «Nous avons confié une étude à l’urbaniste Jan Gehl, qui a élaboré une analyse du plateau pour trouver des aménagements qui permettent d’humaniser cette petite ville qu’est le Kirchberg, améliorer la connexion entre les différents quartiers et mieux les faire vivre. Il propose de promouvoir la mobilité douce et le flux des piétons, ce sur quoi nous sommes déjà en train de travailler avec le développement des lignes de tram et des pistes cyclables. Nous devons également définir certaines places pour les rendre plus conviviales avec un mobilier urbain adapté. Il conseille également d’augmenter la densification entre et autour des bâtiments des années 1960, en y insérant des logements, des commerces et services de proximité, car il s’agit d’une réserve foncière qu’on ne détecte pas nécessairement à première vue. Enfin, il suggère de développer une autre approche pour les parkings, qui seraient plutôt situés en périphérie du plateau pour éviter d’encombrer le centre avec la circulation automobile.

Christian Reding. – «Il y a aussi l’étude du bureau Alphaville, qui vise une cohérence et une diversification programmatique sur le plateau du Kirchberg sans concurrencer les différentes fonctions. Cette étude a déterminé deux grands pôles d’attractivité qui sont, d’une part, la porte de l’Europe et, d’autre part, la zone du centre commercial Auchan. Pour qu’il y ait une activité sur l’ensemble du plateau, ils recommandent de créer des points d’attractivité secondaires dans les quartiers éloignés de ces deux pôles principaux, pour y développer une activité commerciale et des services de proximité.

Christian Reding et Félicie Weycker. (Photo: Patricia Pitsch)

Christian Reding et Félicie Weycker. (Photo: Patricia Pitsch)

Depuis 2017, les concours d’architecture ont été abandonnés au profit du système de cocréation. Que pensez-vous de ce système?

F.W. «J’espère que cela sera bénéfique. Nous sommes en train d’élaborer les premiers projets conçus avec cette méthode, donc il est encore trop tôt pour en faire le bilan. Avec ma vision cartésienne, je trouve ce processus intéressant, mais il est lourd et gourmand en temps. J’espère que le résultat sera à la hauteur des efforts investis. J’espère aussi que cette approche ne fera pas exploser les coûts. Le Fonds Kirchberg peut se permettre de mettre en place des projets cradle to cradle, mais il ne faudrait pas que cela se fasse au détriment du volet financier, car notre objectif est tout de même de construire des logements à coût abordable.

Depuis la création du plateau, on a surtout bâti des immeubles de bureaux au Kirchberg, dans le sillage des très gros volumes de surfaces des institutions européennes qui s’y étaient installées dès l’origine. Le développement de grands bâtiments pour le secteur tertiaire va-t-il se poursuivre ou s’arrêter?

 F. W. «Il faut voir avec les réserves foncières restantes quelle sera la part attribuée aux bureaux et quelle sera la part attribuée aux logements. Il y aura encore des bureaux, mais certainement d’une autre envergure, avec moins de très grandes surfaces. Il restera toutefois ponctuellement quelques projets de taille, comme la proposition de réalisation d’un nouveau grand bâtiment administratif pour les besoins propres de l’État. Des terrains ont été proposés fin septembre au conseil de gouvernement. Mais mis à part ce nouveau projet, et ceux qui sont déjà en cours comme le siège d’ArcelorMittal ou les nouveaux bâtiments des institutions européennes, je ne pense pas qu’il y aura beaucoup d’autres grands bâtiments de bureaux.

Il s’agira donc plutôt de petites et moyennes surfaces, et moins de grands sièges d’entreprises?

F. W. «Pour le moment, oui.

C. R. «Les grandes surfaces sont désormais réservées pour le logement. Et il n’y a pas que les multinationales, beaucoup de petites et moyennes entreprises ont aussi besoin de surfaces. Dans le projet JFK Sud, par exemple, c’est cette approche qui a été privilégiée: une mixité de logements, commerces et bureaux.

Le Kirchberg connaîtra encore de nombreuses transformations dans les années à venir. (Photo: Patricia Pitsch)

Le Kirchberg connaîtra encore de nombreuses transformations dans les années à venir. (Photo: Patricia Pitsch)

Est-ce que ce changement pourrait être l’opportunité d’introduire d’autres types d’activités que du tertiaire?

C. R. «Oui, c’est dans cette direction que le plan de développement est pensé. Cela correspond aussi à la typologie des entreprises au Luxembourg, puisque la majorité de l’emploi se fait dans des PME. Dans notre projet au cœur du quartier Grünewald par exemple, il y a un bâtiment prévu pour l’accueil d’industries créatives et des logements abordables. Ce projet est emblématique de ce qui est développé actuellement au Kirchberg, un projet mixte, composé de bâtiments qui ne sont pas dédiés à une seule fonction, mais qui associent différentes fonctions comme l’accueil de petits commerces, de bureaux et un hôtel avec des restaurants et cafés. C’est une autre approche que d’offrir un terrain à une entreprise unique.

Toutefois, les institutions européennes poursuivent encore leur extension avec de très grands bâtiments...

F. W. «Effectivement, puisque la troisième tour de la Cour de justice européenne vient d’être inaugurée. Au pied de cette nouvelle tour, un nouvel espace public sera développé dans les prochains mois, le Jardin du multilinguisme. Il sera créé sur un terrain laissé en réserve pour une future extension de la Cour de justice européenne, si nécessaire. Dominique Perrault a élaboré un cadre général et une consultation va être lancée en vue de son aménagement en cocréation. Il y a aussi la troisième extension de la Banque européenne d’investissement, le nouveau bâtiment pour la Commission européenne et celui pour le secrétariat général du Parlement européen.

Nous avons cette volonté de densifier autour des bâtiments construits sur les parcelles anciennes.
Félicie Weycker

Félicie Weycker,  présidente,  Fonds Kirchberg

Nous sommes actuellement dans une situation intermédiaire, avec les bâtiments des années 60-70 qui arrivent en fin de vie et de nouveaux qui sont en cours de construction. Est-ce une opportunité à saisir pour repenser l’intégration des bureaux sur le plateau?

F. W. «Nous avons cette volonté de densifier autour des bâtiments construits sur les parcelles anciennes, mais se pose bien évidemment la question de la propriété. Nous devons donc travailler en concertation avec les propriétaires des terrains.

C. R. «Autrefois, les terrains étaient vendus en pleine propriété, et donc si densification il y avait, il fallait au préalable trouver un accord avec ces propriétaires. Aujourd’hui, la situation est différente, car les parcelles sont occupées avec des baux emphytéotiques ou un droit de superficie. L’État, à travers le Fonds Kirchberg, reste donc propriétaire du foncier, ce qui permet de mieux maîtriser les évolutions pour les besoins futurs.

Est-ce que la nouvelle politique d’urban farming attire l’attention du Fonds Kirchberg?

C. R. «Nous avons effectivement un projet de ferme urbaine sur le Kuebebierg, une implantation idéale, car ce sera aussi un rappel de l’ancien caractère rural de ces terrains. Ce développement agricole sur 1,5 hectare permettra de produire des aliments en circuit court et de soutenir une économie locale. Il devrait y avoir trois postes fixes créés, aidés par trois saisonniers. Il est également prévu que des surfaces soient mises à disposition sur les toitures de nos nouveaux projets de bâtiments. Le Lycée Michel Lucius, qui sera ouvert en 2026, est intéressé pour participer à ce projet de ferme urbaine et des projets pédagogiques sont déjà envisagés.

Actuellement, il y a 40.000 personnes qui viennent travailler quotidiennement au Kirchberg et seulement 4.000 habitants.
Christian Reding

Christian Reding,  secrétaire général,  Fonds Kirchberg

Le logement est un défi à l’échelle nationale, et le Kirchberg a choisi de prendre cette problématique à bras-le-corps. Pouvez-vous nous expliquer le positionnement du Fonds sur cette problématique?

F. W. «En 2015, avec le nouveau gouvernement, la politique du logement a été déclarée comme priorité nationale. L’État s’est posé la question de savoir où il avait les moyens d’agir et a identifié les zones où il dispose de foncier pour faire réaliser des logements abordables. Le plateau du Kirchberg en faisait partie. C’était donc une demande très claire de la part du gouvernement de développer des logements abordables par notre intermédiaire. Ce que nous faisons.

C. R. «Il y a une grande disparité entre, d’une part, le nombre de salariés qui travaillent au Kirchberg et les habitants, d’autre part. Actuellement, il y a 40.000 personnes qui viennent travailler quotidiennement au Kirchberg et seulement 4.000 habitants. Nous souhaitons briser ce déséquilibre en augmentant le nombre d’habitants sur le plateau et ainsi favoriser les courtes distances entre le domicile et le travail. C’est aussi pour cela que dans l’attribution des logements dont nous avons la responsabilité, une priorité est accordée aux personnes qui travaillent sur le plateau ou en ville. Ces logements initiés par le Fonds Kirchberg se situent entre les logements sociaux et le marché libre. Le prix fixé en 2015 était de 4.200€/m2 pour une vente avec un bail emphytéotique, ce qui était inférieur de 40% au prix du marché libre de l’époque. Depuis, il a été indexé et pour le projet du Réimerwee, par exemple, le prix est de 4.350€/m2. Pour accéder à ces logements, il faut toutefois répondre à certains critères, comme faire de ce logement son habitation principale et ne pas posséder d’autres propriétés, mais il n’y a pas de critère financier par exemple.

F. W. «L’idée n’est pas d’avoir des logements sociaux, mais plutôt des logements à coût abordable pour de jeunes foyers, des personnes actives en début de carrière. Ces personnes, même si elles perçoivent des salaires corrects, ne peuvent pas accéder au logement en ville sur le marché libre. L’objectif est de soutenir cette génération.

Il est bien évident que le Fonds Kirchberg ne peut pas solutionner à lui seul la question du logement au Luxembourg.
Christian Reding

Christian Reding,  secrétaire général,  Fonds Kirchberg

Où se trouvent les grandes réserves de terrains pour le logement? 

F. W. «Elles se trouvent dans les projets en cours de développement: Kuebebierg, Laangfur, Kennedy Sud, le site dit ‘Eurocontrol’ – bien que ce terrain soit mis en réserve pour accueillir le cas échéant le Sportlycée, si un autre site ne se concrétise pas. Il y a aussi un nouvel îlot de logements en face du Rehazenter. Dans le quartier Réimerwee, des immeubles sont en construction par la SNHBM et la construction pour les projets de logements du Fonds Kirchberg va également commencer prochainement. Il y a aussi le projet de coopérative avec Adhoc. Dans le quartier du Kiem, les logements sont en partie livrés et en partie en construction. Le lot 4 doit encore être développé. Notre objectif est de réaliser 7.000 logements d’ici 2030. Mais il est bien évident que le Fonds Kirchberg ne peut pas solutionner à lui seul la question du logement au Luxembourg. Nos capacités sur le Kirchberg ne sont pas non plus illimitées.

Qu’en est-il du site de Luxexpo?

F. W. «Le projet de développement sur le terrain de Luxexpo n’est pas encore arrêté, car il y a encore eu récemment des discussions sur le programme. Peut-être que les halles d’exposition resteraient sur place, mais dans une formule plus compacte, au lieu d’être déplacées vers l’aéroport. Mais rien n’est encore décidé.

La présence de voitures reste toujours un sujet complexe et nous cherchons encore des solutions pour réduire le trafic individuel sur le plateau.
Félicie Weycker

Félicie Weycker,  présidente,  Fonds Kirchberg

La mobilité est-elle encore un sujet d’actualité au Kirchberg depuis l’arrivée du tram?

F. W. «Oui, absolument, surtout avec les développements à venir. Des analyses sont en cours pour étendre la ligne de tram. La présence de voitures reste toujours un sujet complexe et nous cherchons encore des solutions pour réduire le trafic individuel sur le plateau. Et nous devons encore réaliser de nouvelles infrastructures pour les vélos, avec des pistes cyclables qui irriguent les nouveaux quartiers et qui sont bien interconnectées. Sans oublier la future passerelle entre la porte de l’Europe et le Mudam, qui sera terminée pour l’été 2022.

Est-ce qu’il ne faudrait pas aussi réfléchir à une meilleure orientation sur le plateau, avec une signalétique mieux adaptée?

C. R. «Des réflexions sont en cours, mais ce type de projet doit se faire de concert avec la Ville de Luxembourg pour éviter de développer un projet au Kirchberg qui serait totalement différent de ce que l’on pourrait trouver en centre-ville.

Un des grands manques au Kirchberg est l’activation des rez-de-chaussée. Est-ce que le Fonds Kirchberg essaie d’y remédier?

F. W. «Oui, absolument. Et là aussi, l’étude de Jan Gehl aborde cette question. C’est un grand défi, notamment pour les bâtiments des institutions européennes qui représentent de grandes longueurs et qui nécessitent une certaine sécurité. 

C. R. «Sur les nouveaux projets, l’activation des rez-de-chaussée est prévue dès la conception. Pour les projets existants, nous allons essayer de rajouter des petites surfaces le long des trottoirs pour apporter plus de vie et densifier ces espaces.»

Il y a aussi de grands chantiers liés à la culture, la santé ou l’éducation qui sont prévus au Kirchberg...

F. W. «Il y a effectivement la Bibliothèque nationale, qui ouvre enfin ses portes, ce qui est très satisfaisant quand on se souvient de toutes les péripéties liées à la localisation et au développement de ce projet. Un bâtiment dédié à la psychiatrie juvénile est en construction pour les Hôpitaux Robert Schuman et dont l’architecture a été confiée à Incopa. Pour les écoles, il y a le projet du Lycée Michel Lucius, qui aura aussi une section primaire anglophone, et une école primaire de la Ville de Luxembourg au Laangfur. L’école Waldorf devrait aussi venir au Kirchberg. Nous leur avons fait une proposition de terrain au Grünewald.

Une date de fin de l’urbanisation du plateau est-elle prévue?

F. W. «C’est une question que je me suis aussi posée! La durée de vie d’un immeuble n’est plus indéterminée. Ceux des années 1960-70 commencent à être démolis, et reconstruits. On peut s’imaginer que d’ici quelques années, d’autres générations de bâtiments devront être démolies. Donc je pense qu’il y aura toujours des missions pour le Fonds Kirchberg.»